Édition du 24 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Convois de trucks et manifestation dans la capitale nationale

Et si c'était la gauche qui avait raté le coche ?

J’étais a priori, tout comme beaucoup de citoyens de la ville de Québec, passablement indisposé par l’idée d’une manifestation de « trucks » sur la colline parlementaire ce samedi 5 février, surtout après celle d’Ottawa et tous les désagréments qu’elle continuait d’occasionner à maints citoyens de la capitale fédérale.

Mais quelle ne fut pas ma surprise cet après-midi là, au-delà bien sûr des concerts assourdissants de klaxons, et des ronronnements intempestifs des moteurs de 4/4, de découvrir tout près du Parlement des milliers de manifestants qui —drapeaux du Canada, du Québec et même des Patriotes flottant au vent sous le froid soleil de février— venaient simplement dire « qu’assez c’était assez », et qu’il fallait en finir avec les mesures sanitaires. Et visiblement ce n’était pas que des gens d’extrême droite qui étaient là, ou encore des chauffeurs de trucks tatoués emmenés par des fiers-à-bras à la Rambo et venus pour en découdre avec les pouvoirs publics. Non, c’était ni plus ni moins le peuple du Québec : des jeunes, beaucoup de jeunes, des familles entières, des enfants, des gens d’âge mûr, des retraités, du monde ordinaire comme on dit ici. Mais bien sûr avec un narratif politique des plus simples (celui de la liberté individuelle et d’en finir avec les mesures sanitaires) et qui, comme tel, pouvait être (et était) facilement repris ou récupéré par les anti-vax ou encore par une droite dure à la Éric Duhaime. Mais de là à réduire tous les manifestants et le raz-le bol dont ils se faisaient l’écho à être des anti-vax ou des fauteurs de troubles sans cause légitime, il y a un pas que beaucoup ont eu tendance à franchir. Un pas qui pourtant risque de passer à côté de l’essentiel et de nous faire oublier cette question de base : pourquoi cette indéniable démonstration populaire d’exaspération sociale a été initiée par la droite et n’a pas été le fait de la gauche, elle qui pourtant s’est toujours fait fort de défendre les classes populaires contre l’arbitraire des puissants ?

Car si, au-delà des élucubrations délirantes des complotistes, l’ennemi sur lequel il faut concentrer ses forces est bien entendu, comme le disait le ministre Duclos, la COVID 19 et non pas les mesures sanitaires, il n’en demeure pas moins que la façon dont ont été mises en place au Québec les mesures sanitaires, fait partie de l’équation et a aussi à voir avec ce raz-le bol populaire que l’on découvre aujourd’hui ainsi qu’avec cette soif de liberté qui en découle.

C’est ce que, tout au long de la pandémie, il a été si difficile aux forces de gauche du Québec (et ici je pense à QS) de faire apercevoir : d’un côté la nécessité de protéger une population entière d’une dangereuse pandémie, notamment en ayant recours à la vaccination massive ; et de l’autre la nécessité de dénoncer sans ambiguïté les manières de faire qu’a imposées le premier ministre François Legault.

Car ce dernier, tout en se refusant à tirer leçon des coupures néolibérales à répétition passées dans la santé, n’a fait que réagir au coup par coup, dans l’improvisation, sans s’appuyer sur le personnel de première ligne (les infirmières) ou les acteurs du milieu, préférant les manières autoritaires, bureaucratiques et paternalistes, privilégiant le statu-quo et le maintien des hiérarchies institutionnelles paralysantes ainsi que la répression, tout en optant pour la perpétuation, au détriment du re-déploiement d’une médecine préventive et communautaire, d’un modèle de santé biomédical profondément réducteur.

Et, presque 2 ans plus tard et une fois encaissé le drame des CHSLH du printemps 2020, ce furent le couvre-feu et l’interdiction brutale de rassemblements festifs à la veille du jour de l’an 2022 –symboles par excellence de ces politiques— qui ont mis le feu aux poudres. Pour bien des gens c’en était trop, mais point... pour la gauche, ou si timidement, ou si poliment, qu’ayant mis en berne son esprit critique et contestataire, elle a dans cette affaire raté le coche, laissant ainsi tout le champ libre à la droite.

N’est-ce pas là la leçon à retenir ? Pour que la gauche puisse faire échec à une droite chaque fois plus dangereuse ainsi qu’au populisme de droite qui lui sert d’habits d’emprunt, elle devrait apprendre à redevenir ce « sel de la terre » qu’elle a su être dans le passé, en ne craignant plus de se mettre au diapason des exaspérations et des peurs légitimes qui courent dans la société, et par conséquent en n’hésitant pas à s’opposer ouvertement aux responsables du « désordre établi » d’aujourd’hui. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle pourra retrouver la légitimité qu’elle avait acquise par le passé et redevenir en ces temps de pandémie et de crises multiples et récurrentes, ce ferment si nécessaire à la naissance de la société nouvelle dont nous avons tant besoin aujourd’hui.

Pierre Mouterde
Sociologue et essayiste

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

Messages

  • Bonjour Pierre,

    Votre texte est très pertinent tout comme celui de Jonathan Folco que j’ai commenté précédemment. J’ai lu récemment un dossier du Monde Diplomatique sur le fait que la gauche dans nos pays développés a pris le fossé depuis un bon bout de temps et cède toute la place de la contestation à l’extrême-droite qui élargit sans cesse son audience. Une discussion interne sur le sujet s’impose au sein de Québec Solidaire pour reprendre pied avant la prochaine échéance électorale et faire le lien entre son programme et sa plateforme électorale, pour ne pas devenir un parti qui espère gagner des députés,es en ne dérangeant personne, en risquant comme le dit Jonathan Folco de prendre sa base.

    Au plaisir

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