Édition du 13 août 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Élections québécoises 2012

Une histoire d'amour entre Québec solidaire et l'est de Montréal ?

« Il se passe quelque chose ici. Qu’est-ce que c’est au juste ? Ce n’est pas clair ».
Buffalo Springfield, (groupe rock américain, n.d.t.)

3 septembre 2012, Traduction, Alexandra Cyr, rabble.ca

Un mardi soir dans le Mile End dans un restaurant plein à pleine capacité. Probablement 150 personnes, ce qui rend les déplacements difficiles. À l’avant de la pièce, Amir Khadir le co-porte-parole de Québec Solidaire qui fait une blague. La salle s’éclate de rires. Ce n’est pas surprenant pour un politicien à mi-campagne, sauf qu’il la faite en Anglais ; les auditeurs-trices sont des anglophones, presque tous fédéralistes et se sont présentéEs ici à l’appel d’ Alex Norris, le populaire conseiller municipal de ce district et ancien reporter à la Gazette.

Il souligne que son propre parti, Projet Montréal, est une coalition neutre en cette période électorale mais que, personnellement il donne son soutient à QS et Amir Khadir. Il présente le seul député de ce parti avec un discours enflammé : « Je ne suis pas partisan de la souveraineté, je constate que dans beaucoup de comtés (dans le centre et l’est de Montréal) la bataille se fait entre QS et le Parti québécois. Il n’y a pas d’option fédéraliste crédible mis en jeu. Donc il s’agit d’une lutte entre deux conceptions du nationalisme. Une qui craint l’avenir, qui est auto-centrée et stigmatise les minorités. L’autre, est plus ouvert et inclut la diversité. C’est l’élément clé entre QS et la direction du PQ. Je trouve significatif que QS défende la liberté de conscience, ait une attitude de respect envers les minorités au lieu de stigmatiser des gens déjà vulnérables et de s’en servir pour des raisons symboliques et pour gagner des appuis populaires ».

A. Khadir est constamment interpelé à propos de l’appui de QS à la souveraineté. Il répond que le projet est inclusif et démocratique, diamétralement opposé à la position du PQ qui a une conception ethnique du nationalisme. Cela semble intéresser l’auditoire. Il mettra plus de trente minutes pour sortir du restaurant malgré les efforts de son omniprésent attaché de presse. ChacunE cherche à lui parler ; pas pour poser des questions. Il a déjà répondu à tout. Non, on veut lui serrer la main et l’assurer de son appui.

Pour ces anglophones, qui ne sont pas d’accord avec la position indépendantiste de QS, il semble que leur désir de faire élire des députés progressistes, avec des valeurs et un sens de l’éthique, a trouvé ici un écho. Ces attentes ont constamment été mises à mal depuis des années, secondarisées dans la vision politique québécoise qui plaçait l’enjeu entre la souveraineté et le fédéralisme avant les enjeux sociaux pour lesquels nous ne pouvions pas voter.

Comme le note A. Norris, la lutte se fera dans la plupart des comtés de l’est de Montréal, entre QS et le PQ. Pour le PQ, les Anglos et les immigrantEs servent de « punchig bag ». A. Khadir et son parti ont pris des positions sensiblement différentes. Ils se sont adressés aux minorités. Ils ont éliminé fermement, en en payant le prix politique, les positions populistes sur l’identité et la langue. Pour QS, comme l’explique A. Khadir, nous sommes tous réuniEs dans le « nous ».

Pour les progressistes qui espèrent répéter la vague Orange de mai dernier, ce fut une campagne décevante. QS, le seul parti progressiste solide est captif d’une quatrième place. Les trois partis dominants, qui se positionnent depuis le centre jusqu’à l’extrême droite, cherchent tous à s’installer au pouvoir.

Mais il y a un peu d’espoir pour les progressistes québécoisEs : mises en face de ces trois partis qui sont bien enfoncés dans leur programme habituel, qui militent tous pour le vote stratégique, ils peuvent répondre « Aucun ! ».

L’appui pour les trois petits partis avec des plateformes progressistes, QS, le souverainiste pur et dur Option Nationale et le parti Vert, fédéraliste, pourrait leur donner, ensemble, environ 15%. ON espère un siège, celui de son dirigeant. Les Verts de leur côté sont condamnés à ne faire élire personne.

