Édition du 23 novembre 2021

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États-Unis

Energie atomique et grand mensonge

Nous ["solidaritéS] publions de larges extraits d’un article paru début mars sur le site de la revue Counter­punch traduit par nos soins. Son auteur le journaliste étasunien Karl Grossman, y fait le point sur l’entreprise négationniste en cours aux USA, qui distille toujours et renforce même le «  gros mensonge  » fondateur du nucléaire prétendument «  pacifique  » et sans danger, pour tenter dans la foulée de Fukushima de nier l’évidence de la nécessité d’une sortie immédiate du nucléaire.

Alors que nous commémorons la première année du désastre nucléaire de Fukushima, la dissimulation impliquant l’énergie nucléaire est plus étendue que jamais. Mais le grand mensonge était partie intégrante de l’incitation au nucléaire depuis le début.

Les promoteurs de l’énergie nucléaire ont nié la gravité des accidents de centrales nucléaires, même quand des documents gouvernementaux reconnaissaient la vaste étendue des catastrophes possibles. Comme le répète constamment le rapport «  WASH-740 update  » de l’Atomic Energy Commission étasunienne, réalisé par le laboratoire national de Brookhaven dans les années 1960, traitant d’un accident majeur dans une centrale nucléaire  : «  La taille de la zone d’une telle catastrophe pourrait être égale à celle de l’Etat de Pennsylvanie  ».

Ils ont vendu l’«  atome pacifique  », tout en sachant que toute nation possédant une centrale nucléaire pourrait en tirer le plutonium et un personnel expérimenté pour fabriquer des armes atomiques. Ils ont minimisé les effets de la radioactivité, prétendant qu’elle devait atteindre un «  seuil  » pour causer des dommages – même lorsqu’il est devenu évident que toute quantité de radioactivité pouvait blesser et tuer. Et l’énergie nucléaire insistaient-ils serait «  trop bon marché pour avoir à installer des compteurs  ». Et ainsi de suite, encore et encore...

De plus en plus gros… et absurde !

Les réalités sinistres de l’énergie nucléaire sont devenues toujours plus évidentes – ceci de manière aigüe avec Tchernobyl et Fukushima. Pourtant, le «  gros mensonge  » nucléaire est toujours mis en avant et il est de plus en plus gros…

Au cours des semaines récentes, par exemple, il y a eu la tentative de rejeter ce qui est devenu l’analyse de référence du gouvernement US sur l’impact des accidents dans les centrales nucléaires. En 1982, le Calculation of Reactor Accident Consequences 2 (CRAC-2) a été élaboré pour la Nuclear Regulatory Commission (NRC) par le Sandia National Laboratories du Département de l’Energie U.S. Il recense les impacts de la fusion du cœur d’un réacteur nucléaire pour chaque centrale du pays.

Il divise les conséquences en quatre catégories  : «  Pic des premiers morts  », «  Pic des premiers blessés  », «  Pic des morts de cancers  », et «  Echelle des coûts des dommages à la propriété  » – et les chiffres sont terrifiants. Ainsi, pour la centrale nucléaire d’Indian Point 3 au nord de New York, il prévoit 50 000 morts et 167 000 blessés immédiats, 14 000 morts par cancer et 14 milliards de dollars (de 1980) de dommages à la propriété.

Or ces estimations se sont révélées bien faibles compte tenu du nombre de victimes de Tchernobyl. Mais en janvier 2012, la NRC a sorti un nouveau rapport censé remplacé le CRAC-2 et intitulé State-of-the-Art Reactor Consequences Analyses (SOARCA). Ce rapport rejette catégoriquement les chiffres concernant les victimes et les dommages envisagés dans CRAC-2 (et dans la révision du WASH-740 avant lui). Utilisant comme modèle les sites nucléaires de Surry en Virginie et de Peach Bottom en Pennsylvanie, chacune avec deux réacteurs nucléaires, la NRC a déclaré que «  les risques des conséquences sur la santé publique d’accidents graves  » dans des centrales nucléaires sont «  très faibles  ». SOARCA soutient ainsi que le «  risque à long terme  » qu’une personne meure d’un cancer suite à un accident nucléaire dans une centrale est de moins de un sur un milliard. Ceci grâce à la «  mise en œuvre efficace de mesures aptes à prévenir les dommages au cœur du réacteur ou qui peuvent retarder ou réduire les fuites de matériel radioactif.  » Allez le dire aux personnes touchées par les catastrophes de Tchernobyl et Fukushima.

