Édition du 20 septembre 2022

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Canada : le « convoi de la liberté », symbole d’une démocratie à bout de souffle

Depuis deux semaines, la capitale, Ottawa, est bloquée par des camionneurs venus de tout le pays. Le « convoi de la liberté » voulait d’abord dénoncer la vaccination obligatoire des chauffeurs routiers. Les revendications de ce groupe devenu hétérogène vont plus loin désormais.

Tiré de Médiapart.

Depuis que les chauffeurs routiers canadiens sont obligés d’être pleinement vaccinés pour traverser la frontière avec les États-Unis, Dominique Goudreau doit se passer des services de quatre de ses employés. « Je suis pour la liberté de choix et je respecte leur décision de ne pas être vaccinés », indique ce chef d’une entreprise de transport de Bécancour, à 330 km d’Ottawa, qui assure de son côté être vacciné.

Il estime que les camionneurs, « qui sont restés au front durant toute la pandémie », ne sont désormais plus considérés. « Avant, on était des héros », regrette-t-il. Alors, pour manifester sa colère, il est parti avec 14 de ses camions rejoindre le « convoi de la liberté » lancé par ses confrères de l’ouest du Canada. Il ajoute : « Mes chauffeurs ne m’ont pas laissé tomber pendant la pandémie, c’est à mon tour de leur rendre la pareille. »

Parti de Colombie-Britannique, sur la côte pacifique du pays, le 22 janvier, ce mouvement s’était érigé contre l’obligation vaccinale des transporteurs transfrontaliers. Plusieurs convois, venus de différentes provinces, ont rallié Ottawa les 28 et 29 janvier. S’ils étaient quelques milliers de véhicules le premier week-end de rassemblement, ils ne sont désormais plus que 400, selon les autorités.

À Québec, une autre manifestation du même genre a été organisée le 5 février. Isabelle Villeneuve, une représentante publicitaire, fait partie de ses instigateurs. « Je me suis dit que je n’étais pas la seule à trouver que les mesures sanitaires étaient coercitives », explique-t-elle.

Isabelle Villeneuve est loin d’être du côté des antivaccins. Elle soutient plutôt l’idée que les Québécois ont fait leur part, que le pays a un taux de vaccination très élevé (80,1 %) et que l’état d’urgence qui dure depuis maintenant presque deux ans nuit à la démocratie. « Au début, ça avait une raison d’être, mais c’est une mesure exceptionnelle. Le gouvernement prend les pleins pouvoirs pour agir vite et sans débat. Il crée deux sortes de citoyens et attise les divisions entre les vaccinés et les non-vaccinés », poursuit-elle.

Un dernier argument que partage Pascale Dufour, professeure en science politique à l’université de Montréal. « Dans les discours, tous les maux sont liés aux non-vaccinés en ce moment et on ne parle pas de sous-financement du système de santé », souligne-t-elle.

Isabelle Villeneuve rappelle d’ailleurs qu’elle est pleinement vaccinée, qu’elle n’a jamais été contre les vaccins, « au contraire ». « Je n’ai jamais demandé la fin de toutes les mesures sanitaires, je comprends qu’on est en pandémie et j’ai suivi toutes les recommandations. Mais là, les gens sont fatigués », ajoute-t-elle.

Un mouvement à multiples facettes

Mais toutes sortes de revendications sont venues se greffer depuis. Le mouvement dépasse largement les camionneurs. Il ne s’agit plus de demander la levée de l’obligation vaccinale pour eux, mais de mettre fin aux mesures sanitaires et de réclamer la démission du premier ministre, Justin Trudeau. Au milieu des drapeaux canadien brandis à Ottawa, des drapeaux confédérés et le symbole de QAnon ont parfois été aperçus. Il faut dire que l’un des principaux groupes à l’origine du mouvement est Canada Unity, dont le fondateur a déjà tenu des propos complotistes et xénophobes sur les médias sociaux.

