Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Trois féministes de Sotsyalnyi Rukh

En mai, trois membres de Workers’ Liberty se sont rendus à Lviv pour rencontrer des membres de Sotsyalnyi Rukh et d’autres militants de gauche. Elle s’est entretenue avec Brie (Kateryna Kostrova) et avec Yana.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Assis à l’extérieur d’un café dans une rue pavée pittoresque, nous avons rencontré Brie, une mili- tante féministe et membre de Sotsyalnyi Rukh (Mouvement social). Le Mouvement social est une tendance anticapitaliste et antistalinienne qui a émergé des manifestations de Maïdan de 2013-2014 comme une alternative de gauche aux principaux mouvements nationalistes. Cette organisation a une orientation tournée vers le mouvement ouvrier, ainsi qu’une implication dans divers mouvements sociaux autour des droits des LGBT, du féminisme et de l’environnement – globalement, une perspective simi- laire à la nôtre.

Brie était anarchiste lorsqu’elle était à l’université, et a fait partie de divers cercles féministes, avant de rejoindre le Mouvement social. «  J’ai décidé que je voulais changer le monde maintenant, dit-elle, et cela signifiait s’impliquer dans le mouvement ouvrier, pas seulement lire des livres et faire des actions de rue occasionnelles, comme le fait le mouvement anarchiste ici. » Bien qu’elle soit engagée dans le Mouvement social, elle raconte également une histoire qui sera familière à de nombreuses féministes socialistes ayant affaire à des groupes dominés par les hommes. «  J’étais peut-être la seule femme de l’organisation. Il est difficile de travailler avec certains hommes, car ils n’écoutent pas les femmes, même dans les organisations de gauche. Alors quand je suis arrivée, j’ai voulu changer les choses. »

Un mouvement en pleine expansion

«  Le mouvement féministe s’est beaucoup renforcé ces dernières années, explique Brie. Je me suis engagée en 2016, environ cinq ans après son lancement, et nous étions encore vraiment petits à l’époque, avec seulement des organisations de base et peut- être deux ou trois sections actives.  » Comme dans de nombreux pays d’Europe de l’Est, le mouvement féministe ukrainien s’est considérablement développé dans la seconde moitié des années 2010, les mobilisations de rue jouant un rôle important. «  Nous avons développé une coalition de différentes organisations, et nous pouvions parler, discuter et organiser des projets et des manifestations ensemble. » En plus de son travail plus large au sein du mouvement féministe, Brie a organisé une série de campagnes et de projets éducatifs autour de la violence sexuelle dans les universités.

Yana Wolf est devenue féministe à l’âge de 15 ans en s’informant sur internet avant d’entrer à l’université et de participer à un « Femcamp » d’été. Elle a aidé à fonder Bilkis [1], une initiative de féministes de gauche de Karkhiv, la deuxième plus grande ville d’Ukraine, située dans le nord-est du pays. «  Il me semble que ces dernières années, le mouvement féministe en Ukraine est devenu plus visible et plus fort, dit-elle. Il y a eu de nombreuses initiatives différentes visant à impliquer les jeunes dans le féminisme et l’activisme. » Au sein de ce mouvement en pleine expansion, des débats et des divisions idéologiques sont apparus. « Les principaux conflits portaient sur la politique trans, la relation du féminisme au néolibéralisme et la question de savoir si le féminisme était une sous-culture ou un mouvement politique. »

Brie décrit comment, en 2018, des féministes de gauche ont été exclues de la manifestation de la Journée des femmes du 8 Mars lorsqu’elles ont commencé à soulever les questions de racisme anti-Rroms. «  Une personne rrom avait été tuée cette année-là par des néonazis, et il y avait eu beaucoup d’attaques contre des camps rroms, dit-elle. Nous avons également découvert que certaines femmes rroms étaient stérilisées pendant l’accouchement sans leur consentement, sous anesthésie générale, et nous avons donc voulu en parler. Les ONG qui étaient les organisatrices officielles ont dit que ces sujets ne correspondaient pas à la « scène ukrainienne » et que nous devrions plutôt faire comme les marches aux États-Unis. Ils ont créé une marque, avec des tasses, des t-shirts et un logo, et ont renommé la manifestation. Nous avons été complètement écartées.  »