Cindy Folkers, de l’organisation Beyond Nuclear [Au-delà du nucléaire] déclare que la «  NRC devrait immédiatement retirer son absurde rapport SOARCA et revenir à son mandat de protéger la santé publique, la sécurité et l’environnement, plutôt que de faire ce que veut l’industrie de l’énergie nucléaire.  »

Le bal des vendus

Puis, il y a la tentative de couvrir les conséquences de Fukushima. «  Les effets sur la santé des éléments radioactifs issus de la fusion du cœur du réacteur de Fukushima Daiichi seront probablement trop petits pour être facilement mesurables  », c’est ainsi que Matthew Wald débutait un papier dans le New York Times la semaine dernière, basé sur un programme de la Health Physics Society au club national de la presse. Mais cette société est une propagandiste de la technologie nucléaire. Elle n’était pas censée être cela. La profession de physicien de la santé a en effet été créée en 1943 par Karl Z. Morgan, un physicien intéressé par les effets sur la santé de la radioactivité. Il avait été recruté par le Projet Manhattan, programme de recherche pour la construction d’une bombe atomique durant la Seconde guerre mondiale, pour résoudre les problèmes de santé causés par la radioactivité au cours du programme. Puis, durant plus de deux décennies, il a été directeur des physiciens de la santé dans le laboratoire national d’Oak Ridge. Il a été le premier président de la société des physiciens de la santé. Et il a vu et a protesté contre la vente de la profession aux intérêts de l’industrie nucléaire  : «  C’est à contrecœur et avec beaucoup de regret que je dois reconnaître que la profession de physicien de la santé est devenue essentiellement un syndicat de l’industrie nucléaire - et pas une profession de scientifiques vouée à protéger les travailleurs et le public contre les lésions provoquées par les radiations  » écrivait-il en 1992.

Pire que Tchernobyl  !

La radioactivité qui s’est abattue au Japon durant de nombreux mois va avoir d’énormes conséquences sur la population du Japon. Le type d’accident qui s’est produit à Fukushima Daiichi «  ne s’est jamais produit auparavant – une catastrophe à réacteurs multiples survenue dans un rayon de 200 kilomètres de 30 millions de personnes  » note le dr Alexey Yablokov, auteur principal de Chernobyl : Consequences of the Catastrophe for People and the Environment [Tchernobyl  : conséquences de la catastrophe pour la population et l’environnement]. Le dr Yablokov, un biologiste, et deux autres scientifiques, dans ce livre de 2009 publié par la New York Academy of Sciences, ont découvert que 985 000 personnes sont mortes entre 1986, année de l’accident de Tchernobyl, et 2004, de la radioactivité libérée lors de l’accident. Il prévoit que le nombre de victimes de Fukushima sera plus grand encore. «  Le désastre de Fukushima sera bien pire que Tchernobyl  », reconnaît la dr Janette Sherman, toxicologue et éditrice dudit livre sur Tchernobyl.

Elle souligne également que la catastrophe de Fukushima impliquant plusieurs centrales nucléaires avec leurs piscines de combustibles usagés touche une partie du Japon bien plus peuplée que la région entourant Tchernobyl.

Les retombées de Fukushima ont déjà causé des morts aux USA, comme l’ont déterminé le dr Sherman et l’épidémiologiste Joseph Mangano du Radiation and Public Health Project.

Les Dr Sherman et Mangano ont croisé les données sur la mortalité infantile des Centers for Disease Control and Prevention avec les données des retombées de Fukushima de l’Environmental Protection Agency et ont découvert que la mortalité infantile flambe avec une moyenne de 35 % dans huit villes à l’ouest des Montagnes rocheuses, incluant San Francisco et Seattle, et de 48 % à Philadelphie durant les dix semaines qui suivent l’accident survenu le 11 mars 2011.

La mortalité infantile, définie comme la mort d’un enfant au cours de sa première année d’existence, est considérée comme un premier étalon de mesure des effets de la radiation parce qu’il y a une croissance rapide des divisions cellulaires à ce stade, augmentant les impacts de la radioactivité. Le cancer est une conséquence subséquente. «  Une augmentation globale de cancer peut être attendue des fuites de Fukushima  » souligne le dr Sherman, qui a été un expert du National Cancer Institute et qui a étudié l’impact des radiations depuis qu’il a travaillé pour l’Atomic Energy Commission dans les années 1950.

Non seulement ils flottent dans l’air, mais les poisons radioactifs de Fukushima sont aussi absorbés dans la nourriture, raison pour laquelle plusieurs pays ont restreint les importations d’aliments en provenance du Japon.

