Édition du 15 juin 2021

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Israël - Palestine

Cheikh Jarrah ou l’histoire d’une interminable dépossession

La lutte pour la préservation de l’identité palestinienne dans ce quartier de Jérusalem-Est est emblématique d’une longue histoire d’exil forcé, d’expropriations et de colonisation israélienne.

Tiré de Association France-Palestine Solidarité.

« Nous sommes en train de devenir invisibles à Jérusalem, relégués en dehors de la ville, hors de vue, cachés derrière des murs de béton, derrière Kafr Aqab. Mais nous luttons pour rester visibles et nous n’irons nulle part en silence. » Jalal Aboukhater, un écrivain de 26 ans, vient de Beit Hanina, quartier palestinien au nord de Jérusalem, à proximité de Ramallah. Lorsqu’il évoque Kafr Aqab, il fait référence à un faubourg arabe qu’Israël considère comme faisant partie de Jérusalem mais qu’il a, dans le sillage de la seconde intifada, progressivement isolé de la Ville sainte par une barrière en béton, l’ancrant alors géographiquement en Cisjordanie, au nom de la lutte contre le terrorisme.

Depuis l’adolescence, et avec plus de vigueur encore aujourd’hui, Jalal Aboukhater participe aux mobilisations qui visent à soutenir et défendre les résidents palestiniens d’un autre quartier de l’est de Jérusalem, l’emblématique Cheikh Jarrah, en ébullition depuis plusieurs semaines. Alors que Jérusalem-Est s’est transformée, depuis le début du ramadan, en terrain d’affrontements entre Palestiniens et policiers israéliens qui leur bloquent l’accès aux lieux de culte ; tandis que des groupes israéliens d’extrême-droite n’hésitent pas à harceler la population arabe de la ville en appelant à son expulsion, le cas de Cheikh Jarrah vient s’ajouter à une situation déjà explosive. Dans le collimateur de la colère palestinienne, le sort de quatre familles – les al-Kurd, Iskafi, Qassim et Jaouni – dont un tribunal israélien a exigé l’expulsion au début de l’année, en épousant les arguments des associations de colons juifs s’arrogeant des droits de propriété dans le quartier. Pour les Jérusalémites palestiniens, c’est la preuve ultime des desseins israéliens visant à éradiquer leur présence dans la ville. Dans leur ville. Si les quatre familles attendaient aujourd’hui la décision de la Cour suprême, la justice israélienne a toutefois préféré annuler l’audience prévue, prétextant un calendrier peu propice : le 10 mai est pour Israël la « Journée de Jérusalem », qui commémore l’annexion de la ville par l’État hébreu en 1967. Pour les quatre familles menacées, deux choix semblent se dessiner pour l’heure : livrer leurs maisons aux colons ou parvenir à un accord en payant un loyer et en les reconnaissant comme propriétaires fonciers.

« Des colons occidentaux »

Aujourd’hui, le quartier de Cheikh Jarrah abrite plus de 300 000 Palestiniens et près de 210 000 colons israéliens. Considérées comme illégales selon le droit international – qui défend toujours le paradigme des deux États, avec Jérusalem-Ouest comme capitale israélienne et Jérusalem-Est comme capitale palestinienne – ces colonies sont vivement encouragées par l’État hébreu pour qui toute la ville doit lui revenir. Les scènes de violence actuelles dans les rues sont les plus significatives depuis 2017. Vendredi soir, plus de 220 personnes, en très grande majorité palestiniennes, ont été blessées sur l’esplanade des Mosquées, là où les Palestiniens se rassemblent souvent en nombre pour partager l’iftar.

« Nous connaissons tous Cheikh Jarrah. C’est un quartier que nous traversons tous, lorsque nous allons vers la Vieille Ville et vers la mosquée al-Aqsa », explique Jalal Aboukhater. Les lieux abritent une mosquée et une tombe éponyme datant du XIIe siècle – cheikh Jarrah ayant été l’un des médecins de Saladin –, plusieurs missions diplomatiques et bureaux d’organisations internationales, ainsi que le site du tombeau de Siméon le Juste, grand prêtre vénéré par les juifs ultraorthodoxes et souvent invoqué pour défendre les projets d’expansion coloniale.