Pascale Dufour pense que cet aspect « fourre-tout » révèle un vide politique. Les manifestants ne trouvent plus, parmi les politiques, de personnes capables de les représenter. Selon la professeure, cette situation est une nouvelle preuve du dysfonctionnement des démocraties occidentales. Le clivage droite-gauche ou souverainiste-fédéraliste qui a pu animer le débat politique canadien est à ses yeux dépassé.

Daniel Stockemer, professeur à l’université d’Ottawa, est beaucoup plus direct et insiste sur la marginalité du mouvement. Selon lui, il canalise les frustrations « des gens de droite qui ont des tendances populistes essentiellement. Leur profil est celui des soutiens de Trump. Ils sont issus du mouvement libertarien. C’est en partie l’extrême droite, mais ce n’est pas que ça ».

Le mouvement semble bien organisé et jouit d’un fonds financier important. Une campagne GoFundMe pour le soutenir avait d’ailleurs récolté plus de 10 millions de dollars avant d’être annulée par la plateforme de financement participatif. Cela a suscité la colère de plusieurs élus étatsuniens, notamment conservateurs. Certains ne cachent effectivement pas leur soutien aux camionneurs canadiens.

Dominique Goudreau et Isabelle Villeneuve assurent en tout cas que les manifestant·es les plus extrémistes font partie d’une minorité. « Les médias ont focussé là-dessus. Beaucoup de gens qui nous appuient sont des vaccinés », assure le chef d’entreprise. « Peu importe la cause, il y aura toujours des gens qui seront là pour les mauvaises raisons. Oui, on est tannés, mais on va faire ça dans le respect », dit encore Isabelle Villeneuve.

À les entendre, ceux qui n’en peuvent plus des mesures sanitaires seraient loin d’être minoritaires, contrairement à ce que Justin Trudeau affirmait au début des manifestations. D’ailleurs, selon un sondage publié le 8 février, un Canadien sur trois soutient les camionneurs.

Le gouvernement dans l’impasse

Pascale Dufour croit même que la minimisation du convoi par le premier ministre libéral, ajoutée à une forme d’arrogance, a attisé le mouvement. Une opinion que le camionneur Dominique Goudreau partage, lui qui assure que, sur sa route, plusieurs personnes ont offert de la nourriture et parfois même de l’argent aux manifestants.

Près de deux semaines plus tard, si les camions sont moins nombreux à bloquer le centre-ville de la capitale, des perturbations se font encore sentir. Plusieurs hôtels ont décidé de fermer leurs réservations. Les émanations de gaz et les klaxons fatiguent les riverain·es.

« Le klaxon d’un camion est extrêmement puissant. Une dame a mesuré une intensité de bruit dépassant parfois les 100 décibels dans son appartement », rapporte Émilie Taman, avocate en droit de la personne qui a entamé un recours judiciaire au nom de plusieurs personnes habitant le centre-ville. Une « animation » que la capitale canadienne, ville de fonctionnaires de moins d’un million d’habitant·es, n’a pas l’habitude de vivre. Le professeur Stockemer déplore le manque de réaction des autorités locales qui, selon lui, auraient mis un terme bien plus rapidement au rassemblement s’il avait été composé d’étudiantes et d’étudiants noirs ou d’autochtones [premiers occupants du Canada : Premières Nations, Inuits et Métis – ndlr].

Le gouvernement est dans une impasse, et d’ailleurs le premier ministre se fait très discret depuis le début du conflit. « C’est un exercice politique difficile, selon Pascale Dufour, puisque les camionneurs manifestants ne sont pas des marginaux de la société. Ils sont plutôt issus des classes moyennes et participent à l’effort économique. Le gouvernement ne va sûrement pas céder à leurs revendications, mais tendre la main serait déjà un premier pas. »

Pour Dominique Goudreau, qui depuis est retourné à Bécancour, « l’organisation de ce convoi est planifiée depuis longtemps, quand on réalise la logistique que cela a demandé. Ils sont là pour rester tant que le gouvernement ne bougera pas ».

Delphine Jung

Delphine Jung

Journaliste pour Médiapart.

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