Édition du 15 septembre 2020

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Asie/Proche-Orient

Attisée par les réseaux sociaux, la haine contre les musulmans en Inde trouve un « bouc émissaire » pour le coronavirus

À la fin du mois de mars 2020, un nouvel hashtag a fait son apparition sur Twitter. #CoronaJihad, qui accuse les musulmans de propager le coronavirus en Inde, est apparu plus de 300.000 fois sur Twitter, début avril, et a été potentiellement vu par 165 millions de personnes selon Equality Labs, un collectif numérique de défense des droits humains basé aux États-Unis.

Tiré de Equal Times.

Bien que l’Inde ait enregistré son premier cas confirmé de COVID-19 le 30 janvier, «  ce n’est qu’après que l’incident du Jamaat a été rendu public que l’on a vu la [désinformation] à caractère sectaire se propager à travers l’Inde  », explique Rakesh Dubbudu, fondateur de Factly, un site Internet de vérification des faits, basé à Hyderabad. 

Rakesh Dubbudu fait allusion à un rassemblement religieux organisé début mars par le Tablighi Jamaat, un groupe islamique revivaliste, de New Delhi. Plus de 2.000 personnes y ont assisté, dont 250 ressortissants étrangers de pays comptant des cas actifs de COVID-19. Depuis que les participants sont rentrés chez eux dans différentes régions du pays, des rapports ont établi un lien entre ces personnes et plus de 1.000 cas de coronavirus dans 17 États.

Ceci a conduit à une «  stigmatisation de la communauté musulmane [qui a été] très visible, flagrante et vitriolique  », explique le professeur Sundararaman, coordinateur mondial du People’s Health Movement – un réseau international de militants de base dans le domaine de la santé. Selon lui, l’idée que la congrégation du Jamaat ait contribué à doubler le nombre de cas de virus en Inde donne «  une image très trompeuse. Ce groupe était surreprésenté dans l’échantillon de personnes testées  ».

M. Sundararaman explique qu’en ne testant qu’un groupe démographique particulier, les autorités ont relevé des cas positifs qui étaient bénins ou asymptomatiques, qui n’auraient autrement pas pu être testés. «  S’ils avaient testé de la même manière des cohortes analogues, y compris d’autres rassemblements religieux qui avaient lieu au même moment, les résultats des tests auraient été comparables  », explique M. Sundararaman. 

«  Le terme “CoronaJihad” non seulement attribue la responsabilité du virus à la communauté musulmane, mais implique également que par ce biais, cette communauté s’attaque à la majorité hindoue de l’Inde  », indique Hatem Bazian, cofondateur et professeur de droit islamique et de théologie au Zaytuna College, le premier collège musulman d’arts libéraux accrédité aux États-Unis. 

En plus du fameux hashtag, un certain nombre de fausses vidéos ont circulé, qui établissent un lien entre les musulmans indiens et la propagation du nouveau coronavirus. Une vidéo montrait des enfants musulmans léchant leur assiette dans ce qui semblait être un rassemblement communautaire. La vidéo avertissait les spectateurs que les musulmans agissaient de la sorte pour propager le virus au sein de la population. Cependant, Factly a pu établir que ces images avaient été tournées en 2018 et qu’elles dépeignaient une tradition de la branche musulmane des Dawoodi Bohras symbolisant la valeur de la nourriture et l’importance de ne pas la gaspiller. 

M. Dubbudu a identifié entre huit et dix vidéos similaires, traduites dans différentes langues indiennes, qui ont toutes pour fil conducteur de présenter les musulmans comme «  des propagateurs acharnés du virus  ». Ce type de contenu a été téléchargé et partagé des millions de fois sur de multiples réseaux sociaux, dont Twitter, Facebook, TikTok et WhatsApp. 

«  Si vous deviez procéder à un classement de la désinformation la plus virale diffusée dans le monde au sujet du coronavirus, certaines de ces vidéos figureraient assurément dans le top 10  », a signalé M. Dubbudu.

Il reconnait qu’il n’est pas possible de remonter à la source des vidéos, bien que la diffusion de ces contenus se déroule en grande partie sur des pages et des groupes spécifiques des réseaux sociaux qui «  adhèrent à une idéologie à laquelle profitent ces contenus  ». 

