Édition du 4 octobre 2022

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Chili. « L’extrême droite remporte le premier tour et oblige Boric à rechercher l’unité de l’opposition »

Voir l’entrevue vidéo avec Franck Gaudichaud par le journal Le Média

Le candidat du Parti républicain, José Antonio Kast, a remporté la première place au premier tour de l’élection présidentielle, suivi de près par le député d’Apruebo Dignidad, Gabriel Boric. Les résultats ont suscité des réactions diverses de la part des autres candidats et des secteurs politiques. Alors que le PPD (Parti pour la démocratie) et le PS (Parti socialiste) ont apporté leur soutien « sans négociations » à Gabriel Boric pour stopper la « menace du fascisme ». Le DC définira sa position cette semaine. De leur côté, les partis pro-gouvernementaux, constatant la défaite de leur candidat Sebastián Sichel, ont rapidement apporté leur soutien à José Antonio Kast. Un autre point a été le résultat surprise de Franco Parisi, qui est arrivé en troisième position. Il devient de la sorte un facteur qui compte pour le deuxième tour.

23 novembre 2021 | tiré du site alencontre.org

Le candidat du Parti républicain, José Antonio Kast, a remporté la première place au premier tour de l’élection présidentielle, suivi de près par le député d’Apruebo Dignidad, Gabriel Boric. Les résultats ont suscité des réactions diverses de la part des autres candidats et des secteurs politiques. Alors que le PPD (Parti pour la démocratie) et le PS (Parti socialiste) ont apporté leur soutien « sans négociations » à Gabriel Boric pour stopper la « menace du fascisme ». Le DC définira sa position cette semaine. De leur côté, les partis pro-gouvernementaux, constatant la défaite de leur candidat Sebastián Sichel, ont rapidement apporté leur soutien à José Antonio Kast. Un autre point a été le résultat surprise de Franco Parisi, qui est arrivé en troisième position. Il devient de la sorte un facteur qui compte pour le deuxième tour.

José Antonio Kast, le candidat du Parti républicain d’extrême droite, est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle le dimanche 21 novembre. Il est suivi par le candidat d’Apruebo Dignidad, Gabriel Boric. Les résultats ont confirmé les projections [sondages sur les intentions de vote] des dernières semaines, qui prévoyaient que les deux s’affronteraient le 19 décembre (2e tour).

Bien que le député du Frente Amplio (Gabriel Boric) ait commencé à être en tête lors des premiers décomptes – principalement grâce à son avantage important dans le vote des étrangers – au fil des heures, Kast a imposé une tendance et a pris la tête. Les chiffres pour les deux candidats – avec 92,75% votes dépouillés – étaient de 1’813’462 voix (28,01%) pour José Antonio Kast et 1’660’349 voix (25,64%) pour Gabriel Boric. La différence est restreinte entre le deux : moins de 2,4%. [Voir note 1 : les résultats sur la base de 99,99% des bulletins dépouillés.]

De leur côté, Franco Parisi a obtenu 12,95% ; Sebastián Sichel 12,64%, Yasna Provoste 11,71% ; Marco Enríquez-Ominami 7,59% ; Eduardo Artés 1,46%.

***

Dans son discours après la victoire, José Antonio Kast a commencé par remercier Dieu et a affirmé que « c’est un chemin sur lequel nous nous sommes engagés il y a longtemps, non sans sacrifices, mais qui en valait la peine. C’est un triomphe pour tout le Chili. » Il a également annoncé sa démission de la présidence de son parti (Parti républicain) pour se concentrer sur la campagne.

« A partir de demain, nous avons un énorme défi devant nous où nous devons commencer à contacter beaucoup plus de personnes, nous devons aller chercher tous ceux qui, pour une raison ou une autre, n’ont pas osé voter pour nous », a déclaré le candidat républicain, qui a fait des allusions à l’électorat de Yasna Provoste et Franco Parisi.

Il a également critiqué sévèrement Gabriel Boric et le parti communiste. « Ce sont eux qui veulent gracier les vandales qui détruisent, ce sont eux qui veulent gracier les vandales », a-t-il déclaré, en faisant référence à la proposition de grâce pour les « prisonniers de la révolte » [d’octobre 2019].

Par contre, ce n’est que vers 23 heures que Gabriel Boric s’est présenté pour faire son discours. « Aujourd’hui, nous avons reçu un mandat et une énorme responsabilité, nous avons été chargés de mener un combat pour la démocratie, pour l’inclusion, pour la justice, pour le respect de la dignité de tous », a-t-il déclaré.

« Les résultats doivent encore être peaufinés, mais ce ne sera pas la première fois que nous partons de l’arrière. Nous l’avons fait lorsque nous nous sommes battus pour l’éducation, nous l’avons fait lorsque nous avons brisé le système électoral binominal, nous l’avons fait lorsque nous avons recueilli des signatures pour se présenter et lorsque nous nous sommes présentés aux primaires », a-t-il ajouté. « Le défi qui nous attend n’est pas contre quelque chose. Je ne suis pas ici pour parler contre l’autre candidat, nous sommes ici pour être les porte-parole de l’espoir et du dialogue. La campagne a pour centre de gravité : que l’espoir l’emporte sur la peur », a-t-il souligné.