Depuis plusieurs décennies, les habitants palestiniens du quartier sont confrontés aux manœuvres des colons visant à prendre possession des lieux et à les extraire de leur héritage arabe. Dans les années 70, des organisations de colons ont ainsi intenté une action en justice, clamant que la zone appartenait à l’origine à des familles juives et cherchant depuis par tous les moyens à en expulser de force les familles palestiniennes qui y vivent. C’est ainsi que Cheikh Jarrah apparaît comme le miroir grossissant de ce chemin de croix qui n’en finit pas pour les Jérusalémites palestiniens, le récit de la lente dépossession d’une population, dépouillée de son « indigénéité », renvoyée à un statut d’« invitée ». « Il y avait par le passé, avant 1948, un petit quartier juif, abritant principalement des juifs yéménites. Mais aujourd’hui, ce sont de nouveaux colons, majoritairement ashkénazes, occidentaux. On trouve des Français, des Américains, qui sont très religieux et nationalistes et qui veulent rendre leur présence aussi visible que possible au milieu de nos quartiers palestiniens », confie Jalal Aboukhater.

Pour nombre de Palestiniens, le quartier est doublement symbolique, abritant d’un côté les douloureux murmures de l’exil forcé d’hier ; témoin de l’autre d’une Nakba qui n’en finit plus, exacerbée par la violence des discours des colons.

« Je veux que Jérusalem soit juive », confiait au New York Times Yonatan Yosef, ancien porte-parole des colonies de Cheikh Jarrah, dans l’édition du 7 mai. « Cette terre appartient à la nation juive, au peuple juif. » En réalité, le district compte parmi les extensions les plus précoces des quartiers arabes de Jérusalem en dehors des remparts de la ville, à la fin du XIXe siècle. « En raison de la sécurité renforcée mise en place par les Ottomans, les familles de notables musulmans se sont déplacées vers le nord de la ville et les classes moyennes musulmanes, chrétiennes et juives vers l’Ouest », note Salim Tamari, rédacteur en chef du Jerusalem Quarterly et de Hawliyyat al Quds ainsi que professeur de sociologie à l’Université de Birzeit. Un grand tournant aura lieu dans le sillage de l’exode de 1948 : les habitants palestiniens de trente-neuf villages situés dans la zone ouest de Jérusalem sont expulsés vers l’est de la ville, bien qu’à l’époque les termes « ouest » et « est » n’étaient pas de mise.

Plus généralement, dans la partie orientale de la ville, alors sous le contrôle de la Jordanie, des familles palestiniennes expulsées des villes et villages situés aujourd’hui dans ce qui est devenu Israël, se sont installées à Cheikh Jarrah. Ainsi, en 1956, 28 familles de réfugiés palestiniens expulsées de leurs foyers dans les villes côtières de Jaffa et Haïfa en 1948 ont pu trouver refuge dans le secteur de Karm al-Jaouni à Cheikh Jarrah, grâce à un accord entre le royaume hachémite et l’agence des Nations unies pour les réfugiés (UNRWA). Selon celui-ci, ces familles pouvaient obtenir des titres fonciers à leur nom après trois années passées sur les lieux, en contrepartie de quoi elles devaient renoncer au statut de réfugié.

Cependant, la guerre de 1967 aboutit à l’occupation israélienne de Jérusalem-Est – annexée de manière unilatérale en 1980 – de la Cisjordanie et de Gaza. « Il y a deux points symboliques qu’il est nécessaire de souligner. Si l’on prend l’exemple de la Vieille Ville, celle-ci abritait un quartier juif important mais seule une famille sur 2000 a réclamé un droit de propriété. Les autres 1999 familles qui ont déménagé là sont canadiennes, américaines, françaises ou russes et n’ont aucun lien avec celles qui vivaient là avant. Cela vaut pour Cheikh Jarrah comme pour le reste de Jérusalem », souligne Salim Tamari. « D’autre part, les mêmes familles qui ont perdu leurs propriétés à Jérusalem-Ouest et se sont réfugiées à Jérusalem-Est, y compris à Cheikh Jarrah, ne sont, elles, pas autorisées à réclamer les propriétés confisquées à l’Ouest », poursuit-il.

« Mon père ne peut pas la réclamer »

Huda al-Imam est née il y a une soixantaine d’années à Cheikh Jarrah. À l’hôpital Saint-Joseph plus précisément. Son héritage et son vécu sont indéniablement ancrés à cette terre. « Mon arrière-grand-père, Youssef al-Seddik, était un soufi et un imam à la mosquée al-Aqsa. C’est là-bas qu’il a été enterré, à la porte Faycal », raconte celle qui, en 1998, a fondé le centre d’études sur Jérusalem de l’Université al-Qods. Avec le développement de la Vieille Ville de Jérusalem, le père de Huda al-Imam avait, comme beaucoup de Jérusalemites, commencé à s’investir davantage dans la nouvelle ville, celle que l’on associe aujourd’hui à la partie occidentale de Jérusalem et où, avant la Nakba, de nombreuses familles musulmanes et chrétiennes palestiniennes s’étaient installées.

