Édition du 13 avril 2021

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Asie/Proche-Orient

Crise politique en Arménie et en Géorgie

Une crise politique profonde se développe dans deux des républiques du Caucase du Sud, en Arménie et en Géorgie. Les manifestations de rue et les actions de protestation sont des événements quotidiens dans les capitales Tbilissi et Erevan. Une atmosphère de polarisation, de radicalisation et d’intolérance reflète la profondeur de la crise.

A l’encontre
2 mars 2021

Par Vicken Cheterian

Le fait de considérer ces deux pays ensemble dans une approche comparative nous aide à voir ces événements non pas comme uniques, mais systémiques. Cela nous aide à contextualiser, à examiner les causes structurelles plutôt qu’à nous concentrer sur le rôle des individus.

Pour commencer, il est nécessaire de souligner les différences : les causes de la crise en Géorgie sont différentes de celles de l’Arménie. En Géorgie, nous avons un contexte de crise post-soviétique typique qui a émergé à la suite d’élections contestées. La succession politique a été un déclencheur majeur des protestations internes et des révolutions de couleur, de la Serbie en 2000 à la Géorgie en 2003 et à l’Ukraine en 2004, mais aussi à l’Arménie en 2018. Dans le cas de la Géorgie, cela révèle que même après la Révolution des roses, persiste le même problème institutionnel de succession politique par le biais du processus électoral.

En Arménie, la crise politique est causée par la guerre du Karabakh et la défaite de 2020 [voir à ce sujet l’article de Vicken Cheterian publié sur ce site en date du 28 novembre 2020], qui a intensifié la lutte interne pour le pouvoir qui était en cours depuis au moins le changement de régime de 2018. Il s’agit d’une crise extraordinaire car les institutions politiques, même bien établies, ont des difficultés à faire face aux défis politiques qui émergent de la guerre, de la défaite militaire et des pertes territoriales. Pourtant, les institutions arméniennes ne sont manifestement pas assez développées pour faire face à cette tâche. L’actuel dirigeant Nikol Pachinian a eu trois mois pour traiter le problème de la crise interne et de la perte de légitimité de l’après-guerre. Il n’a cependant pas donné de réponse adéquate et a plutôt produit des politiques contradictoires : il a d’abord proposé des élections rapides, puis il a retiré cette proposition sans la remplacer par d’autres mesures visant à résoudre les tensions internes. Ses dernières mesures ont réussi à mettre en colère l’ensemble des haut gradés de l’armée, qui exigent aujourd’hui sa démission. [Nikol Pachinian a lancé, le lundi 1er mars, lors d’une mobilisation sympathisante : « Si l’opposition parlementaire est d’accord pour des élections anticipées, nous serons aussi d’accord ». Réd.]

Une crise dans n’importe quel domaine révèle que les modes de fonctionnement actuels sont inadéquats et doivent être modifiés. Par conséquent, elle crée des opportunités pour améliorer le système, mais comme dans tout changement, elle crée des risques et des dangers.

Tout d’abord, à propos des risques. En Arménie et en Géorgie, le risque majeur est que les institutions ne soient pas en mesure de fonctionner, et donc que la politique se déroule maintenant dans la rue, ce qui pourrait conduire à la répression, à la violence et à un éventuel bain de sang. En Géorgie, l’arrestation de Nika Melia, le chef de la principale formation d’opposition, le Mouvement national uni (UNM), a entraîné la démission du Premier ministre Giorgi Gakharia, aggravant une situation déjà compliquée. Alors que les manifestations et contre-manifestations remplissent les rues, le risque que les événements deviennent incontrôlables et conduisent à des affrontements est réel. Tout acte de violence et surtout tout bain de sang transformerait ces conflits et les rendrait encore plus compliqués à résoudre.

