Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud et Caraïbes

Gabriel Boric, président : 48 ans plus tard, un rendez-vous avec l'histoire ?

Au soir du dimanche 19 décembre 2021, il y avait au centre de Santiago, sur la grande avenue Alameda, un formidable vent d’allégresse qui soufflait partout, avec au loin les neiges de la cordillère des Andes rosies par le soleil couchant et des centaines et des centaines de millliers de personnes venues célébrer la victoire de Gabriel Boric du Front ample (de gauche) et qui devient à 35 ans le nouveau président du pays avec 55,9 % des voix, contre 44,13 % pour son adversaire d’extrême droite, José Antonio Kast.

C’était, tout au long de l’avenue, une foule gigantesque qui faisait battre le coeur de Santiago et que rien ce soir-là ne semblait pouvoir arrêter : "l’espérance" comme l’indiquait le slogan de campagne de Boric, avait réussi "à faire reculer la peur".

Avec en prime —au moment où le jeune président élu reprenait au terme de son premier discours, quelques-unes des paroles de Salvador Allende pour engager la foule à rentrer pacifiquement chez elle— le spectre de l’histoire qui est revenu soudainement hanter tout un chacun. Et il n’aura pas manqué de Chiliens pour se rappeler les derniers mots de Salvador Allende le 11 septembre 1973, avant que ne soit bombardé le Palais de la Moneda et qu’il y trouve la mort : "j’ai la certitude que la graine que l’on a confiée au peuple chilien ne pourra pas être détruite définitivement (...) L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la fait (...). Travailleurs : j’ai confiance au Chili et à son destin (...) Allez de l’avant, en sachant que bientôt s’ouvriront de grandes avenues où passera l’homme libre pour construire une société meilleure."

Et ce soir là, beaucoup ont sans doute imaginé un instant que —48 ans plus tard— ce moment là était peut-être en train d’arriver ! D’autant plus que l’histoire du Chili a pris bien souvent valeur de symbole, non seulement pour les gens du sud, mais pour tous ceux et celles qui à gauche et partout au monde cherchent à construire un autre monde possible. Comme une sorte de baromètre pour les luttes d’émancipation !

Un contexte passablement complexe

Or c’est ce à quoi il faut en venir : si la victoire électorale de Boric est une excellente nouvelle, si elle montre qu’on peut aujourd’hui tenir à distance l’hydre de l’extrême droite, là où dans d’autre pays comme au Brésil ou en Colombie par exemple, elle continue à sévir si durement, cette victoire là, si l’on veut vraiment en comprendre la portée et la signification historique, doit être replacée dans le contexte qui est le sien. Un contexte passablement complexe —politiquement parlant— et bien différent de celui des années 1970 !

Car les marges de manoeuvre dont pourra disposer le nouveau président ne sont peut-être pas aussi importantes qu’on pourrait l’espérer. Ne serait-ce que parce qu’il n’aura pas la majorité tant à la chambre des députés qu’au sénat, et parce que le large appui qu’il a pu réunir derrière sa candidature au deuxième tout reste malgré tout passablement hétéroclite, allant des anciens partisans des plus modérés de la concertation jusqu’au mouvements sociaux les plus radicaux, fer de lance de la rébellion populaire d’octobre 2019.

Certes Boric incarne bien l’arrivée aux commandes du pays d’un nouvelle et jeune génération de militantes et militants qui se sont aguerris depuis plus d’une dizaine d’années dans les multiples luttes sociales (étudiantes, féministes, écologistes, anti AFP, etc.) menées à l’encontre du néolibéralisme. Toutefois, il ne l’incarne que de biais, qu’imparfaitement, tant désormais le mouvement social –crise de la représentation politique oblige— se méfie comme de la peste des partis politiques et n’a accordé à Gabriel Boric son appui résolu que tardivement et essentiellement pour faire face aux dangers représentés par son adversaire de l’extrême droite.

Certes Boric incarne aussi cette volonté populaire d’en finir avec le corset de fer de la constitution mise en place par Pinochet et qui fait de l’État chilien un agent subsidiaire entièrement soumis aux logiques du marché néolibéral. Il a été un de ces leaders politiques qui ont poussé à ce que puisse se mettre en place une convention constitutionnelle susceptible de rédiger une nouvelle constitution rompant vraiment avec l’ère dictatoriale. Mais non sans échapper justement à de sévères critiques des mouvements sociaux, ayant trouvé qu’il avait fait à ce moment là —en novembre 2019 et à l’instar d’une bonne partie de la classe politique de gauche— trop de concessions au gouvernement néolibéral du président Pinera, privilégiant indûment une sortie institutionnelle modérée au détriment des impératives aspirations de justice du mouvement social.

Une sortie institutionnelle possible

Il est vrai cependant que l’élection d’une convention constitutionnelle largement dominée (au deux-tiers) par les forces politiques et sociales de gauche en octobre 2020, semble plutôt lui avoir donné raison, et plus encore à l’aune de sa victoire présidentielle de décembre 2021. Une sortie institutionnelle à la crise était donc possible au Chili.

Il est vrai aussi qu’il pourra dans la fièvre du changement, si la nouvelle constitution est finalement approuvée par référendum, relancer un cycle d’élections à la chambre des députés et au sénat lui permettant —on peut l’imaginer— de regagner une majorité, puis de gouverner plus facilement sans avoir à toujours faire des concessions sur sa droite.

ll n’en demeure pas moins que tout ceci ne pourra se faire —comme il l’a d’ailleurs indiqué dans son discours inaugural— qu’étape par étape, marche, par marche, à travers une longue transition, tant sa position paraît encore fragile, tant les forces qui le soutiennent restent extrêmement divisées et tant les consensus seront difficiles à trouver, face à une droite chilienne qui impose sa loi depuis des décennies et est économiquement toute puissante.

Il n’en demeure pas moins aussi que pèse dans la balance et en arrière fond, tout le poids des récentes expériences de gouvernements de gauche qui notamment au Venezuela, en Équateur et en Bolivie, se sont lancés dans des processus de transformations sociales —justement par le biais de processus constituants— qui, une fois passés les premiers moments d’euphorie, n’ont pas été des plus concluants. Tant sans faut ! Montrant au passage toute la difficulté pour la gauche de ce début de 21ième siècle de mener des changements de fond qui puissent s’approfondir et résister au retour toujours possible d’une droite plus forte et agressive que jamais.

Il faut dès lors souhaiter que cette arrivée de la gauche chilienne au gouvernement célébrée dans l’enthousiasme à Santiago, tout comme la présence d’un mouvement social déterminé à aller de l’avant et au sein duquel le mouvement féministe joue un rôle décisif, soient le point de départ au Chili d’une dynamique sociale nouvelle et grandissante qui ne cesse de s’approfondir et puisse au passage tirer leçon de toutes les expériences difficiles, de tous les revers récents de la gauche latino-américaine.

On le voit, s’il y a bien pour Boric un rendez-vous avec l’histoire, ce serait peut-être celui-là : renouer à sa manière, et pour l’époque qui est la sienne, avec ces implacables volontés de transformations sociales qu’incarnait Salvador Allende, et en ces temps où la droite est partout si puissante, c’est là un tout un défi !

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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