Édition du 1er décembre 2020

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Afrique

Sahara occidental, le retour de la force

L’escalade au Sahara occidental sera-t-elle éphémère ou marque-t-elle la volonté marocaine de régler une fois pour toute le problème de ce territoire ?

Tiré de Orient XXI.

Depuis quelques années, le mois de novembre est riche en événements en ce qui concerne le dossier du Sahara occidental. C’est la date anniversaire de la Marche verte, qui marque le début de ce conflit. L’Espagne quitte sa colonie du Sahara, et le roi du Maroc Hassan II organise alors une marche pacifique de 350 000 hommes, brandissant le Coran et le drapeau marocain pour récupérer ce que la monarchie appelle les « provinces du Sud ».

C’est aussi en novembre, ou plus exactement le 31 octobre, que le Conseil de sécurité de l’ONU vote le prolongement de la mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso), dont l’objectif premier était d’organiser un référendum d’autodétermination permettant aux populations de la région de se prononcer sur la souveraineté de ce territoire que l’ONU, en charge du règlement de ce dossier considère comme un territoire non autonome.

Enfin, le 8 novembre est la date de la commémoration des événements de Gdeim Izik, du nom des affrontements qui ont eu lieu en 2010 dans un campement à une dizaine de kilomètres de Laâyoune entre manifestants sahraouis et forces de l’ordre marocaines, faisant treize morts et plusieurs blessés, et ayant donné lieu à de lourdes condamnations de Sahraouis qui purgent encore leur peine.

Deux conceptions du droit et de l’histoire

Ces dates anniversaires sont l’occasion de sortir ce conflit de son immobilisme. Depuis 45 ans, il oppose en effet deux belligérants pour la récupération du Sahara anciennement espagnol. Deux conceptions du droit et de l’histoire s’affrontent, entre le Maroc qui met en avant ses « droits historiques » pour plaider le maintien de la délimitation des frontières en vigueur avant la décolonisation, et un nationalisme sahraoui porté par le Front Polisario qui fonde sa revendication sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Au début des années 1980, Hassan II décide de transformer la guérilla qui profitait au Front Polisario en guerre d’usure pour épuiser militairement un adversaire qui se distinguait essentiellement par sa mobilité. Il fait alors construire six murs de défense qui fait perdre à ce conflit sa dynamique militaire. Depuis 1991, le règlement en est confié aux Nations unies et un cessez-le-feu est signé, mettant ainsi fin à la guerre sur le terrain. Mais les négociations piétinent, l’ONU ne parvenant pas à organiser un référendum, et les deux acteurs ont alors opté pour des dénouements différents : autodétermination pour le Front Polisario et autonomie pour le Maroc, des postures d’autant plus irréconciliables que les belligérants sont encore dans une logique de guerre, voulant une victoire totale sur l’adversaire.

Les années ont passé, et l’ONU a vu l’enlisement de ce conflit qui a donné d’elle l’image d’une instance impuissante, juste capable de renouveler annuellement le mandat de la Minurso. Rien ne paraissait sortir le conflit de sa torpeur, tandis que le Maroc continuait de s’activer, par ses actions de soft power, pour amener la communauté internationale à reconnaître que le Sahara occidental, dont il contrôle 80 % du territoire, populations et ressources comprises, est marocain.

Vers une reprise de la guerre ?

Marginalisé et disposant de moins en moins d’appuis depuis que son tuteur algérien est en prise avec ses problèmes internes, le Front Polisario décide de rompre cet immobilisme qui lui est insupportable, en interpellant la communauté internationale sur les agissements du Maroc sur ce territoire. Depuis le 20 octobre, il bloque quelques 200 routiers au point de passage de Guerguerat, une zone tampon au sud-ouest du Sahara, à la frontière de la Mauritanie. Le mur construit par le Maroc dans les années 1980 est bordé de chaque côté par une zone tampon de 5 km de large, placée sous la responsabilité des Casques bleus de la Minurso. Or, les Marocains ont construit une route à ce niveau, qu’ils considèrent comme essentielle pour leur commerce avec l’Afrique subsaharienne. Guerguerat devient alors un point de tension dans ce conflit saharien endormi.

Le 9 novembre, Brahim Ghali son secrétaire général1 avertissait que « l’entrée de tout élément militaire, sécuritaire ou civil marocain [à Guerguerat], serait considérée comme une agression flagrante, à laquelle la partie sahraouie répliquera énergiquement, en légitime défense et en défendant sa souveraineté nationale ». Il appelle aussi le Conseil de sécurité des Nations unies à « assumer ses responsabilités » et accuse la France de limiter le rôle de la Minurso à un simple contrôle du cessez-le-feu.

