Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

" Mouvement des femmes et islamophobie",

Panel L’islamophobie au Québec le 18 mars 2018 - vers une société inclusive et anti-raciste

NB Ce texte a été rédigé pour une présentation orale dans un panel suivi de questions de l’assistance. Il ne prétend donc pas faire un tour d’horizon complet de la situation.

Élisabeth Germain
Militante féministe et antiraciste
Mouvement des femmes et islamophobie

Le mouvement des femmes et la Marche mondiale des femmes

Le mouvement des femmes trouve sans doute une expression commune dans les cinq valeurs prônées depuis 15 ans par la Marche mondiale des femmes : égalité, liberté, solidarité, justice et paix. « Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous marcherons », proclame le slogan.

Depuis plus de vingt ans maintenant, des femmes du monde entier travaillent ensemble à définir des buts et des actions communes.

En tout premier lieu, disons que ça fonctionne grâce à la confiance dans la recherche sincère de toutes à poursuivre ce but commun : la liberté de toutes les femmes.

Il y a des difficultés, des heurts. Par exemple : à propos de l’homosexualité. Quand nous, les occidentales, sommes arrivées en 1999 avec une revendication de reconnaissance de l‘homosexualité, ça n’a pas passé partout ! Ce qui nous apparaissait ici comme une nécessité pour que les lesbiennes, partout, puissent vivre sans discrimination et sans danger d’être attaquées, battues, violées, emprisonnées, condamnées… était impossible à porter pour des femmes de nombreux pays : elles ne pouvaient porter cette revendication sans se rendre elles-mêmes hors-la-loi et passibles de prison. Donc on a négocié, adapté la revendication, modulé l’ensemble des textes.

Pourquoi je vous dis ça ? En effet, ça n’a pas rapport avec l’islamophobie. C’est juste pour montrer comment, selon le contexte et la conjoncture, ce qui est vital pour les unes est mortel pour les autres – et surtout comment, lorsque la volonté de travailler ensemble à la paix est assez forte, on chemine, on évolue.

Je n’ai pas la prétention de parler au nom de toutes les femmes ou féministes. Les féminismes sont diversifiés, ici et ailleurs, et l’unanimité n’existe pas. Ce qui existe, cependant, c’est une réalité de solidarité vécue dans un mouvement féministe mondial depuis vingt ans, une force qui fait évoluer les choses. Une puissance de transformation sociale.

Ce qui ne se fait pas sous l’impulsion d’une doctrine commune à promouvoir, mais par la volonté agissante de milliers de groupes de femmes dans des dizaines de pays de tous les continents, pour faire progresser les droits des femmes partout. Ça se concrétise par des rencontres, des communications incessantes de la base vers le centre et retour du centre vers les bases.. L’image est celle de la roue plutôt que de la pyramide. Dynamique, forces centripètes et centrifuge plutôt que gravitationnelles.
Dans ce mouvement-là, le but n’est pas théorique, mais pratique. On n’aime pas beaucoup les interdictions et on prend soin de notre monde.

Des positions diverses en rapport avec le voile des femmes musulmanes

Revenons à nos moutons : l’islamophobie dans le mouvement des femmes. Entendons-nous : on va parler d’islamophobie systémique, et non d’une intention islamophobique chez des personnes. Commençons par regarder les positions diverses à propos du voile porté par des femmes musulmanes.
Dans le mouvement des femmes, on a un grand courant qui, depuis les débuts, réclame l’égalité des droits (emblématique, Olympe de Gouges avec sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qui fut guillotinée par la Révolution française) et dénonce toutes les limites et contraintes imposées aux femmes, en raison de leur corps, de leur sexe, de leur genre.

Dans cette tradition, la plupart des féministes considèrent le voile comme une contrainte misogyne et inacceptable, un des reflets par excellence du patriarcat, particulièrement destructeur lorsqu’il conjugue la religion et la politique pour faire des femmes des êtres de seconde zone, les stigmatiser à cause de leur sexe, justifier tous les enfermements. Avoir non pas le vent dans les voiles, mais le voile pour empêcher que le vent joue dans vos cheveux.