« En 1941, mon père n’était pas encore marié et voulait faire plaisir à ses parents. Alors il a acheté un terrain à Talbiya dans ce que l’on appelle la colonie grecque qui fait face à la colonie allemande où sa famille avait construit une maison dans les années 20 », explique Huda al-Imam. Mais après 1948 et dans le sillage notamment du massacre de Deir Yassine le 9 avril, tous sont expulsés de chez eux. Dix ans plus tard, son père construit une maison à Cheikh Jarrah, celle que Huda al-Imam habite jusqu’à aujourd’hui. Son combat quotidien est double : lutter contre l’effacement de l’identité palestinienne à l’Est, rappeler ce que fut l’identité palestinienne à l’Ouest.

Cette demeure située dans le quartier de Talbiya à Jérusalem-Ouest, elle ne l’a jamais oubliée. Elle se souvient parfaitement de cette escapade post-67 avec son père : traverser la ligne verte de Cheikh Jarrah jusqu’à la colonie grecque en passant par le quartier ultraorthodoxe de Mea Sharim, puis par la colonie allemande. Une fois arrivée, tenter d’avoir une vue plongeante sur la maison. « Cette scène m’a profondément marquée. Je devais avoir sept ans. La personne qui vivait dans notre maison est sortie avec son chien, elle parlait yiddish et essayait d’expliquer à mon père qu’il n’avait pas le droit d’entrer dans le jardin », se souvient Huda al-Imam.

Selon les travaux de Salim Tamari, près de 77 % des propriétés situées du côté ouest de Jérusalem appartenaient aux Palestiniens, chrétiens comme musulmans, avant 1948. Mais la loi israélienne sur la Propriété des absents de 1950 et celle de 1953 sur l’Acquisition foncière érigent les réfugiés et déplacés palestiniens au rang d’« absents », placent dans un premier temps leurs biens sous l’autorité d’un conservateur avant de les transférer à l’autorité du développement en charge de les vendre à l’État ou au Fonds national juif.

« Ma famille a une maison dans le quartier de Katamon, dans la partie ouest de la ville. Mais mon père ne peut pas la réclamer, même si nous possédons tous les papiers pour cela », dénonce Jalal Aboukhater. « En revanche, si les cours de justice israéliennes tombent sur le moindre design ou artifice qui leur apparaît comme juif, si elles font face à n’importe quelle revendication foncière fondée sur l’identité juive, alors elles soutiennent l’expulsion des familles palestiniennes et donnent les clés aux colons israéliens. »

« Jérusalem a déjà voté »

Huda al-Imam comme Jalal Aboukhater sont aujourd’hui pleinement investis dans le mouvement de contestation qui s’est emparé des rues de Jérusalem. Et tous deux gardent en mémoire le vif souvenir de précédentes vagues d’expulsions. À l’orée des années 2000, 43 Palestiniens avaient ainsi été évincés de force de leurs foyers. En 2008, une partie de la famille al-Kurd avait subi le même sort, suivie, en août 2009, par les familles Hanoun et Ghawi, puis par la famille Shamasneh en 2017. « En 2008, quand ils ont expulsé la famille al-Kurd, celle-ci est restée pendant quarante jours, à Cheikh Jarrah, sous une tente que les policiers venaient détruire régulièrement. Alors, en réponse, on a érigé un tente sur le rond-point de Talbiya pour revendiquer le droit de revenir dans nos maisons d’origine à l’Ouest », se souvient Huda al-Imam.

Malgré la colonisation israélienne d’abord, malgré, ensuite, les intrigues de l’Autorité palestinienne à qui de nombreux résidents palestiniens de Jérusalem reprochent l’exploitation de leur calvaire pour mieux justifier le report des scrutins nationaux initialement prévus à partir du 22 mai, Huda al-Imam semble transportée par la force d’une nouvelle génération à l’avant-poste de la lutte. « C’est la première fois que je sens avec une telle puissance cette identité palestinienne unie contre l’occupation, bien que les Israéliens mettent beaucoup d’énergie à éradiquer notre identité. Peut-être sommes-nous très éloignés de la possibilité d’un État, mais nous formons assurément une nation », dit-elle. « Et même si la classe politique a peut-être bloqué les élections pour éviter de perdre, Jérusalem a en fait déjà voté. »

Photo : Activestills

Soulayma Mardam Bey

Journaliste pour L’Orient le jour.

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