Édition du 13 août 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Forum social des peuples

Un passage, à qualifier, au Forum social des peuples

La simple tenue du Forum social des peuples est une victoire en soit. En effet, l’idée d’un Forum social regroupant les Québécois, les Canadiens et des Premières Nations a plus de dix ans, ENFIN.

Renaud Blais est membre des ATQ

Situons d’abord mon passage au Forum social des peuples. Je m’y suis inscrit à titre personnel et non pas dans une délégation de groupe. Il y a du plus, il y a du moins. Le plus avec un groupe, c’est que le soir on se regroupe pour que chacun présente ce qu’il a fait durant la journée, toujours très intéressant. Le moins, c’est qu’on perd un temps fou à se réunir pendant que le forum se déroule, on passe ainsi à côté d’opportunités.

Dès le début du Forum social des peuples (FSP), comme le mot de bienvenue traditionnel autochtone retardait, je suis allé à l’atelier sur l’introduction aux bandes dessinées autochtones. Notez ici l’effet de l’expérience. Mon avis est que pour participer pleinement à un forum social il faut prévoir plusieurs alternatives pour chaque plage horaire de notre journée au moment de la planifier. On nous y a présenté des symboles très largement répandus et utilisés autant dans la nature pour marquer le territoire que dans les productions artistiques de nature picturales ou spatiales. Ce fut très intéressant, mais pas évident à présenter ni à la radio, ni à l’écrit.

Ensuite, je suis allé participer à un atelier organisé par Kaïros intitulé : L’exercice des couvertures : l’histoire des droits des peuples autochtones qu’on nous enseigne rarement. Kaïros présente cette activité depuis des années et au début, elle consistait à confectionner des couvertures symbolisant les territoires occupés en Amérique du nord par les communautés avant l’arrivée des colonisateurs et immigrants européens missionnaires et commerçants.

On nous a d’abord distribué des reproductions de cartes illustrant les territoires occupés par les communautés avant et après la colonisation et la dépossession. On nous a également distribué des cartons de différentes couleurs. L’exercice commence alors que tout le monde est debout sur les couvertures qui occupent l’essentiel du plancher du local. Pendant que les animateurs font état de l’historique de l’atelier, on nous distribue de courts textes numérotés. Les animateurs poursuivent par la lecture de textes d’historiens, souvent non « main stream », relatant différents moments clés de l’histoire de la colonisation des territoires soi-disant vierges… Ces différentes lectures se terminent invariablement par des propos du genre : les détenteurs de cartons bleus, quittez les couvertures et repliez-les vers le centre de la pièce etc. À intervalles réguliers les animateurs invitent aussi les participants à lire les textes qu’ils ont entre les mains qui sont souvent des citations et commentaires d’acteurs de l’époque.
Imaginez qu’au terme de cet exercice nous n’étions plus que trois ou quatre personnes toujours sur les couvertures très ratatinées et que la majorité des participantEs en avaient été excluEs. Voyez-y l’évocation de la colonisation dans son application concrète par l’expulsion des différentes communautés de leurs terres ancestrales. Il y eut des moments très forts en émotions quand au moins deux grands-mères la gorge serrée nous racontaient leurs histoires, qu’elles terminaient en queue de poissons, incapables de poursuivre. Celles-ci revivaient très intensément ce que leurs ancêtres, ou elles-mêmes avaient subits en termes de dépossession forcée et d’acculturation. J’en garde pour toujours le souvenir d’un sentiment partagé pendant un moment très fort en émotions.

Le matin du deuxième jour, je suis allé à des ateliers très divers. Organising 2.0, sur la Palestine, sur la pertinence de l’indépendance du Québec etc. En après-midi, je suis allé à l’atelier : Vaincre, de l’indignation à l’action. La première partie consistait à écouter plusieurs intervenantEs nous présenter le point de vue de leurs groupes respectifs sur le sens qu’ils donnent à la victoire. Il y eut ensuite quelques échanges pendant lesquels j’ai noté très peu d’écoute réciproque… Nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain matin à l’assemblée de convergence Résister à l’impérialisme et au militarisme.

Le matin du 23 août, 3e jour du FSP, c’était le début des assemblées de convergence. Dès 9H, nous étions près d’une centaine de personnes à cette première assemblée de convergence Résister à l’impérialisme et au militarisme. Encore une fois, nous avons eu droit à des propos très enthousiastes de la part de personnalités dirigeantEs ou porte-paroles de groupes qui nous ont exposé leurs désirs respectifs de voir converger les luttes de chacunEs vers une utopique unité d’action. Cette assemblée prévue pour tout l’avant-midi s’est avérée plutôt décevante. Après la pause, moment où toutEs les participantEs étaient invitéEs à s’exprimer pour proposer des actions qui pourraient faire converger nos actions, nous nous sommes retrouvé rapidement une simple dizaine de personnes… Avant de quitter, j’ai exprimé avoir des doutes quant à la pertinence de cette formule « assemblée de convergence » où, en principe, nous devrions avoir beaucoup d’écoute pour arriver à faire converger nos luttes respectives vers des actions communes… Malheureusement nous en sommes restés à des vœux. On y a sans doute beaucoup réseauté, et heureusement, des rendez-vous y ont été fixés pour donner suites à tous ces échanges. Ces suites organisées par les différents regroupements concernés par ces luttes contre l’impérialisme et le militarisme nous montrerons jusqu’où ces vœux se concrétiseront. J’ai entendu que des journées thématiques seront proposées…