Elles prônent l’interdiction du voile, ici et ailleurs. Au nom de l’égalité de toutes.

On a un autre courant, qui travaille plus sur le radar, prend acte des multiples situations concrètes et oppressions directes et indirectes, et qui dénonce aussi toutes les limites et contraintes imposées aux femmes en raison de leur corps, de leur sexe, de leur genre. Qui met de l’avant leur « agentivité », leur capacité d’action.

Elles prônent l’interdiction d’interdire ou d’obliger, ici et ailleurs. Au nom de la liberté de toutes.

Et il y a les femmes qui ne s’identifient pas à un courant, qui cherchent simplement une bonne vie, l’égalité et la liberté pour elles et pour celles qu’elles connaissent. Celles-là réfléchissent et agissent, mais ne théorisent pas : les positions idéologiques ne sont pas leur tasse de thé. Ce sont celles qu’on rencontre dans les groupes de femmes, qui souvent ne viennent pas par intention féministe, mais pour briser leur solitude, pour rencontrer d’autres femmes dans un environnement sécuritaire, pour sortir de la violence ou atténuer la pauvreté.

C’est là qu’on entend : « Oh moi, les femmes voilées, je ne comprends pas ça. – Ça me met mal à l’aise. J’ai envie de leur dire de l’enlever, leur voile, de se libérer. - Ça n’a pas de bon sens en 2019. - Ici on est une société égalitaire, on ne veut pas voir des femmes soumises. Lâchez-le donc, votre voile ! »

Mais on entend aussi : « Qu’elles fassent donc ce qu’elles veulent. – C’est comme une femme battue, un jour elle va se rendre compte puis elle va sortir de sa situation. – Ben le voile, elles ont toutes sortes de raison pour le porter, c’est pas nécessairement obligé. – Moi, ma voisine elle est voilée puis elle est quand même comme nous autres. »

Elles ont des positions diverses lorsqu’on les interroge. Sont-elles pour ou contre l’interdiction ? Selon les arguments qui les touchent le plus, elles répondent dans un sens ou dans l’autre.

Donc voilà que dans ce vaste mouvement où toutes cherchent l’égalité et la liberté, on a des postures bien diverses à propos du voile : interdire, laisser faire, à des degrés divers.

Y a-t-il de l’islamophobie dans le mouvement des femmes ?

Et l’islamophobie là-dedans ? Regardons-en différents angles.

Les préjugés

Il y en a qui prennent l’Islam pour une religion stricte, identifiée à l’intolérance, à des prescriptions rigides, à un prosélytisme détestable. Bien peu le voient comme un vaste espace où se déploient une quête de sens, un enracinement spirituel, une connexion aux autres êtres humains. Les pratiques font ombrage : « Cinq prières par jour, voyons donc, sont donc bien maniaques ». Le jeûne ? « Tu parles, s’ils veulent se rendre malades, c’est leur affaire, mais qu’ils travaillent comme tout le monde, c’est pas une raison pour nous laisser toute la job. » L’ignorance est généralisée et les stéréotypes foisonnent.

La peur

Les attentats terroristes ont semé la stupéfaction et la peur ; ces sentiments ont été savamment cultivés et entretenus pour justifier des guerres, des restrictions économiques et des atteintes aux droits humains des musulman·es. La vague d’immigration de 2015 a impressionné, l’amalgame s’est fait avec toutes les migrations, et les politiques de Trump ont achevé de faire de l’Islam la figure de tous les maux, la peur de l’envahissement s’ajoutant à la crainte de voir nos coutumes et nos valeurs bafouées.