Il a également appelé à « ne pas dédaigner, mépriser ou provoquer ceux qui ont choisi des alternatives différentes, ce que nous devons faire est le contraire. Notre devoir aujourd’hui est d’écouter. Il a également lancé des invitations aux électeurs de Provoste, Enríquez-Ominami et Artés. « Aux électeurs de Franco Parisi : nous voulons vous parler », a-t-il déclaré.

Enfin, il a insisté sur un élément : nous devons « penser et essayer de comprendre les craintes et les anxiétés de ceux et celles qui n’ont pas voté pour nous : non à l’arrogance, non à la raillerie, nous allons être la majorité et nous allons faire les changements structurels dont nous avons besoin ». « L’espoir l’emportera sur la peur. Continuons », a-t-il conclu.

« La menace de l’extrême droite »

L’une des grandes défaites de ce soir est celle du Nuevo Pacto Social [PPD, PDC, PS, le conglomérat qui réunissait plusieurs partis de l’ex-Nueva Mayoría]. Son porte-drapeau, la sénatrice Yasna Provoste (DC), n’a pas obtenu les résultats escomptés. Elle a été reléguée à la cinquième place avec 11,71%, derrière Sebastián Sichel et Franco Parisi.

Le premier à prendre la parole a été le chef du Parti socialiste, Álvaro Elizalde [sénateur depuis 2018], qui a déclaré que « par sens des responsabilités envers le Chili, nous allons travailler activement pour affronter le candidat d’extrême droite et nous le ferons sans négociation, sans calcul ni ambiguïté, le choix de Gabriel Boric ». « Nous appelons les Chiliens à ne pas sous-estimer la menace que représente une option d’extrême droite comme possible président de notre pays », a-t-il ajouté.

De son côté, la présidente du PPD, Natalia Piergentili [sous-secrétaire d’Etat à l’économie de février 2016 à mars 2018], s’est également rapidement prononcée en faveur du candidat d’Apruebo Dignidad. « Nous pouvons avoir quelques désaccords avec le programme d’Apruebo Dignidad, mais en aucun cas ces désaccords ne sont aussi importants que ceux que nous avons avec le projet de José Antonio Kast », a-t-elle déclaré, confirmant son soutien à Boric « sans négociation ».

Par contre, l’attitude du parti démocrate-chrétien (PDC) était différente. La présidente du parti, Carmen Frei [sénatrice de mars 1990 à mars 2006, fille du président Eduardo Frei:1964-1970], a annoncé la tenue d’une réunion nationale extraordinaire afin de décider de la position du parti pour le second tour. « Les chrétiens-démocrates sont un parti institutionnel. Nous n’obéissons pas à une logique individuelle ou caudilliste », a insisté Carmen Frei.

« Nous allons examiner les propositions de Boric et, au sein du Bureau national, nous allons délibérer pour voir ce qui est le mieux pour le Chili », a-t-elle expliqué et averti que « nous n’allons pas soutenir un secteur de la droite, mais nous ne donnerons pas non plus un chèque en blanc » [à Boric].

Yasna Provoste elle-même, lors du point presse durant lequel elle a reconnu sa défaite, a sévèrement critiqué Kast, tout en assurant qu’elle serait « dans l’opposition » au prochain gouvernement. La sénatrice a appelé à « ne pas permettre l’avancée du fascisme que représente le candidat républicain ». Elle a rappelé l’époque de la dictature et assuré que « cet esprit totalitaire et fasciste est ce que représente la candidature de José Antonio Kast ».

Elle a toutefois évité d’apporter son soutien explicite au député Gabriel Boric. « Il est important d’attendre les prochaines heures pour voir ce qu’il va offrir au pays. Nous allons attendre de voir quelles interventions Gabriel Boric fera dans les heures à venir », a-t-elle déclaré.

Sichel « prêt à discuter » avec Kast

Le candidat de Chile Podemos Más, Sebastián Sichel, a également subi une lourde défaite. Le porte-drapeau du parti au pouvoir a réuni 12,64% des voix, arrivant en quatrième position avec un peu plus de 800’000 voix. Après avoir reconnu sa défaite, l’ancien ministre a déclaré que « ceux d’entre nous qui sont des démocrates ne doivent pas avoir honte de dire que, bien souvent, les Chiliens décident autrement, et aujourd’hui ils ont décidé que d’autres personnes devaient passer au second tour ».

En ce qui concerne son soutien au second tour, Sebastián Sichel a été catégorique et a déclaré que « comme je l’ai dit il y a quelque temps, je ne voterai pas au second tour pour Gabriel Boric ». Il a toutefois reconnu que « j’ai des divergences de programme avec José Antonio Kast », tout en affirmant qu’il est « prêt à discuter en profondeur ».

