Édition du 15 octobre 2019

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Amérique centrale et du sud

Haïti : Comment sortir de l’impasse ?

La crise haïtienne devient de plus en plus aiguë. Les Haïtiens ne décolèrent pas contre le président Jovenel Moïse qui, à leurs yeux, représente un système corrompu qui les maintient dans une misère abjecte. Casses, pillages, maisons incendiées, depuis deux semaines, la violence des protestations oblige la majorité des citoyens à rester chez eux. Les manifestations de l’opposition devraient reprendre ce lundi 30 septembre. Certains craignent que le pire reste à venir. Le président, conspué de toutes parts acceptera-t-il de démissionner ? Qu’attendre de la Communauté internationale et comment organiser l’après-Moïse ? Pour répondre à ces questions la journaliste indépendante Nancy Roc, a interviewé le politologue haïtien Robert Fatton Jr., professeur de Sciences Politiques à l’ Université de Virginie.

Tiré de Plateforme altermondialiste.

Comment définissez-vous le système politique actuel en Haïti ?

Robert Fatton Jr : L’Etat est resté le même : c’est un État prédateur. La différence aujourd’hui c’est que tout le monde est dans le même business et il est difficile de ne pas être corrompu dans ce système-là. Que ce soit le secteur privé ou les politiciens, toute activité dans ce système crée inévitablement une certaine corruption chez l’individu. Si on veut prendre un permis de conduire, il faut payer quelqu’un ; si on doit faire face à la justice, il faut payer un avocat qui lui-même doit payer un juge ; et ça n’en finit pas. C’est un État qui ne fonctionne pas et ne contrôle pas son espace. Il fonctionne comme une espèce de prébende pour les gens qui sont au pouvoir, et pour le reste de la population c’est « chacun pour soi, Dieu pour tous ». Résultat : l’économie est en faillite, l’agriculture est en faillite ; c’est triste à dire mais pour une grande majorité si elle pourrait s’échapper du pays elle le ferait car les conditions de vie sont si désastreuses. Rappelons-nous du fameux « se naje pou’n soti » de Préval. Si les Haïtiens avaient une alternative, tous partiraient. Et d’ailleurs ils essayent : la diaspora ne fait que s’agrandir.

Moise incarne aujourd’hui la misère du peuple et n’offre rien en échange. Selon vous, pourquoi s’entête-t-il à rester alors qu’il n’a rien fait pendant son mandat et que tous les secteurs lui demandent de démissionner ?

C’est difficile de se mettre dans sa tête, mais je crois que cela ne dépend pas seulement de son égo ou des privilèges dont il jouit. Il a peut-être des gens autour de lui qui l’empêchent de s’en aller car ils bénéficient de beaucoup d’avantages avec Jovenel et savent très bien que s’il s’en va, ils perdront tout. Cela me rappelle un peu lorsque Jean-Claude Duvaler devait partir : on savait qu’il devait s’en aller mais il fallait négocier le départ des politiciens autour de lui. Or dans le cas de Moise, le PHTK ne l’a pas encore lâché. Donc il ne faut pas seulement voir Moise mais bien les personnalités autour de lui qui bénéficient de ce pouvoir. Dans le secteur privé d’ailleurs il y avait des forces très puissantes qui avaient misé sur Moise donc si il part, il faudra encore débourser de l’argent parce qu’en Haïti la politique est un business de richesses illicites qu’on peut accumuler parce qu’on a la main sur l’Etat. C’est ainsi depuis plus de 50 ans : nous allons de crise en crise mais elles s’aggravent et là, nous arrivons au bord du précipice et la chute sera de plus dure. Il ne reste pratiquement rien en Haïti : il n’y a pas d’infrastructures, c’est un pays complètement à la dérive, et je ne vois pas l’opposition actuelle capable de renverser la situation.

Quand on voit que la majorité du pays exige le départ de Moise et que le secteur privé implose parce que douze personnes étaient pour le départ du président et trois contre et que finalement le président du Forum économique, Bernard Craan, démissionne ; est-ce que ce n’est pas la démocratie à l’envers ?