Mais, QS pourrait créer la surprise. Il a eu un départ difficile : toute l’attention était portée sur les trois dominants et TVA a honteusement refusé d’inviter ses porte-paroles aux trois débats qu’il a organisés et diffusés. Mais l’éclatante performance de Françoise David, la co-porte-parole du parti, dans le premier débat a créé un véritable tournant. Le parti se retrouve à environ 9% dans les sondages provinciaux.

Pas un tremblement de terre mais QS ne vise pas gagner dans toutes les régions. Sa stratégie électorale se concentre là où il est le plus populaire soit, l’est de Montréal pour donner un peu de compagnie à Amir Khadir lors de l’inauguration de la prochaine session plus tard cet automne.

Depuis mon point d’observation, il me semble que ça fonctionne. Alors que j’écris ces lignes, je peux entendre une conservation entre des Anglos et des Francos à la table voisine dans ce café du Plateau. Ils passent de l’Anglais au Français et vice-versa et finalement arrivent à un consensus. Ils vont tous voter pour QS en espérant un gouvernement PQ minoritaire qui lui donnerait un pouvoir de pression important.

En ces jours de fin de campagne, alors que les sondages n’affichent plus de mouvement, il est vraisemblable que nous aurons un gouvernement péquiste minoritaire, QS a resserré son discours. Il appelle maintenant à voter pour lui plutôt que pour le PQ offrant une bouche d’aération aux progressistes, une possibilité de voter sans trop d’arrières pensées puisque le PQ devra se rallier QS pour faire passer ses législations. Ce qui semblait un rêve au début de la campagne commence à ressembler à une possibilité même si elle n’est pas parfaite.

La fin de semaine dernière, avant la rencontre d’Amir Khadir avec les Anglophones, QS a tenu un rassemblement dans l’est de la ville. 1,200 personnes y ont participé ce qui est comparable à ceux tenus par les autres grands partis. Deux jours plus tard, je me suis retrouvé au bar branché « Dieu du ciel ». On y lançait une nouvelle micro-bière baptisée « l’Amer Khadir ». (…) Encore une fois, une grande foule, cette fois principalement francophone, complètement conquise. De plus en plus, pour ce que je peux en percevoir, l’appel doucereux du PQ à « voter stratégique » tombe dans des oreilles de sourdEs.

A. Khadir et F. David représentent un idéal d’intégrité pour lequel les électeurs-trices soupirent. Ils et elles ne le voient pas dans les multiples virages, dans les soupçons et allégations de corruption des autres partis. Ce fut un moment important du débat où Mme David est apparue comme la seule adulte du groupe en portant sans cesse le débat au-dessus de la mêlée. Les trois autres avaient l’air, devant le public, d’enfants en train de se quereller. 40% de la population a déclaré, avec les médias, qu’elle avait gagné le débat, largement au dessus des 20% qui donnaient la victoire à M. Charest.

Pour QS l’enjeu est maintenant de faire comprendre aux électeurs-trices des circonscriptions névralgiques, que la course se fait entre lui et le PQ, qu’il s’agit d’une course à deux. La peur d’une élection en faveur des Libéraux et de la CAQ peut mener au votre stratégique en faveur du PQ. Si le choix se fait entre deux conceptions du nationalisme, comme le dit A. Norris, il semble vraisemblable que les progressistes voteront pour ceux et celles qui accompagneront A. Khadir à l’Assemblée nationale.

Hier, pour valider la poussée de l’adhésion des Anglos vers QS, je suis allé sur le site du Canadian Muslim Forum. On y trouve une analyse, comté par comté des rapports des candidatEs. Il s’agit de la plus grande organisation musulmane de la province qui en représente des milliers dont beaucoup de langue anglaise et fédéralistes. Il donne une avance à QS dans la plupart des circonscriptions (de l’est de Mtl n.d.t.) et met les libéraux en deuxième ou dans une position très serrée. Cela en dit beaucoup sur les résultats des efforts de QS pour atteindre les immigrantEs de telle sorte qu’il en restera des traces.

D’autre part, le vote étudiant, dans la foulée du mouvement (du printemps dernier) se porte en faveur de QS comme même La Gazette l’a noté récemment. Ces votes, si exprimés en nombre, et si les étudiantEs résistent aux arguments de défaitisme et d’anti-électoralisme qui rôdent dans leurs rangs, pourraient faire la différence dans les circonscriptions où la course est particulièrement serrée.

