Édition du 18 février 2020

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Hobbes

Absolutisme royal (Texte 3)

Thomas Hobbes (1588-1679) est le premier auteur à avancer une justification laïque du système politique en émergence au XVIIe siècle. Dans Léviathan (1652)[1], il démontre que pour mettre un terme à la guerre de tous contre tous (l’état de nature) les hommes ont décidé, « par contrat », de remettre le pouvoir à l’un d’entre eux. Et ce pouvoir, selon lui, ne connaît aucune limite.

L’idée que la société est fondée sur un pacte est loin d’être nouvelle. On la trouve chez les sophistes grecs, ainsi que chez les épicuriens[2]. Dans l’ouvrage intitulé Léviathan[3] (1651), Hobbes associe la notion de « contrat social » à « pouvoir absolu ». Pour Hobbes, « l’homme est un loup pour l’homme ». Le seul droit qui prévaut à l’état naturel est le droit de nature[4] (le droit du plus fort). L’être humain aspire à se sortir de cet état de guerre permanente de tous contre tous[5] pour accéder à la paix. La crainte de la mort conduit les hommes à convenir d’un pacte d’association entre eux. Par ce contrat social, ils renoncent à leurs droits naturels. Ils cèdent leurs droits à un Souverain chargé d’assurer leur défense et leur protection. Il doit gouverner dans l’intérêt général.

En transférant leur droit de nature à un Souverain, les individus obtiennent la sûreté. La société se constitue comme un corps politique échappant à la violence de tous contre tous. Seul le caractère absolu de ce pouvoir peut garantir l’exécution de ce pacte qui délivre l’homme de la barbarie naturelle. Hobbes est d’avis que les pouvoirs politiques et religieux doivent être unifiés[6].

L’état de nature

Selon Hobbes, il n’existe aucune sociabilité naturelle inscrite dans l’essence de l’homme. Ce qui est premier, c’est l’état de nature où règne une profonde égalité entre les hommes. De cet état originaire découle une situation de conflit et de guerre universelle en raison du fait que dans l’état de nature tous ont un égal droit sur ce qu’ils désirent. Les hommes deviennent ennemis : « De cette égalité des aptitudes découle une égalité dans l’espoir d’atteindre nos fins. C’est pourquoi, si deux hommes désirent la même chose alors qu’il n’est pas possible qu’ils en jouissent tous les deux, ils deviennent ennemis.[7] » (Hobbes, (1651). 1983, p. 122). L’homme est posé comme un individu animé par la recherche de ses intérêts égoïstes. Dans cet état de nature où prévaut la guerre de tous contre tous, rien ne peut être injuste car, « (là) où il n’y a pas de pouvoir commun, il n’est pas de loi ; là où il n’est pas de loi, il n’est pas d’injustice. » (Hobbes, (1651). 1983, p. 126).

La conservation de la vie

Hobbes fait de la conservation de la vie le premier mobile qui anime les conduites humaines. Mais, dans l’état de nature, où les individus sont menacés de mort à tout instant, l’existence est précaire. La protection de son existence contraint l’homme à agir pour obtenir la paix[8].

Le contrat social

C’est dans le but d’assurer leur sécurité que les personnes seront amenées à se regrouper en société et à se protéger les unes des autres : « Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre tous. » (Hobbes, (1651). 1983, p. 124). Le seul moyen dont les hommes disposent pour s’empêcher de se nuire est l’aliénation de la liberté naturelle au profit de l’État qui disposera d’un pouvoir absolu. Le pacte social chez Hobbes se double d’un contrat d’aliénation politique.

Une démarche démocratique à l’origine de la souveraineté absolue

L’originalité de la vision qu’entretient Hobbes de la souveraineté absolue de l’État est curieusement d’origine démocratique[9], en effet seuls les contractants eux-mêmes peuvent décider de l’abandon de leur liberté naturelle au profit de la République ou de l’État[10]. Seule une démarche de ce type peut permettre, selon Hobbes, d’aboutir à la pacification des relations entre les hommes. C’est donc au nom des contractants que l’État dispose d’un pouvoir absolu sur chacun. Selon Hobbes, la monarchie est nettement supérieure à l’aristocratie et à la démocratie :