La haine et le désamour

Honnêtement, je n’ai jamais rencontré de haine de l’Islam ou des musulman·es dans le mouvement des femmes : il n’y a pas de courant d’extrême droite de la sorte. Mais du racisme envers tout ce qui est différent, venu d’ailleurs, oui : ce que j’appellerais un désamour. On se sent plus confortables entre nous. Je n’ai pas vu que ce désamour soit spécifiquement plus grand envers les musulman·es : il est tout simplement plus marqué lorsque la différence est plus visible ; le voile et la couleur de peau sont les différences les plus visibles. La réaction est forte aussi devant le turban sikh. Mais il est vrai que la difficulté est plus grande avec le voile, parce que celui-ci est reçu par beaucoup comme un symbole d’oppression des femmes. Alors on est mal à l’aise avec une femme voilée, on ne sait pas comment entrer en contact avec elle, parce que la seule chose qui nous occupe l’esprit, c’est son voile et qu’on n’ose pas lui parler de ça et de notre malaise.

La discrimination dans les groupes de femmes

Elle est activement combattue par les organisations : les groupes sont ouverts à toutes, les élections aux conseils d’administration ou les participations aux collectives et aux comités incluent des musulmanes, voilées ou non. Le slogan de la Marche mondiale, « Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous marcherons », est largement véhiculé dans les groupes de base, notamment les centres de femmes et les maisons pour femmes violentées.

Beaucoup de centres de femmes ont tenu des activités d’intégration et d’accueil des femmes racisées, abordant de temps en temps la question du voile.

Toutefois, les participantes ne sont pas toutes au même point. On entend des propos islamophobes, de cette islamophobie ordinaire faite de peurs, de préjugés, de désamour.

Les prises de position actuelles et l’islamophobie

Actuellement, de plus en plus de groupes prennent officiellement position contre l’interdiction du voile, les arguments le plus souvent mis de l’avant étant la protection du droit au travail des femmes qui portent le voile, le désir de favoriser leur intégration à la société et la volonté d’éviter leur stigmatisation.

Par exemple : il y a dix ans, la Fédération des femmes du Québec, à l’encontre du Conseil du statut de la femme, et après de longs débats étoffés, adoptait la position « Ni obligation, ni interdiction », mais couplée à l’exception Bouchard-Taylor (interdiction des signes religieux aux fonctions dotées d’un pouvoir de coercition). Il y a un mois, la FFQ réitérait cette position en enlevant l’exception B-T et en réaffirmant son soutien aux choix professionnels de toutes les femmes qui portent le voile. La proposition a éré adoptée avec des critiques sur certaines formulations, mais sans opposition comme telle, les membres de la Fédération ayant continué à cheminer : plusieurs membres associatives importantes, dont des syndicats1, ont notamment évolué vers la position de non interdiction complète.
Par contre, une partie du mouvement des femmes demeure opposée au port du voile. L’organisation PDF-Q (Pour les droits des femmes du Québec) est de celles-là, ses fondatrices s’étant même détachées de la FFQ à cause de cet enjeu : pour elles, le voile est un symbole universel d’infériorisation des femmes et doit être banni des activités de l’État.

Est-ce que la volonté d’interdire le voile dans la fonction publique est de l’islamophobie ? L’islamophobie peut motiver cette interdiction, mais l’interdiction peut aussi avoir d’autres motivations non islamophobes, c’est ce que le mouvement des femmes nous montre : une certaine conception de l’égalité, de la laïcité de l’État, une certaine lecture des luttes des femmes, une certaine façon de voir l’universalité des symboles.

