Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Environnement

Seule une stratégie s’appuyant sur la mobilisation à la base nous permettra de changer la donne dans la lutte aux changements climatiques !

Le gouvernement Legault s’apprête à nous présenter son « Plan d’électrification et de changements climatiques »(PECC). Le processus de consultation sur le PECC a visé essentiellement à se mettre à l’écoute des entreprises pour apprendre à concilier environnement et prospérité économique. Les audiences sur le projet de loi 44 [1] ont continué dans la même veine. Le gouvernement a fait une place de choix aux organisations patronales. Le projet de loi et la gouvernance qu’il favorise devrait permettre au gouvernement de se montrer capable de verdir son image tout en restant pragmatique, c’est-à-dire sans changer en profondeur le fonctionnement du système économique actuel.

Le projet de loi 44, verdir la gouvernance et centraliser le pouvoir dans les mains du ministre

Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, a été clair lors des consultations sur le projet de loi 44. Il n’a pas l’intention de modifier la cible fixée par le gouvernement Couillard d’une baisse de 37,5 des émissions de gaz à effet de serre (GES) pour 2030 dans ce projet de loi ni même dans un prochain mandat. Il refuse donc de suivre les recommandations du GIEC de viser une réduction de 50% et plus. Pour le ministre, cette cible est irréaliste et impensable, car elle provoquerait l’effondrement de l’ensemble de l’économie. Au lieu de se montrer ouvert, il n’hésite pas à employer un discours de peur. La poursuite des cibles du GIEC ferait perdre un million d’emplois aux Québecois-e-s. Plus, il refuse de s’opposer à des projets industriels émetteurs de GES comme GNL-Québec, car pour lui l’important c’est qu’au total il y ait une baisse des émissions de GES. Balayant du revers de la main la position du GIEC, faisant preuve d’une incompréhension de l’urgence des préconisations des scientifiques du climat, il ose prétendre que les groupes qui désirent une cible encore plus ambitieuse comme 65% d’ici 2030 par rapport à 1990 représente une opinion minoritaire. Si on prend en compte le nombre d’organisations patronales qui ont été invitées, on comprend qu’il ait été rassuré par ces dernières sur sa volonté de refuser une politique audacieuse de lutte aux changements climatiques. [2]

Le mouvement pour le climat dénonce l’attitude du ministre Charette

Pas étonnant, qu’au lendemain de la fin de la consultation sur le projet de loi 44, une coalition ait été formée par le mouvement québécois pour le climat pour lancer un appel pour que le gouvernement suive les recommandations du GIEC et que l’établissement de ces cibles soit accompagné d’un « budget carbone et d’un mécanisme de reddition de compte pour assurer la rigueur et la transparence dans l’atteinte des cibles ». L’Appel demande au gouvernement de « faire preuve de courage » et de profiter de l’occasion de ce projet de loi pour « créer une véritable coalition pour l’avenir du Québec en ralliant les forces vives de tous les milieux dans un grand élan collectif qui nous amènera fièrement à réduire nos émissions de GES à la hauteur de ce que la science, la nature, les Premières nations, les Inuits et la jeunesse exigent. »

Le discours patronal lui fait un tout autre appel au gouvernement

Le discours du ministre est au diapason du discours patronal. [3] Pour l’ensemble des organisations patronales, la transition doit s’inscrire dans la recherche d’un équilibre entre la protection de l’environnement et la création de richesses. Il n’est nullement question de remettre en cause la croissance qui nous a conduits à la situation catastrophique dans laquelle nous sommes. Le gouvernement, soulignent les entreprises, doit surtout éviter toutes les mesures coercitives et ne pas miser sur des réglementations contraignantes. Elles demandent la pleine liberté de faire les choix qu’elles souhaitent pour accroître leurs performances. Pour satisfaire à ces demandes, le gouvernement doit défendre la pluralité énergétique. Cela signifie faire une place au gaz naturel, au gaz naturel renouvelé, à l’énergie tirée de la biomasse forestière, au propane, à l’hydrogène, mais aussi bien sûr aux énergies renouvelables comme l’énergie éolienne et l’énergie solaire. Si, elles font confiance au marché du carbone, elle demande au gouvernement de le gérer de façon telle qu’il ne puisse nuire à leurs capacités concurrentielles sur le marché international.