En après-midi, je suis d’abord allé à l’assemblée de convergence sur les médias alternatifs. J’ai attendu, en vain, que surgisse de moi un grand intérêt. J’en suis sorti en me disant, ce que j’ai beaucoup entendu dans les corridors du forum, des concepts des concepts…
En deuxième partie de l’après-midi, je suis allé à l’assemblée de convergence sur la démocratie. Il y eut là de longs échanges sur différentes propositions convergentes, par exemple, certains souhaitaient travailler sur la reconstruction de la démocratie tandis que d’autres prétendaient que nous ne pouvons reconstruire la démocratie, puisse que celle-ci n’a jamais existée… Encore une fois des concepts, des concepts. Des suites sont prévues…
Avant la fin de nos échanges un phénomène très intéressant c’est produit. Subitement un groupe d’une vingtaine d’Algonquins sont entrés solennellement au son de leurs tambours. Après la fin du chant d’entré dans leur langue, certains d’entre eux, surtout des grand-mères, ont pris la parole pour témoigner de leurs conditions et terminer en invitant tout le monde à venir participer à une rencontre de solidarité avec eux plus tard dans la journée. Leur invitation était pour 17H30. Comme cette délégation a poursuivi sa tournée des assemblées de convergence, ils sont arrivés au rendez-vous indiqué qu’après de 19H…

Aparté personnel

Avant de poursuivre et de vous faire état de cette rencontre de solidarité avec les Algonquins, il faut que je vous place ma situation personnelle. J’ai obtenu en 2012 ma nationalité Huronne-Wendat. Même si j’ai toujours su que la mère de ma mère était Indienne, je n’ai jamais eu l’occasion de me retrouver dans un quelconque univers culturel indien, avant des expériences récentes. J’ai un souvenir de gens « drôlement costumés » qui sont venus aux obsèques de ma grand-mère. Démerise Picard, devenu Blais en se mariant, je la présente toujours comme la sœur du fondateur du Dépanneur Picard à Wendake. Démerise, je l’ai connu, j’étais ado quand elle est décédée. Démerise a été complètement acculturée très jeune. À 8 ans dans un orphelinat, à 12 ans adoptée par une famille de riches commerçants Blancs. Tout ça pour mettre en contexte le fait que d’obtenir une nationalité de plus, enfouie depuis deux générations, ça dérange le cœur, les tripes et la tête au chapitre de l’identité. J’en suis donc à tenter de retrouver et de cultiver mon identité autochtone. Je suis très fasciné par leurs façons de se concevoir comme faisant réellement partie de la nature. Donc, avec une attitude de communion constante avec l’air, l’eau, les animaux, les plantes, les minéraux etc. Ceci sans avoir encore rien dit de la dimension spirituelle qui contextualise cet espace de la « Grande tortue » sur cette partie de la Terre mère, qu’est l’Amérique du nord. Pour conclure cet aparté personnel le fait de redécouvrir mon identité autochtone me conduit à partager le sort collectif de « rares survivants » ; ce qui n’est pas peu n’est-ce pas ?

Eh bien, ces Algonquins qui nous ont conviés à cette rencontre de solidarité sont d’une autre famille que celle des Iroquoiens qui en plus des Wendats inclus les Mohawks. Je n’en suis pas aux nuances d’amitié et de rivalité qui règnent entre les communautés autochtones du Canada et du Québec. À cette étape de mon apprivoisement j’en suis aux éléments communs aux Premières nations.

En assemblée

Comme il se doit, la rencontre commence par une purification à la sauge du lieu pour le nettoyer des intentions de ceux qui y sont passés et de ceux qui viendront. Ceux qui nous ont invité ce sont purifiés chacun chez eux et pour les membres de la délégation cela fut fait au moment de réchauffer les tambours. Nous étions largement plus d’une centaine de personnes présentes dans un auditorium d’un pavillon (qui porte le nom d’un grand donateur d’origine franco ontarienne…) de l’Université d’Ottawa. La partie formelle de la rencontre commence par une écoute des grands-mères qui s’expriment d’abord dans leur langue, qu’ils ont conservée, contrairement aux Wendats. Les Algonquins sont environ trois fois plus nombreux que les Wendats (Affaires indiennes Canada, 2003) et sont constitués d’une douzaine de communautés surtout dans l’Outaouais québécois, en Abitibi et au Témiscamingue et deux en Ontario.