Il est clair, depuis un bon moment que quelque chose se passe dans l’est de Montréal. Les appuis à QS sont en plein développement. Il ne reste qu’à tenter de voir ce qu’est ce »quelque chose ». Je gagerais ma maison sur la victoire d’A. Khadir dans son château fort de Mercier. Je suis presque aussi confiant que F. David pourra aller le rejoindre en gagnant la course contre son adversaire péquiste, le populaire Nicolas Girard, dans Gouin.

Ailleurs, c’est un peu moins clair et les pronostics sont très risqués. Dans Laurier-Dorion, une de mes sources au parti libéral admet que les sondages internes les mettent en troisième place dans une course serrée entre le PQ et QS. De tels résultats dans cette circonscription traditionnellement libérale en dit long sur leurs difficultés. QS confirme que leurs propres sondages vont dans le même sens : leur candidat, Andrès Fontecilla est très près du péquiste et les libéraux pas très loin en troisième place.

Dans Ste-Marie-St-Jacques, Manon Massé espère que sa troisième campagne sera la bonne. Elle fait face au péquiste Daniel Breton, un environnementaliste bien connu et qui serait probablement député NPD s’il n’avait pas quitté le parti pour le Bloc québécois peu avant l’élection de l’an passé. QS dit que M. Massé est en tête. A. Khadir nous dit que si le parti ne remportait que trois comtés, celui-là serait du nombre.

Une victoire de QS dans ces quatre comtés est tout aussi possible qu’autre chose. Rien n’est assuré ; nous avançons sur des sentiers bien concrets en route pour une longue marche.

Dans Hochelaga-Maisonneuve, Alexandré Leduc, a toute une côté à remonter. Le PQ y recueille traditionnellement jusqu’à 50% des voix. Il finira probablement bon deuxième plutôt que gagnant. Mais s’il y a quelqu’unE qui puisse se hisser à ce niveau, c’est bien A. Leduc. Je l’ai connu comme collègue à l’Alliance de la fonction Publique du Canada. Il faisait parti de la défunte « escouade Dumont » dans cette centrale, qui fut une des plus importante équipe d’organisation syndicale du pays, une machine efficace, toujours à l’œuvre et qui a littéralement gagné toutes ses campagnes de syndicalisation. A. Leduc est un organisateur hors pair ; il est sur le terrain avec une équipe de contactEs syndicalistes et d’amiEs depuis plus de six mois. C’est un garçon étonnant qui ferait un superbe député. Il est jeune, avec ses convictions progressistes et sa posture décontractée, sa présence est toute naturelle dans ce comté. On ferait une erreur en le mettant de côté dès maintenant.

Finalement, Outremont. Là une autre syndicaliste, employée du SCFP (Syndicat canadien de la fonction publique) Édith Laperle est candiate pour QS. Elle affronte le ministre des finances de la province, Raymond Bachand. Pour les libéraux, regagner cette circonscription équivaut à sauver les meubles ; la perdre serait une véritable humiliation.

Ma source dans le parti me dit que cela se joue entre les Libéraux et le PQ ; QS serait proche en troisième place. Mais d’autres sources sur le terrain et la plupart des extrapolations racontent une autre histoire : QS serait en deuxième place et le PQ en difficulté pour dire le moins. Chose certaine, les Libéraux ont peur de perdre ce comté. Ils ont commencé à déplacer leurs militantEs de la plus sure NDG vers Outremont depuis la deuxième semaine de la campagne. Ma source confirme qu’ils sont dans une position fragile et que le ministre Bachand est en réelle difficulté. Est-ce que QS pourrait sortir quelque lapin de son chapeau et battre le ministre des finances ? C’est peu probable mais pas tout-à-fait impossible.

Dans ces comtés, QS a un véritable avantage face au PQ. Comme ils ne visent que peu de circonscriptions, ils peuvent y concentrer leurs ressources, bien plus que le PQ. Au cours des dernières semaines, les militantEs et l’argent ont été rapatriés dans ces comtés depuis les autres de la région. Mercier est considéré suffisamment sûr pour qu’A. Khadir et son équipe fassent campagne dans Laurier-Dorion et Ste-Marie-St-Jacques.

Je parie que QS va décrocher entre deux et six sièges le soir de l’élection. Probablement quatre ou moins. La question demeure de savoir si ce petit contingent pourra vraiment influencer un gouvernement minoritaire. Si tel est le cas, ce serait un cadeau en or pour tous les progressistes du Québec.

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