Le gouvernement Legault, comme le gouvernement Couillard avant lui, puise leur personnel dans les milieux d’affaires. Ses ministres continuent d’entretenir de multiples liens avec les investisseurs privés qui décident de continuer de produire à partir d’une pluralité d’énergies, dont les énergies fossiles dans une optique d’une recherche de croissance pour des profits toujours plus importants. Les retards enregistrés dans la lutte aux changements climatiques et les échecs des différents plans doivent être expliqués. Ce ne sont pas d’abord des problèmes de structures et des modes de fonctionnement (ladite gouvernance) qui entravent la volonté politique de nos gouvernements à appliquer leur plan, par ailleurs insuffisants. Ce sont des problèmes liés au poids de groupes d’intérêts qui ont le pouvoir d’imposer des choix qui vont à l’encontre de la lutte aux changements climatiques et à l’encontre du bien commun.

La lutte aux changements climatiques ne fait pas disparaître la lutte de classe

La lutte aux changements climatiques ne fait pas s’évanouir les intérêts de l’oligarchie régnante qui refuse de voir dévaloriser les capitaux énormes qui sont en sa possession, refus qui passe avant la prévention des catastrophes qui s’annoncent.

Faire pression sur les gouvernements pour les amener à agir et à transformer leur gouvernance doit faire partie des combats à mener. Mais les gouvernements ne se placeront pas au coeur de la mobilisation dans la lutte aux changements climatiques. Une telle stratégie qui compte sur la conversion des élites oublie l’essentiel. Les lois sont toujours le résultat d’un rapport de force. Une vraie loi climat ne peut pas être le résultat du parti politique défendant une orientation néolibérale (mode actuel de régulation du capitalisme) qui oppose l’intérêt d’une minorité possédante aux besoins de la majorité populaire et à la défense de la nature. Seules des luttes concrètes de la majorité populaire pour défendre leurs conditions d’existence et leur environnement amèneront des couches de plus en plus larges de la population à formuler des revendications et à mener des actions qui s’opposeront concrètement à la destruction de l’environnement provoquée par la logique capitaliste.

Il faut dépasser une stratégie centrée sur les pressions sur les élites économiques et politiques en espérant les convaincre par des discours de rompre avec leurs cours actuels, plutôt qu’une stratégie qui part des bases et de la mobilisation populaire, qui vise pas d’abord à faire pression, mais à construire un véritable pouvoir populaire. Il faut chercher à rendre irrésistible la volonté populaire, y compris en construisant une véritable alternative gouvernementale, appuyée sur cette mobilisation populaire.

Une alternative radicale dans ses fins et dans ses moyens est nécessaire

De nombreux plans circulent dans le mouvement climat. Ils nous aident à rendre concrets les possibles qui sont devant nous. Ils sont détaillés et multiplient les pistes pour une réelle rupture avec la logique capitaliste, même si cette rupture n’est malheureusement jamais nommée. Mais le combat effectif, la mobilisation la plus large et la création d’un vaste pouvoir citoyen et populaire exige d’abord d’établir des priorités, les décliner ces priorités dans des mots d’ordre, et travailler à construire le tissu des organisations capables de mener des combats concrets et massifs au jour le jour. Rien n’est plus stérile que de se placer dans une position attentiste face aux gouvernements.

C’est une dimension essentielle de la mobilisation pour un plan de transition que d’identifier des combats citoyens à mener pour commencer à construire par le bas les bases de la transition économique et démocratique recherchée. À toute une série de niveaux, le plan de transition doit fixer des objectifs de mobilisation pour qu’il soit un guide pour des combats les plus immédiats : blocage des oléoducs, refus de l’expansion du réseau gazier dans une région, rejet d’infrastructures routières de type 3e lien, création de logements sociaux zéro émission carbone, interdiction de l’usage des pesticides ou des OGM, construction d’une agriculture vivrière de proximité, création d’ïlôts de verdure dans les villes, soutien l’agriculture urbaine, bataille pour une fiscalité plus progressiste…

C’est dans la mesure où les initiatives de luttes se seront multipliées sur différents axes et qu’un tissu d’organisations environnementales sur ces enjeux auront été créés dans la population qu’une alternative politique pourra s’imposer, gagner un soutien majoritaire et sera capable d’adopter des lois exprimant cette volonté de défendre notre environnement et de faire face à la crise climatique. Dans la mesure où les luttes se seront développées, les faire converger sur un véritable processus constituant permettra de définir de nouvelles règles institutionnelles sur des bases démocratiques, ouvrant à une démocratie citoyenne permettant à la majorité de décider de ses choix économiques et écologiques, de faire face à la crise climatique et de construire un avenir prometteur.


[1Loi visant principalement la gouvernance efficace de la lutte contre les changements climatiques et à favoriser l’électrification

[2Québec n’a pas l’intention de suivre les recommandations du GIEC, Le Devoir, 6 février 2020, Alexandre Shields

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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