Édition du 5 novembre 2019

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Le blogue de Pierre Beaudet du 27 novembre

Rendre la politique aux citoyens et aux citoyennes

Depuis l’avènement de la démocratie libérale et capitaliste, les aspirations citoyennes à une véritable démocratie ont connu des hauts (rarement) et des bas (souvent). À vrai dire, le monde politique est structuré pour bénéficier aux puissants, à ceux qui ont de l’argent et de l’influence. Cette triste réalité prend des proportions énormes dans des pays comme les États-Unis. Au Québec avant les réformes adoptées par René Lévesque en 1976, la politique était globalement (avec quelques exceptions) l’affaire de voyous corrompus et abusifs, comme Maurice Duplessis (que les nationalistes de droite veulent réhabiliter !).

Après ces réformes et à l’instar de certains pays européens, la politique s’est un peu civilisée au Québec. Le PQ a eu un rôle important dans cela, non seulement à cause des réformes, mais parce que c’était un parti construit par des militants et des militantes, un parti où les membres étaient autre chose que des figurants. Des éluEs n’avaient pas peur de confronter le « cheuf » lorsqu’ils le pensaient nécessaire (pensons à Robert Burns et à Lise Payette). Ces personnalités avaient dit qu’ils n’avaient pas été élus pour « jouer la game », mais pour faire de vrais changements. Leur déception a été à la hauteur des retournements du PQ, y compris face au refus d’avancer dans la réforme du système électoral anti-démocratique « hérité » de notre Majesté la reine et de ses larbins à Ottawa.

Aujourd’hui il faut constater que tout est bloqué. Les « révélations » (qui n’en sont pas) de la Commission Charbonneau démontrent comment les dominants contournent la loi sur le financement des partis. Mais cela est la pointe de l’iceberg. Ce n’est certainement pas de pseudo réformes comme celle d’abaisser le montant maximum d’un don aux partis qui va changer cela, n’en déplaise à Pauline Marois.

On ne peut « reprocher » dans un sens aux dominants de jouer « leur » game : ils sont là pour accumuler et s’enrichir, pas pour le bien public. Mais comment expliquer la paralysie de partis comme le PQ sur cette question ?

En réalité, la politique s’est « professionnalisée » : c’est devenu une « profession » alors qu’en principe, elle devait rester une « mission ». Le PQ est mené par une poignée de personnes (200-500 personnes), qui vivent non pas « pour » la politique mais « de » la politique. Une amie qui a déjà été députée à Québec me disait à quel point le monde parlementaire était complaisant, tout le monde étant, en dehors des feux de la rampe, « copains-copains », confortables dans leurs privilèges et leurs connivences. Un autre ancien député du Bloc à Ottawa me confiait qu’il avait beaucoup aimé travailler au Parlement de sa majesté en partie parce que son salaire, indemnités et frais montaient à plus de $250 000 par année. C’est beaucoup !

À Montréal, les (nombreux) éluEs qui ont des responsabilités collectent plus de $100 000 par an (sans compter les frais) pour gérer en fin de compte peu de choses. Cette montée vertigineuse des salaires avait commencé dans les années 1990 avec Jean Doré, un autre « produit dérivé » du PQ. Il y a de bonnes personnes qui sont élues, mais est-ce une raison pour qu’on double leur salaire de prof ou de fonctionnaire ?!?

Au-delà des éluEs se trouve une véritable armée de professionnels, les « spins », qui organisent les agendas, agissent comme intermédiaires avec les citoyenNes, gèrent les affaires du jour le jour. Chaque député en a plusieurs qui peuvent être des personnes bien intentionnées, mais qui en réalité ont un seul et unique mandat : faire en sorte que leur patron (et son parti) garde le pouvoir. Les spins experts connaissent bien les choses, mais ils sont (trop) bien payés pour cela. Ce n’est pas sain.

Tout cela ensemble constitue un monde difficilement pénétrable, relativement compétent pour garder le pouvoir, mais peu efficace et surtout peu motivé pour s’adresser aux vrais problèmes. Cette politique « du ventre » ressemble à ce qui se passe avec des proportions ubuesques aux pseudo démocraties au Maroc ou au Congo, qu’on se plaît à dénigrer et à condamner comme si on avait des leçons à donner. On n’arrivera à rien en faisant des commissions d’enquête qui restent embourbées sur des histoires de bouteilles de vins. Si on ne fait rien, la situation ne va pas cesser de se détériorer. C’est pourquoi il faut changer de registre.

Pour revenir aux citoyens et aux citoyennes, la politique doit être « dé professionnalisée ». Les partis doivent redevenir des espaces de débat public. Les salaires et bénéfices des éluEs doivent être réduits à des proportions modestes et correctes, ce qui inciterait les gens à se présenter aux élections pour une « mission », et non pas pour vivre comme des riches. La liberté de parole des éluEs doit être décrétée, évitant la dictature de quelques « cheufs » et permettant de véritables débats. Les conditions et le nombre des spins doivent être revus à la baisse, ce qui aurait l’autre avantage de placer l’éluE en phase avec ses concitoyenNes.

J’irais plus loin encore. Après tout, la capacité de participer à la vie politique ne doit pas être réservée à quelques-unEs, quelque soit leur bonne volonté. Les grandes décisions doivent être discutées et discutables par tout le monde, via des assemblées, consultations, référendums. Les mouvements sociaux, les syndicats, les organisations communautaires, les réseaux citoyens, devraient avoir droit au chapitre, au-delà d’une intervention de 5 minutes dans une commission parlementaire.

Ce qui implique d’autres changements, par exemple pour donner aux gens le temps de s’impliquer (réduction du temps de travail). Les enfants et les jeunes devraient avoir l’opportunité de se plonger dans la vie citoyenne rapidement, et pas seulement une heure par mois dans leur cours d’éthique. On pourrait dans cette voie aller plus loin :

• Des mandats révocables en tout temps (les éluEs ne sont pas des dieux)

• Des mécanismes d’information et de consultation pour les rendre imputables devant ceux et celles qui les ont élus

• Des tirages au sort pour faire en sorte que des citoyenNes participent au pouvoir (dans des commissions, des tribunaux et d’autres instances)

• Des « budgets participatifs » (les citoyenNes devant décider des choses importantes)

Et d’autres moyens pour faciliter une participation réelle (et non factice) et permanente (pas à tous les quatre ans).

Autre changement : détruire (le mot n’est pas exagéré) la machine médiatique qui est essentiellement au service des dominants (ailleurs que pour quelques exception) et la remplacer par un service public d’information et un réseau dense de producteurs communautaires appuyé par l’État. Le secteur dit privé (mais en réalité monopolisé par une petite poignée) pourrait se replier sur la publicité.

Sans doute que des ténors péquistes diront que tout cela est « extrémiste ». OK d’accord, renfoncez-vous dans la paralysie et la complaisance. Vous verrez ce qui va vous arriver.

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