Il ne s’agit pas ici de démocratie mais bien du pouvoir financier pensant à ses intérêts les plus immédiats. Le secteur privé a aussi peur des conséquences du départ de Moise parce qu’il pense que tout peut exploser et qu’il faudrait une transition avec quelqu’un qu’il (le secteur privé) veut choisir. Nous sommes aussi dans une situation où la classe économique a des doutes et ne sait pas réellement ce qu’elle veut puisque elle est divisée sur ce qui attend le pays sur ce que la communauté internationale veut faire et cette dernière n’a donné aucun signe que Jovenel Moise doit s’en aller. Or, cette communauté se moque d’Haïti donc tant que nous n’aurons pas atteint un état vraiment critique, rien ne sera fait.

Comment voyez-vous l’après Moïse avec une transition et une conférence nationale ?

Je ne vois pas de sortie pour le moment car il faudrait balancer toute la classe politique et envisager un renouveau complet de cette classe politique. Celle que nous avons a trempé dans les sauces de tous les pouvoirs qui se sont succédé. Elle n’a aucun principe ; ses membres changent de partis politiques comme on change de caleçon, De plus, ils parlent tous de lutte contre la corruption alors qu’on sait que la majorité d’eux a été impliquée dans cette corruption.. L’opposition n’est donc pas une véritable alternative. »

Pensez-vous que les Américains craignent que l’opposition ne soit pas l’alternative à Moïse ?

Je ne pense pas que les Américains ont peur de certains épouvantails de l’opposition car ils peuvent manipuler n’importe qui à l’intérieur de cette opposition parce qu’ils ont des dossiers sur tous. Donc, il ne leur est pas difficile de faire peur aux haïtiens. En réalité Trump et ses conseillers pensent rarement à ce qui se passe en Haïti qu’ils considèrent comme un « shithole ». Toutefois, Trump a simplement dit d’une manière raciste et brutale ce que tous les autres pensent tout bas. Trump est simplement un démagogue qui dit ce qu’il pense. Ceux avant lui avaient des mots plus gentils et diplomatiques mais n’en pensaient pas moins. Quand on voit ce que les Clinton ont fait avec les élections, nous sommes édifiés. Pourquoi avoir choisi Sweet Micky comme président ? Donc il faut voir les choses en face : la Communauté internationale se fout de nous et mettra au pouvoir n’importe qui, du moment qu’elle puisse le manipuler. »

Selon vous, pour la transition, ne pourrions-nous pas former un gouvernement d’union ou de sauvetage national(e) avec des gens honnêtes ?

Il y a évidemment des gens qui ne sont pas corrompus en Haïti mais je ne les vois pas prendre le pouvoir. On a eu maintes opportunités de changer les choses depuis 1986, mais elles ont toutes échouées. En 2004, et après le tremblement de terre, et pendant ces dernières années on parlait de gouvernement d’union nationale mais rien ne s’est jamais concrétisé ; sous Martelly, il y a eu un soi-disant gouvernement de consensus qui n’a jamais fonctionné car ce sont les mêmes gens qui prennent le pouvoir. Donc il faudrait se débarrasser de cette classe politique – à part quelques-un(e)s qui ne sont pas corrompu(e)s. Quand on entend des sénateurs à la radio dire publiquement qu’ils prennent US$ 100 000 pour voter et qu’il n’y a pas de problème parce que tout le monde fait ça, c’est juste terrible et cela reflète la réalité. Comment changer ça ? Je ne sais pas. »

Nous savons que l’opposition sait se battre mais ne sait pas construire un pays. On l’a vu après le séisme. Est-ce que dans la transition, la diaspora ne pourrait pas être notre barque de sauvetage, avec son savoir-faire et ses nouvelles idées ?