Une islamophobie généralisée

La violence religieuse a été une caractéristique récurrente tout au long de l’histoire de l’Inde. Comme l’explique un rapport du Pew Research Center : «  L’année où le pays a obtenu son indépendance de la Grande-Bretagne [1947], le sous-continent indien a été divisé suivant des critères religieux, en un Pakistan musulman et une Inde hindoue. Bien que cette séparation ait été destinée à apaiser les tensions religieuses, elle a entraîné un déchaînement de violence qui a fait jusqu’à un million de morts et plus de 10 millions de déplacés.  »

Depuis lors, l’Inde a été le théâtre de flambées de violence sporadiques, impliquant des sikhs et des chrétiens, ainsi que des hindous et des musulmans. L’un de ces épisodes tristement célèbres a eu lieu en 2002. Narendra Modi était alors ministre en chef de l’État du Gujarat, où la mort de 59 pèlerins hindous dans l’incendie d’un train a déclenché une flambée de violence anti-musulmane qui a entraîné la mort de 1.000 à 2.000 personnes. M. Modi a été accusé à la fois de ne pas faire assez pour mettre fin à la violence et de l’avoir sanctionnée par inadvertance.

Sous sa présidence actuelle à la tête du parti de droite nationaliste hindoue Bharatiya Janata (BJP), la communauté musulmane de l’Inde a été la cible d’attaques incessantes. Le Bureau national indien des registres criminels ne recense pas les crimes de haine fondés sur la religion, et aucun autre organisme indépendant ne le fait. Toutefois, selon un rapport du site Internet indien d’information Scroll, ces crimes auraient augmenté de 90 % en Inde entre 2014, année où le BJP est arrivé au pouvoir, et 2018, date de rédaction du présent article. Il s’agissait pour la plupart de crimes ciblés contre la communauté musulmane par des hindous, qui représentent environ 80 % des 1,3 milliard d’habitants de l’Inde (les musulmans représentent, quant à eux, près de 13 % de la population).

Depuis 2017, le pays a été en proie à une vague de lynchages collectifs de minorités, en particulier de musulmans. Ces attaques ont été motivées par l’interdiction nationale, la même année, de l’abattage des vaches (considérées sacrées par une majorité d’hindous). Les musulmans sont devenus la cible des «  auto-justiciers des vaches  » hindous, étant donné que les industries du bœuf et du cuir appartiennent majoritairement à des musulmans.

Ajoutant au sentiment de persécution éprouvé par la communauté musulmane, le gouvernement indien a, l’année dernière, révoqué le statut autonome du Cachemire– le seul État à majorité musulmane du pays. L’acte le plus récent et le plus provocateur de discrimination anti-musulmane a été l’adoption du Citizenship Amendment Act (CAA), une réforme de la loi sur la nationalité indienne qui viole explicitement la constitution laïque de l’Inde en autorisant les migrants sans papiers issus des minorités religieuses du Pakistan, du Bangladesh et de l’Afghanistan à accéder à la nationalité indienne – à condition qu’ils ne soient pas musulmans.

Aux yeux des critiques, la CAA aurait pour effet de délégitimer les musulmans de nationalité indienne, en institutionnalisant davantage la discrimination et la marginalisation du plus grand groupe religieux minoritaire de l’Inde. En outre, l’introduction projetée d’un registre national des citoyens (NRC, National Register of Citizens, en anglais) obligera tous les Indiens à prouver leur nationalité afin de garantir leur inclusion, et ce avant une date butoir qui reste à annoncer. Le déploiement initial de la loi dans l’État de l’Assam, au nord-est du pays, qui compte la deuxième plus grande population musulmane après le Cachemire, a déjà rendu effective la déchéance de nationalité pour 1,9 million de personnes.

Partout dans le pays, les Indiens musulmans ont été rejoints par leurs concitoyens de toutes confessions au cours des manifestations contre la CAA suite à sa promulgation en décembre 2019. Ils ont, toutefois essuyé des violences policières fréquentes dans les États gouvernés par le BJP. Le 24 février dernier, dans différents quartiers du nord-est de Delhi, la police n’est pratiquement pas intervenue lorsque des résidents musulmans ont été sortis de force de leurs maisons, brûlés, lynchés et même battus à mort. Des propriétés et des institutions éducatives musulmanes ainsi que des mosquées avoisinantes ont été détruites et vandalisées. Ces attaques ont fait 47 morts et de plus de 200 blessés graves.