En conclusion : changer nos cadres de réflexion

Le mouvement des femmes nous montre surtout que l’action collective, les rencontres, la volonté commune de liberté et d’égalité font cheminer les mentalités. La rencontre crée le respect de l’autre et le déplacement des perspectives.
Qu’est-ce que je veux dire par déplacement des perspectives ?
Un voyage, un voyage dans le territoire de l’esprit. Se situer autrement, voir autrement, réfléchir autrement. Accepter que les évidences n’en soient plus. Les quatre saisons qu’on connaît ici, ça n’existe pas partout. Déplaçons-nous.
Peut-être, par exemple, devrions-nous considérer des changements substantiels dans nos modes d’engagement et de connaissance ;
lâcher les catégories cloisonnées de politique -vs- religion (même si elles restent utiles pour des fins d’analyse), ou en tout cas changer la façon dont on les articule ;
prendre acte du déplacement de nos engagements : beaucoup s’engagent dans des projets plutôt que dans des organisations… ;
remettre en question la théorie des signes univoques et des symboliques objectives, considérer plutôt le réseau de significations où se situent les personnes et les groupes ;
reconnaître la perte de centralité du politique dans la conduite des sociétés (ce n’est même pas l’économique mais la marchandisation qui donne le pas) ;
nous interroger sur le délitement de la démocratie qui, alors qu’elle était outil de liberté et de résistance devant des pouvoirs traditionnels autoritaires, se retourne contre elle-même, est utilisée contre elle-même, comme dans une maladie auto-immune ;
enfin, prendre acte des nouveaux enjeux mondiaux et locaux des migrations et de la survie de la planète, qui nous amènent à l’urgence de refaire le social et de penser autrement le vivre ensemble.


En période d’échange avec la salle, en réponse à des questions sur comment contrer la montée du racisme, sortir de la radicalisation des débats, quel projet de société proposer ?


La montée du racisme est une réalité qui déborde largement le Québec. Ça se passe partout dans le monde, avec la multiplication de groupes d’extrême-droite, l’élection de gouvernement autoritaires et opposés à l’immigration.
En même temps, depuis trente, quarante ans se déploie la mondialisation néo-libérale, qui alimente sa puissance en exploitant les territoires et les populations. Le développement et la multiplication des moyens de communication permettent d’enserrer de plus en plus la planète dans cette énorme toile.
Ce n’est pas un hasard, mais une conjonction. Le néo-libéralisme croit en asservissant les populations, en utilisant les autres oppressions, le racisme, le patriarcat.

Autrefois, il était relativement facile d’organiser la lutte en identifiant les parties en cause : les patrons d’un bord, les ouvriers de l’autre. Mais aujourd’hui, avec la complexification de l’économie, on ne peut plus très bien distinguer les exploiteurs et les autres : nous sommes pris dans le filet avec nos dettes, nos régimes de pensions, les paiements aux gouvernements, qui tissent nos relations avec les néo-libéraux et semblent boucher les portes de sortie.

Ce qui se passe au Québec est conditionné par cette conjoncture globale.
Je crois qu’il faut, pour résister, proposer un projet de société, mais un projet de société pour un monde qui change.

Car nous faisons face à deux grands changements :
- Les changements climatiques : c’est l’urgence, et le néo-libéralisme ne veut rien savoir d’en prendre acte. Car y faire face, c’est changer radicalement le mode de fonctionnement économique pour prendre soin de la terre et des humain·es.
- Les migrations : partout, les humains bougent, changent de pays ou se déplacent dans leur propre pays, changent de continent souvent, pour toujours ou pour un bout de temps. Cela crée un contexte nouveau dans toutes les sociétés, et nous avons à trouver comment faire cela, comment inventer des façons de vivre tou·tes ensemble.
Commençons donc par le faire à notre échelle dans notre société, et je crois qu’il faut agir de deux façons :
- en créant de la rencontre, car ce sont les rencontres qui permettent et produisent la connaissance de l’autre, les changements de vision, les déclics, les Ah !. C’est par la rencontre que se fait le changement culturel ;
- en orientant les efforts collectifs par de l’action politique, car la seule rencontre ne suffit pas. Actuellement, on a au Québec deux projets de lois qui s’en viennent et qui touchent directement ces questions, un projet sur les signes religieux et un sur l’immigration. Alors, voilà, agissons !

NOTES
1.- Noter que ce sont les comités de condition des femmes des syndicats qui sont membres de la FFQ et non les syndicats eux-mêmes

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