Cela va être très compliqué avec la diaspora parce que les gens en Haïti n’aiment la diaspora que parce qu’elle envoie 3 milliards de dollars par an pour supporter ce pays. Malgré l’énorme potentiel d’investissement de la diaspora, les gens en Haïti ne veulent pas que leurs places soient prises par la diaspora. Et je vois mal aussi comment les gens au pouvoir ou dans l’opposition accepteraient de partir. Qu’est-ce qu’on va leur donner ? Même s’il y a une conférence nationale et qu’il est convenu qu’ils doivent s’en aller, ils ne vont pas le faire comme ça. Ils ont leurs gangs, leurs policiers, leurs magouilles et ce sera très compliqué de voir ces gens-là s’en aller.

Depuis 1986 et la publication de votre livre « République prédatrice d’Haïti : La transition sans fin vers la démocratie », en 2002, la configuration de Port-au-Prince et des gangs en Haïti a beaucoup changé. Comment sortir de cette impasse ?

Pour le moment je suis très pessimiste. On pourrait avoir une conférence nationale sans les politiciens mais je ne les vois pas accepter ça. La conférence pourrait se faire avec des gens de la société civile et qui n’ont pas été des politiciens ; mais si vous faites ce choix, je ne vois pas comment on pourra imposer une solution de sortie d’une telle conférence à des gens qui ont utilisé le pouvoir afin de s’enrichir. Je ne vois pas non plus comment un changement dans la Constitution pourrait améliorer la situation puisqu’elle a été violée depuis 1987, tant par les Haïtiens que par les étrangers. Donc un changement de Constitution ne va pas changer le fait que des acteurs politiques vont continuer à la violer. »

Selon vous, Moise va-t-il partir ?

C’est difficile pour lui de rester car il n’a véritablement plus d’assise populaire. Si la crise continue, je ne vois pas comment il va tenir parce qu’il y aura encore des pénuries de carburant, la police n’a aucun véritable contrôle sur l’espace national, les gens en ont marre et la vie coûte beaucoup trop cher. Donc je crois que le ras le bol est tel, qu’il est difficile à quiconque au pouvoir actuellement d’y rester. De plus, avec la manière tout à fait incompétente dont il a gouverné, son avenir est dans l’incertitude la plus absolue. »

La question est : qu’est-ce qui viendra après son départ ?

Je ne crois pas qu’il y ait encore un consensus national entre la Communauté internationale, les Haïtiens, les politiciens, la société civile et les autres acteurs. Or, tout autant que les divisions persistent entre ces secteurs, Jovenel Moise pourra tenir. Mais la situation est si critique que n’importe quoi peut devenir le détonateur de son départ. Je ne le vois pas tenir jusqu’à la fin de l’année. Quant à une intervention militaire, elle n’intéresse pas la Communauté internationale ; mais s’il y a un véritable vide politique et que le chaos s’installe, elle pourrait une fois de plus intervenir afin de remplir ce vide.

Quant à la transition avec un gouvernement national ou de consensus, c’est une transition qui ne peut pas durer très longtemps car si vous avez plusieurs secteurs au pouvoir, la vie politique et économique sera paralysée à cause de l’incertitude d’un tel gouvernement. Il faut bien que quelqu’un gouverne et tous les secteurs ont une idée différente de ce qu’Haïti devrait être.

Selon vous, qu’est-ce qui nous attend ?

Il y a une telle différence entre la minorité et la majorité qu’il n’est pas étonnant qu’il y ait autant de jalousie. Cela crée aussi toutes sortes d’antagonismes qui sont très dangereux pour une société qui veut être stable. S’il y a une véritable explosion en Haïti, cela tournera mal. L’antagonisme entre ceux qui ont des moyens et ceux qui n’ont rien ne fait que grandir. C’est pour cela que je ne comprends pas pourquoi les classes dirigeantes ou privilégiées ne voient pas qu’il faut changer les choses. Maintenant, il y a une autre alternative qui sera encore plus pénible : la dictature. Il y a des gens nostalgiques du duvaliérisme et les autres en auront tellement marre de ce chaos perpétuel, qu’ils préféreront le retour à la dictature. Je ne sais pas quelle sera l’incarnation de ce pouvoir mais il faut craindre cela.

Robert Fatton
Nancy Roc

Robert Fatton Jr

Professeur de Sciences Politiques à l’ Université de Virginie.

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