La résurgence du nationalisme hindou

Certains observateurs voient dans cette montée de l’islamophobie en Inde un dérivé et, à bien des égards, un foyer de résurgence du nationalisme hindou. Le BJP maintient des liens étroits avec le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), un groupe paramilitaire décrit par l’historien Benjamin Zachariah comme « le plus ancien mouvement fasciste persistant au monde », qui place la création d’une «  nation hindoue  » au cœur de son idéologie.

Dans ce qui était déjà une atmosphère d’islamophobie ouverte, le fait d’accuser la communauté musulmane de l’Inde de propager le virus n’a fait qu’attiser leur persécution. «  Cela s’inscrit dans l’imaginaire islamophobe actuel, où les musulmans ne sont pas considérés comme des êtres humains à part entière, mais comme présentant une singularité sinistre par rapport à leur espace et leur corps et leur place au sein de la société  », déclare M. Bazian, qui est également maître de conférences à la l’Université de Californie à Berkeley, et fondateur du Projet de recherche et de documentation sur l’islamophobie. 

M. Bazian s’attend à ce que les dirigeants du BJP consolident encore ce sentiment de haine envers la communauté musulmane en ciblant leurs entreprises, leurs institutions et leur liberté de mouvement, à la fois pendant la pandémie de COVID-19 et après celle-ci. «  L’Inde, tout comme le reste du monde, sera confrontée à un ralentissement économique important  », dit-il. «  Il est très probable que la colère liée aux difficultés économiques soit, en grande partie, reportée sur la communauté musulmane, en la tenant pour responsable du virus.   » Cette population est désormais un bouc émissaire de choix.  » 

Certaines des craintes exprimées par M. Bazian se sont déjà avérées fondées. Ces dernières semaines, l’Inde a vu le boycott d’entreprises appartenant à des musulmans et des actes de violence commis par des groupes d’auto-justiciers en armes contre le «  CoronaJihad  ».

Pour le professeur Sundararaman, ce type de fanatisme violent, et la politique de division qui le rend possible, ne font qu’affaiblir la lutte de l’Inde contre le coronavirus : «  L’effet secondaire de la stigmatisation dans ce cas est qu’elle frappe non seulement ceux qui sont stigmatisés mais aussi ceux qui stigmatisent  », souligne le professeur.

 Il explique que si le message des autorités est que ceux qui propagent la maladie (dans ce cas, les musulmans indiens) sont à blâmer, alors d’autres hésiteront également à signaler le virus, dans une tentative de se protéger et de protéger leurs communautés contre toute réaction hostile. 

Selon Thenmozhi Soundararajan, directrice d’Equality Labs, une meilleure réglementation aurait permis d’éviter une grande partie des discours haineux qui ont été attisés sur les réseaux sociaux contre les musulmans. «  Ce qui permet vraiment aux tweets haineux de se propager de cette façon est le manque d’action de la part de plateformes comme Twitter et Facebook   », dit-elle. «  Des PDG comme Mark Zuckerberg et Jack Dorsey ont le pouvoir de bloquer l’utilisation d’un langage [islamophobe] sur leurs plateformes. Or, ils ne consacrent pas de ressources à l’arrêt du génocide en cours. » 

D’autres experts voient l’alphabétisation numérique publique comme une solution plus pratique à long terme que la censure pour mettre fin à la désinformation. M. Dubbudu, qui dirige également un service d’assistance téléphonique chargé d’identifier les infox pour Factly, estime cependant qu’une grande partie de la haine qui associe la communauté musulmane à la propagation du virus en Inde a déjà «  fait des dégâts   » irréparables. 

Les activistes s’accordent à dire que seuls les leaders de la société civile, les élus et les personnalités religieuses de premier plan sont en mesure d’exercer suffisamment d’influence sur l’opinion publique pour freiner les discours haineux contre les musulmans. M. Bazin doute que cela soit encore possible : «  Lorsque vous monnayez le fanatisme à des fins électorales, cela devient la seule façon de maintenir et de conserver le pouvoir politique  », dit-il en faisant référence à la politique anti-musulmane du BJP, qui reste un pilier central de ses campagnes. «  Et c’est précisément ce qui arrive en Inde.  »

Cet article a été traduit de l’anglais.

Payal Mohta

Payal Mohta est une journaliste indépendante basée à Mumbai, en Inde.

Twitter : @MohtaPayal

https://www.equaltimes.org/payal-mohta

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