La réplique à ses propos menaçants ne s’est pas fait attendre. Le 13 novembre, le Maroc lance une opération militaire dans cette zone en réponse à ce qu’il considère être des « provocations » de la part du Front Polisario dans la région de Guerguerat. Ce retour à l’offensive militaire était totalement inattendu de la part du Maroc. Avec la construction des murs de défense, l’option militaire semblait écartée ; elle s’explique aujourd’hui par la politique saharienne de Mohamed VI qui ne s’inscrit pas tout à fait dans le prolongement des méthodes adoptées par son père Hassan II, et choisit un moment qui lui paraît opportun au plan régional et international pour frapper militairement l’ennemi.

Depuis quatre ans environ, le discours qui était récurrent sur l’autonomie du Sahara au sein d’un Maroc souverain semblait avoir été abandonné par la monarchie marocaine. Des observateurs se demandaient alors si Mohamed VI n’envisageait pas un retour à la force pour clore ce conflit, véritable boulet pour le Maroc. Sur le plan diplomatique, Rabat qui a établi un lien entre sa politique étrangère et la reconnaissance de la marocanité du Sahara par ses partenaires a sans doute le sentiment d’avoir réussi à convaincre ses alliés de l’épauler dans la « récupération » du Sahara. Il est vrai qu’en vingt ans de règne, le Maroc de Mohamed VI s’est forgé une image de meilleur allié de l’Occident dans le monde arabe. Sa coopération est jugée précieuse, puisqu’il surveille le détroit de Gibraltar, autorise le survol de son territoire en cas de guerre, et joue un rôle important dans la gestion des flux migratoires, en empêchant l’immigration africaine de passer en Europe. L’Union européenne s’appuie ainsi sur ce pays du sud de la Méditerranée qu’elle considère comme un allié stable et crédible, le pays du soft power qui contribue efficacement à la lutte contre le djihadisme. Ces avantages ont un prix, et les États occidentaux se montrent peu regardants sur les violations juridiques du Maroc au Sahara occidental et sur sa gestion des droits humains.

Une Algérie absorbée par ses problèmes intérieurs

Assuré de son rôle de pays incontournable sur la scène internationale, le Maroc - qui n’a que deux ennemis : l’Algérie et l’Iran - a peut-être jugé que le règlement du conflit par le droit international était long et risqué, d’autant que le Front Polisario dispose d’appuis bien moins importants que par le passé (alors qu’en 1990, 79 pays reconnaissaient la RASD, ils sont aujourd’hui moins de 30), son principal tuteur — l’Algérie — étant absorbé par ses difficultés intérieures, et l’armée qui tient encore les rênes du pouvoir étant très contestée par la population depuis 2019. Et le nationalisme algérien ne se définit plus, entre autres, par son appui aux Sahraouis dans leur combat pour l’autodétermination.

Mais les changements observés sur la scène internationale laissent également une large marge de manœuvre au Maroc. Les États-Unis vivent une période particulière entre deux présidences de la République, et la planète entière est préoccupée par la crise de la Covid-19. Dans ce nouvel environnement, Mohamed VI sait qu’il peut compter sur ses amis qui gouvernent dans les pays du Golfe. Les Émirats arabes unis n’ont-ils pas ouvert un consulat à Laâyoune, en contrepartie d’une bienveillance de la monarchie marocaine quant à l’établissement de leurs relations diplomatiques avec Israël ?

L’assurance du Maroc trouve une autre explication dans son armement et dans l’entraînement de ses troupes. Les Forces armées royales (FAR) effectuent des entraînements réguliers, et notamment une fois par an l’exercice « African Lion », avec le corps des marines américains. Un exercice militaire de haut vol, destiné à monter des opérations d’attaque de la partie adverse. Le roi, qui est également le chef des armées, est en mesure de décider rapidement d’une frappe ou de l’entrée en guerre, contrairement au Front Polisario qui dépend de l’exécutif algérien pour la décision militaire et l’utilisation des armes.

Le Maroc, qui s’est beaucoup équipé en armement ces dernières années dispose d’un arsenal qui compte parmi les plus importants d’Afrique. En 2018, il a acquis des avions de combat, des hélicoptères d’attaque, sans compter les missiles à moyenne portée, les chars de combat et les véhicules lourds dont il dispose, en plus d’un système de radars performants. Autant dire que les menaces de reprise des armes par le Front Polisario — une vieille rhétorique — ne l’impressionnent pas outre mesure, s’il décide d’en passer par la force et de piétiner le droit international, puisque finalement personne, pas même les Nations unies, ne lui demande des comptes depuis 1975.

Note

1- NDLR. Il est en fait depuis 2016 le président de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) autoproclamée, non reconnue par la majorité des pays membres de l’ONU.

Khadija Mohsen-Finan

Politologue, enseignante (université de Paris 1) et chercheuse associée au laboratoire Sirice (Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe).

Dernière publication (avec Pierre Vermeren) : Dissidents du Maghreb (Belin, 2018).

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