La guerre change tout

Le développement du mouvement féministe, et les conflits idéologiques qui le traversent, ont été mis en suspens d’abord par la pandémie, puis par la guerre. Depuis que la guerre a éclaté, dit Brie, il s’agit beaucoup plus de répondre aux besoins fondamentaux des gens. « Nous avons décidé d’orienter tous nos financements vers l’aide humanitaire, explique-t-elle. Donc maintenant, nous essayons de fournir des ressources aux femmes de l’est et du sud de l’Ukraine, des serviettes et des tampons. Des « boîtes à règles », comme on les appelle. Et nous avons également décidé d’aider les personnes souffrant de problèmes de santé mentale, dont la plupart sont des femmes, qui ne reçoivent pas leurs médicaments en raison des pénuries d’approvisionnement. »

Yana dresse un tableau similaire : «  Absolument toutes les organisations et initiatives féministes que je connais, depuis le début de la guerre, ont commencé à s’occuper des questions humanitaires : l’approvisionnement en nourriture et en médicaments, le logement, la garde des enfants, ainsi que le travail avec les personnes déplacées à l’intérieur du pays. » Elle a elle-même été déplacée à l’intérieur du pays, ayant fui Kharkiv pour Lviv lorsque les combats ont éclaté.

Pour Katya Gritseva, une autre militante féministe du Mouvement social, le rôle que jouent les organisations féministes en temps de guerre est inestimable. « À Lviv, les groupes féministes ont commencé à s’occuper des femmes âgées et à proposer des garderies gratuites, des activités éducatives et des groupes de soutien psychologique. Elles tissent des filets de camouflage, font du bénévolat dans les refuges et les sites de distribution de réfugiés, et combattent dans les rangs de la défense territoriale et des forces armées ukrainiennes. »

Katya est originaire de Marioupol, dans l’est de l’Ukraine, et sa famille est maintenant coincée dans le territoire russe occupé. Elle a peu de contacts avec eux, mais les détails qu’elle obtient sont sinistres. « La ville déborde de cadavres en décomposition », dit- elle. « Ma famille a eu la chance de pouvoir déménager. Notre maison a brûlé, et maintenant ils vivent dans un village près de la ville, avec des gens qu’ils se protégeant des bombes dans les caves. »

L’uniforme donne un sentiment d’impunité

Les violences sexistes et les viols sont fréquents pendant la guerre. « Par-dessus tout, je crains pour la sécurité et l’état mental de ma jeune sœur, dit Katya, dont la famille se trouve à Marioupol. L’armée russe utilise la violence contre les femmes et les enfants comme une arme pour saper le moral et détruire les victimes émotionnellement et physiquement. On entend souvent parler de viols de jeunes filles dans les territoires occupés, et il y a déjà arrivé que des soldats russes aient embêté ma jeune sœur. Mais, heureusement, rien de terrible n’est arrivé jusqu’à présent. Les femmes et les enfants courent un risque important chaque fois qu’ils sortent de chez eux. »

Depuis des mois, les enquêteurs documentent des dizaines de milliers de crimes de guerre commis par l’armée russe. Tous les rapports fiables établis sur la ligne de front s’accordent à dire que les violences sexuelles sont perpétrées de façon répétée par l’armée d’occupation. « Les armes et les uniformes militaires donnent souvent un sentiment d’impunité, explique Yana Wolf, Le risque de violences physiques et sexuelles contre les femmes par les hommes a augmenté. »