Aparté sur les « Kokum » les grands-mères

Quand on entend une vielle kokum nous supplier en braillant qu’il faut cesser de détruire la planète et plutôt s’activer à l’entretenir parce que c’est notre seule jardin, cela nous travaille les boyaux à tous. Il ne faut jamais oublier que dans bien des communautés autochtones, les grands-mères sont celles qui désignent, et peuvent en tout temps révoquer les chefs politiques (sachems). Elles sont les personnes les plus importantes de la communauté. Cela est très évident quand on voit comment on les traite. Dès qu’elles sont assises, on leur apporte de quoi boire et aussi de quoi manger. Un autre élément fut très révélateur de l’importance donnée aux grands-mères. Après qu’elles aient terminé de parler, les animateurs (un homme et une femme) ont donné la parole en ordre à ceux qui levaient la main. Après moins d’une dizaine de droit de parole des participantEs, les animateurs indiquent que seulement les personnes en file pourront parler. Il en restait trois ou quatre. Soudainement les grands-mères manifestent leurs désirs de parler. Aussitôt un animateur prend la parole et dit : bon c’est fini les droits de parole, les grands-mères veulent parler. Et on leur donne la parole en annulant les droits de paroles qui restent…

Les grands-mères nous ont parlé de la dévastation de leurs terres ancestrales par la déforestation et nous invitent à se solidariser avec leurs communautés pour faire cesser ces empiètements sur leurs terres. Mets tes mocassins dans la trail, viens mettre tes mocassins dans notre trail. Je traduis, ces propos ont été tenus surtout en anglais. En bref, j’ai vécu de nombreux moments très forts en émotions durant cette rencontre. Celle-ci s’est terminé par une distribution de nourriture que sont allés chercher les hommes, comme lorsque ceux-ci, vivant en forêt, vont à la chasse. La chasse n’étant plus de mise à Ottawa, ceux-ci sont allés à l’épicerie et chez une bannière de café. Nous avons tous mangé à notre faim et dans l’ordre, c’est-à-dire d’abord les grands-mères, puis les femmes, les hommes âgés et finalement les autres. C’est pendant que nous mangions, à l’écoute des grands-mères, qu’on a étendu un drapeau des « warriors » (protecteurs de la communauté) ce qui veut dire d’abord les vieux, trésors de sagesse et de connaissances ; en nous invitant à y déposer de l’argent selon nos moyens respectifs. J’ai vécu durant cette rencontre une véritable communion qui m’est apparu bien plus réelle que lorsque très jeune je me présentais à la « sainte table »…

Après cette expérience, encore inqualifiable, je suis rentré à ma chambre comme flottant sur un nuage. Je n’avais pas du tout sommeil. Je me suis installé à la salle de lecture (j’étais chez les Oblats, près de l’Université St-Paul) et j’ai lu dans les divers quotidiens jusqu’à tomber de sommeil.

Le lendemain nous avions rendez-vous à l’assemblée de mouvements sociaux ou la Déclaration des mouvements sociaux a été finalisée à partir d’un document de base élaboré durant la nuit et une lecture brève des rapports des diverses assemblées de convergence de la veille. Et une très « convergente » cérémonie de clôture au rythme des tambours qui résonnent en Amérique du nord depuis 10 ou 30 millénaires, selon les diverses théories sur le peuplement des Amériques…

Quelques mots sur les suites du Forum social des peuples

Il faut savoir que de la réussite du FSP dépendait la tenue à Montréal du Forum social mondial en 2016, après Tunis en 2015. Il y avait sur place quelques membres du Conseil international du Forum social mondial (FSM) et ceux-ci en rencontre restreinte ont confirmé que le FSP avait été une réussite de rapprochement entre le Québec, le Canada anglais et les Premières nations. Nous aurons donc le FSM à Montréal en 2016. Je parierais que le FSM 2016 se tiendra en août, à cause du climat qui rend presqu’impossible la tenue d’un FSM, pour la première fois dans un pays du nord, en hiver. Cette date est à confirmer. Il y a là un élément très fort de stimulation. Mettons ça à nos agendas. Il y a là aussi tout un défi. Nous avons montré au monde entier (j’ai rencontré des Amazigh, dit souvent Berbères, qui n’apprécient pas du tout de se faire qualifier de Barbares comme les ont qualifié les Grecques au moment de leur conquête partielle de l’Afrique du nord). Des Amazighs donc venus expressément d’Afrique du nord pour le FSP.

Pour terminer, si je n’avais pas eu de facilité avec la langue des derniers colonisateurs de l’Amérique du nord, à Ottawa, je me serais promener avec un équipement de traduction et je n’aurais pas pu participer à bien des ateliers où je me suis retrouvé très heureux. À suivre…

Renaud Blais, Québec

Canadien de passeport, Québécois de naissance et de cœur

Huron-Wendat, no. 4334 en reconstruction.

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