Pour sa part, le dirigeant de Renovación Nacional [membre de la coalition Alianza por Chile] Francisco Chahuán [sénateur depuis mars 2018], a affirmé que « ce parti a besoin de réunir son Conseil général et sa commission politique pour prendre les décisions concernant le candidat du second tour ». Il a également annoncé qu’« aujourd’hui, nous allons entamer des pourparlers pour pouvoir avoir une position officielle du parti » et chercher « un accord programmatique et un engagement concernant les questions futures » avec le Frente Social Cristiano de Kast [coalition formée en août 2021 entre le Parti républicain et le Parti conservateur chrétien pour les élections parlementaires de 2021].

Pendant ce temps, du côté de l’UDI [Unión Demócrata Independiente, parti des milieux économiques, créé en 1983 et réunissant de nombreux cadres de l’administration étatique de Pinochet], Javier Macaya [député de l’UDI depuis 2018] a immédiatement confirmé son soutien au candidat d’extrême droite. « Nous remercions Sbastián Sichel et nous apportons tout notre soutien à Kast au second tour », a posté le leader de l’UDI sur les réseaux sociaux.

La surprise de Parisi. Les prises de position d’Artés et de Marco Enríquez-Ominami

L’une des grandes surprises de la journée a été celle du candidat du Partido de la Gente (PDG), Franco Parisi, qui est arrivé en troisième position contrairement à toutes les prévisions des sondages. L’une des particularités est que le candidat n’a pas mis les pieds sur le territoire national et est resté pendant toute la période électorale en Alabama, aux Etats-Unis, concentrant entièrement sa campagne sur les réseaux sociaux. Il a également été mêlé à plusieurs affaires qui ont alimenté des controverses, notamment à la suite de procès, dont un pour devoir des millions de pesos de pension alimentaire [autrement dit, s’il se présentait au Chili, il risquait d’être arrêté]. Malgré cela, Franco Parisi a obtenu plus de 830’000 voix, battant Sébastián Sichel et Yasna Provoste, ce qui fait de lui un élément clé du second tour. Entre-temps, son nouveau parti, le PDG, a gagné une présence à la Chambre des députés et à la Chambre des représentants.

En revanche, le candidat du Partido Progresista (PRO), Marco Enríquez-Ominami (ME-O), n’a pas réussi à atteindre 8%, soit environ 500’000 voix. Concernant son soutien au second tour, ME-O a lancé un appel à Boric et a affirmé que c’est lui qui « doit nous unir ; vous disposez du poids pour cela, l’intransigeance est inutile. L’extrême droite n’est généralement pas battue par l’extrême gauche, en général l’extrême droite gagne toujours quand elle fait face à une extrême gauche. »

« Si vous (Boric) ne vous unissez pas, vous perdrez. Si vous ne rassemblez pas, nous allons perdre. Si vous restez intransigeants, vous donnerez raison à l’extrémisme de droite. »

Enfin, le professeur Eduardo Artés [partisan de la Corée du Nord, stalinien, « marxiste-léniniste »] a obtenu 1,46%, soit près de 100’000 voix, en dessous de ses propres estimations, qu’il avait fixées à 3%. Le représentant de l’Unión Patriótica a critiqué José Antonio Kast, mais a exclu d’apporter son soutien à Gabriel Boric. « Nous allons combattre le fascisme et la candidature de Kast dans tous les domaines, mais cela ne signifie pas que nous allons voter pour quelqu’un d’autre parce que nous considérons que, d’un point de vue électoral, cette possibilité n’est plus d’actualité », a-t-il soutenu.

(Article publié, le 22 novembre 2021, sur le site elDeconcierto.cl, traduction rédaction A l’Encontre)


[1] Sur la base 99,99 des bulletins dépouillés (selon le Servicio Electoral de Chile, le 23 novembre), les résultats sont les suivants :

Gabriel Boric Font : 1’814’809, soit 25,83%
José Antonio Kast Rist : 1’961’122, soit 27,91%
Yasna Provoste Campillay : 815’588, soit 11,61%
Sebastián Sichel Ramirez : 898’510, soit 12,79%
Eduardo Artés Brichetti : 103’181, soit 1,47%
Marco Enriquez-Ominami : 534’485, soit 7,61%
Franco Parisi Fernandez : 899’403, soit 12,80%


Élection au Chili : Le retour de l’extrême-droite pinochiste ? Entrevue avec Franck Gaudichaud

Dans la soirée du dimanche 21 novembre, les Chiliens se sont rendus aux urnes pour le premier tour de l’élection présidentielle. En plein contexte de rédaction d’une nouvelle constitution venant rompre avec l’héritage d’Augusto Pinochet, deux candidats se distinguent dans ce premier tour des élections : Gabriel Boric, candidat de la gauche, et José Antonio Kast, candidat d’extrême-droite.

Alors qu’une partie du pays tente de se débarrasser de son douloureux passé, c’est finalement le candidat d’extrême-droite qui arrive en tête avec 27,95 %, contre 25,71 % pour le candidat de la gauche. Quel avenir pour la future constitution ? Comment l’extrême-droite est-elle parvenue en tête, alors qu’il y encore deux ans, les Chiliens semblaient vouloir se débarrasser du spectre de la dictature ?

Pour en parler, notre journaliste Irving Magi s’est entretenu avec Franck Gaudichaud, historien et spécialiste du Chili.

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