En apparence, le contexte de la guerre a permis de surmonter certaines des divisions de la société ukrainienne, mais il a également exacerbé les oppressions et introduit un nouveau niveau de violence dans la société. Un esprit de solidarité a permis à certains Ukrainiens de combattre côte à côte avec des per- sonnes qu’ils considéraient autrefois comme inférieures, mais cela est loin d’avoir résolu le racisme brutal auquel est confrontée la communauté rrom. Les organisations féministes sont devenues visibles dans l’effort humanitaire national, et quelque 15% des effectifs l’armée ukrainienne sont composés de femmes. Mais la guerre a également libéré les pires aspects de l’hypermasculinité, et ces mêmes organisations féministes doivent faire face à une forte augmentation des cas de violence domestique.

Et après la guerre, les hommes ukrainiens reviendront du front. «  La militarisation de la société entraîne toujours une vague de sentiments conservateurs, affirme Yana. Je pense que la guerre aura des conséquences très graves à plus long terme : le syndrome de stress post-traumatique chez les militaires, les niveaux élevés de trafic d’armes, ce sont des facteurs de risque pour une augmentation de la violence contre les femmes. »

Un état d’exception

Alors qu’une grande partie de la gauche et du mouvement féministe soutient l’effort de guerre, les choses sont compliquées par l’insistance du gouvernement ukrainien à utiliser la guerre pour réprimer la gauche et le mouvement ouvrier. En vertu de la loi de « décommunisation » de 2015, qui a été vivement critiquée par l’Union européenne, un certain nombre d’organisations communistes étaient déjà interdites de se présenter aux élections. Mais en mars de cette année, Volodymyr Zelensky a suspendu onze autres partis, en invoquant leurs liens supposés avec la Russie.

« Le gouvernement utilise sans aucun doute la loi pour qu’il soit plus difficile d’être un militant de gauche », déclare Brie. L’état d’exception créé par la guerre est exploité à des fins autoritaires. « La police a maintenant beaucoup plus de droits, ajoute Brie, on a l’impression que chaque jour, de nouveaux pouvoirs leur sont accordés. Ils peuvent désormais arrêter des gens sans expliquer pourquoi afin de les interroger, et ils peuvent entrer chez les gens beaucoup plus facilement et sans témoins . »

Sur le marché du travail, un processus similaire est en cours. La loi 5371, qui a été adoptée par le parlement ukrainien en juillet, libère tous les employés des petites et moyennes entreprises des protections du droit du travail, soit au total 70% de la main-d’œuvre globale. Elle s’ajoute à une loi adoptée en mars de cette année, qui donne à tous les employeurs le droit de suspendre l’emploi, c’est-à-dire de suspendre le travail et les salaires sans licencier techniquement un employé. Alors que des millions d’Ukrainiens sont déplacés à l’intérieur du pays, ils se retrouvent à la merci d’un marché du travail largement déréglementé, ainsi que d’une crise du logement qui a permis aux propriétaires de tirer profit de la hausse des loyers.

Tôt ou tard, la lutte de classe et la question politique reprendront leurs droits en Ukraine. Il y aura des luttes pour les salaires, le logement et la justice sociale, et il y aura aussi une lutte pour la libération des femmes et pour une société libérée du sexisme et de la violence sexuelle. Dans cette situation, il y aura un besoin urgent d’une gauche radicale et progressiste qui puisse rassembler ces luttes. Le Mouvement social fera sans aucun doute partie de cette gauche, et le rôle de féministes comme Brie, Yana et Katya sera déterminant.

[1] NdT : sur ce groupe féministe, voir Soutien à l’Ukraine résistante, n°10.

Workers’Liberty, 13 septembre 2022
Traduction Patrick Le Tréhondat
Publié dans : Les Cahiers de l’antidote : Soutien à l’Ukraine résistante (Volume 12)
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/10/15/les-cahiers-de-lantidote-soutien-a-lukraine-resistante-volume-12/

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