De plus, la mer qui baigne le site nucléaire facilite la diffusion de la radioactivité. Et lorsqu’elle envahit l’environnement marin, elle tend à se concentrer en remontant la chaîne alimentaire. Les petits poissons mangent des algues contaminées, les poissons de taille moyenne mangent ces petits poissons, qui sont à leur tour mangés par de gros poissons, concentrant à chaque fois la radioactivité un peu plus. Les sushis de Tokyo ne sont pas les seuls touchés, parce que certains de ces poissons migrent très loin.

Pourtant, l’Institut de l’énergie nucléaire et les représentants de l’industrie atomique continuent à insister  : «  Aucun dommage sanitaire n’est attendu parmi la population japonaise en conséquence des incidents de Fukushima. ? » L’American Nuclear Society écrit ainsi sur son site que «  les incidents de Fukushima n’auront aucun impact sur la santé publique  ». Mangano dit au contraire que «  la croyance absurde selon laquelle personne n’aurait à souffrir de Fukushima est sans doute la preuve la plus claire de la désinformation et du déni que pratiquent les responsables publics et privés du nucléaire  ».

Dissimulation et minimisation

Le 3 mai dernier, après avoir réalisé des enregistrements au moins hebdomadaires de la radioactivité, fournissant les données que les dr Sherman et Mangano ont correlées avec la mortalité infantile, L’Agence de protection de l’environnement US (EPA) a annoncé qu’elle ne ferait plus de relevés que tous les trois mois. Jeff Ruch, le directeur exécutif de l’association «  Employés des services publics pour la responsabilité environnementale  » trouve «  inexplicable que l’EPA décide d’abandonner son effort de mesure des radiations  », alors que les émissions de Fukushima continuent à atteindre les Etats-Unis.

Inexplicable, relève le dr Jeffrey Patterson, l’avant-dernier président de l’association Physiciens pour la responsabilité sociale, mais cohérent avec «  la dissimulation et la minimisation des effets de la radioactivité qui est la règle depuis le début du développement des armes et de la technologie nucléaires  ».

Ici et là, il y a eu des brèches dans le silence organisé autour de Fukushima. Par exemple, le programme TV de PBS Frontline  : «  Au cœur de la fusion nucléaire japonaise  », diffusé la semaine dernière, avec une interview de l’ancien Premier ministre Naoto Kan, dans laquelle il reconnaît que les responsables politiques ont envisagé à un moment donné l’évacuation de la totalité du Grand Tokyo, avec ses 30 millions d’habitant·e·s. Le New York Times a rapporté la même chose en une, la semaine dernière, sur la base d’un rapport de 400 pages qui résume un travail d’investigation de six mois de la fondation «  Initiative pour reconstruire le Japon  ». [...]

There is no alternative  ! Vraiment  ?

Un autre aspect du silence organisé autour de Fukushima, c’est l’affirmation selon laquelle il n’y a pas d’alternative à l’énergie nucléaire. Comme l’écrivait Miranda Spencer, dans le dernier numéro du magasine Extra  !, avec la désastre de Fukushima, «  les manipulations du gouvernement et de l’industrie nucléaires US ont repris, affirmant qu’une telle catastrophe était impossible ici, et que l’énergie nucléaire va durer… Le choix possible des énergies renouvelables – éolienne, solaire ou géothermique – est rarement mentionné.  »

C’est d’autant plus important pour l’establishment nucléaire que, comme Spencer l’a montré, «  le vent est déjà moins cher que le nucléaire  », et «  le National Research Council estime que vers 2020, le l’énergie géothermique coûtera le même prix, voire moins cher que le nucléaire  » (10 cents/kwh contre 6-13 cents). L’énergie solaire, qui «  pourrait potentiellement produire plusieurs fois la consommation actuelle de courant des USA, mais aussi sa consommation projetée  » devrait coûter de 8 à 30 cents/kwh. «  Une étude de Duke University a montré que le coût de l’énergie solaire a non seulement diminué de moitié, mais qu’il sera bientôt moins cher que celui du nucléaire, même pour les régions qui ne sont pas toujours ensoleillées.  » Les affirmations selon lesquelles nous ne disposons pas d’une énergie sûre, propre et renouvelable en suffisance pour remplacer le nucléaire «  ne résiste simplement pas à l’examen  », conclut-elle.


* Paru en français en Suisse dans « solidaritéS » n° 205 (16/03/2012). http://www.solidarites.ch/

* Article paru sur le site Counterpunch, le 5 mars 2012. Intertitres et traduction de l’anglais par nos soins [« solidaritéS ». Son auteur est professeur de journalisme à la State University de New York, il a été longtemps reporter d’investigation. Il a publié Power Crazy : Is LILCO Turning Shoreham Into America’s Chernobyl ?, Grove Press, 1986, et vient de contribuer à l’ouvrage collectif Hopeless : Barack Obama and the Politics of Illusion, AK Press, 2012.

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