Mais les conflits offrent aussi des opportunités de changement et d’amélioration. Les parties peuvent décider de régler leurs différends par des compromis, en établissant des mécanismes, par l’institutionnalisation. Des institutions telles que les parlements ont été créées au départ – en Angleterre ou en Suède – précisément dans ce but : établir des règles de base prévisibles pour régler les différends, pour résoudre les conflits. Pourtant, dans de nombreux contextes post-soviétiques et post-coloniaux, les parlements ne servent pas aux consultations et aux négociations entre différents intérêts sociaux et politiques, mais sont dominés par le groupe dirigeant et donc vidés de toute fonction réelle. La démocratie n’est pas un slogan ; c’est l’exercice quotidien de négociation politique et de recherche de compromis au sein d’institutions prévisibles.

Ici, la Géorgie a un petit avantage sur l’Arménie. Alors que la révolution de 2003 a conduit à une concentration du pouvoir (Mikheïl Saakachvili a remporté les élections de janvier 2004 par 96% des voix), l’UNM reste une opposition parlementaire depuis 2012. En Arménie, après 2018, un nouveau groupe politique est arrivé au pouvoir, avec une domination totale sur le parlement et l’exécutif, tandis que l’ancien pouvoir était écarté des institutions politiques. L’Arménie, qui après le changement constitutionnel de 2015 est devenue une république parlementaire, n’a pas de partis politiques qui fonctionnent : ni « Mon Pas » de Nikol Pachinian n’est un parti qui fonctionne, mais plutôt un groupe d’éléments hétérogènes qui se partagent l’exercice du pouvoir, ni les anciens Républicains ne sont un parti qui fonctionne, car ils sont un ancien groupe de l’équipe dirigeante maintenant hors du pouvoir. La Géorgie a un problème spécifique qui lui est propre : l’homme fort de la république, Bidzina Ivanishvili, n’a pas de mandat politique, ni de pouvoirs ou de responsabilités formels. Le parti au pouvoir, le Rêve géorgien, n’a joué aucun rôle majeur dans les processus décisionnels. En Arménie, le processus décisionnel sous Nikol Pachinian était tout aussi obscur. Il semble que l’ancien processus décisionnel du Politburo soviétique ait survécu à l’effondrement de l’Union soviétique, et que dans une république qu’elle soit qualifiée de « démocratie » ou de « dictature » les décisions importantes sont prises par une poignée de personnes au mieux.

Enfin, les observateurs du chaos actuel en Arménie, en Géorgie et dans des contextes similaires pourraient être tentés d’être convaincus des mérites des autocraties. Le Turkménistan, pour reprendre un exemple, est manifestement un pays stable, on ne peut pas en dire autant de l’Ukraine ou du Kirghizstan. Le problème du régime autocratique – outre qu’il est dépassé à l’ère de la « démocratie » – est qu’il ne parvient pas à développer des mécanismes de correction politique. L’autocratie repose sur des institutions politiques où les individus sont personnellement loyaux envers le dirigeant, ce qui conduit à un pouvoir pyramidal, à l’absence de pluralisme et à l’opacité des processus décisionnels. Alors que la société change et évolue rapidement, le régime autocratique manque de mécanismes permettant non seulement de représenter de larges segments de la société, mais aussi de corriger et de modifier les institutions politiques elles-mêmes. L’Union soviétique, sous Léonid Brejnev [secrétaire du Comité central du PCUS de 1966 à 1982 ; président du Soviet suprême de 1977 à 1982], semblait également « stable » si l’on considère ses institutions politiques, mais elle a accumulé d’énormes contradictions qui étaient difficiles à résoudre lorsqu’un dirigeant réformiste voulait rattraper son retard dans sa « reconstruction ».

Aujourd’hui, ni l’Arménie ni la Géorgie ne sont des démocraties qui fonctionnent. Si elles étaient des démocraties, elles auraient utilisé leurs institutions, telles que leurs parlements, pour résoudre leurs conflits politiques internes. Aujourd’hui, les deux pays sont confrontés à d’énormes défis, dont ils survivront soit en faisant un pas en avant, soit en faisant deux pas en arrière. (Article reçu le 28 février 2021 ; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

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