Or, dans une monarchie, l’intérêt privé est le même que l’intérêt public : la richesse, le pouvoir, l’honneur d’un monarque ne reposent que sur la richesse, la force et la réputation de ses sujets ; aucun roi, en effet, ne peut être riche, glorieux, ou en sécurité, si ses sujets sont pauvres, exposés au mépris, trop affaiblis par le besoin ou les dissensions pour soutenir une guerre contre leurs ennemis. Dans une démocratie, en revanche, ou dans une aristocratie, la prospérité publique n’ajoute pas autant à la fortune privée d’un homme corrompu ou ambitieux que ne le fait, bien souvent, une recommandation perfide, une action traîtresse, une guerre civile. (Hobbes, (1651). 1983, p. 184).

Hobbes précisera au chapitre XVIII les droits du Souverain. Dès qu’il est institué, il ne peut plus être contesté (la minorité doit se soumettre à la majorité). Il décide de ce qui est nécessaire pour la paix, la défense de ses sujets et « des doctrines qu’il convient de leur enseigner » (Hobbes, 1651. 1983, p. 184). Lui seul peut choisir les ministres, décider de la loi, des normes de justice, du bien, de la religion et des croyances.

Yvan Perrier

[1] Hobbes, Thomas. (1651), 1983. Léviathan. Paris : Éditions, Sirey, 780 p.

[2] Chevalier, Jean-Jacques. 1993. Histoire de la pensée politique. Paris : Grande bibliothèque Payot, p. 178.

[3] Léviathan est un monstre marin de la mythologie phénicienne, mentionné dans la Bible. Hobbes désigne par Léviathan le souverain.

[4] « Le DROIT DE NATURE, que les auteurs appellent généralement jus naturale, est la liberté qu’a chacun d’user comme il le veut de son pouvoir propre, pour la préservation de sa nature, autrement dit de sa propre vie, et en conséquence de faire tout ce qu’il considérera, selon son jugement et sa raison propres, comme le moyen le mieux adapté à cette fin. » (Hobbes, (1651). 1983, p. 128).

[5] « On pensera peut-être qu’un tel temps n’a jamais existé, ni un état de guerre tel que celui-ci. Je crois en effet qu’il n’en a jamais été ainsi, d’une manière générale, dans le monde entier. Mais il y a beaucoup d’endroits où les hommes vivent ainsi actuellement. En effet, en maint endroit de l’Amérique, les sauvages, mis à part le gouvernement de petites familles dont la concorde dépend de la concupiscence naturelle, n’ont pas de gouvernement du tout, et ils vivent à ce jour de la manière quasi-animale que j’ai dite plus haut. De toute façon, on peut discerner le genre de vie qui prévaudrait s’il n’y avait pas de pouvoir commun à craindre, par le genre de vie où tombent ordinairement, lors d’une guerre civile, les hommes qui avaient jusqu’alors vécu sous un gouvernement pacifique. » (Hobbes, (1651). 1983, p. 125-126).

[6] Voici le titre complet de l’ouvrage de ce penseur politique anglais du XVIIe siècle : Leviathan Or The Matter, Forme and power of A Comon Wealth Ecclesiasticall and Civil.

[7] Hobbes, Thomas. (1651). 1983, Léviathan : Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile. Paris : Éditions Sirey, 780 p.

[8] « Les passions qui inclinent les hommes à la paix sont la crainte de la mort, le désir des choses nécessaires à une vie agréable, l’espoir de les obtenir par leur industrie. Et la raison suggère des clauses appropriées, d’accord pacifique, sur lesquelles on peut amener les hommes à s’entendre. » (Hobbes, (1651). 1983, p. 127).

[9] « La seule façon d’ériger un tel pouvoir commun, apte à défendre les gens de l’attaque des étrangers, et des torts qu’ils pourraient se faire les uns aux autres, et ainsi à les protéger de telle sorte que par leur industrie et par les productions de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, c’est de confier tout leur pouvoir et toute leur force à un seul homme, ou à une seule assemblée, qui puisse réduire toutes leurs volontés, par la règle de la majorité, en une seule volonté. Cela revient à dire : désigner un homme, ou une assemblée, pour assumer leur personnalité ; et que chacun s’avoue et se reconnaisse comme l’auteur de tout ce qu’aura fait ou fait faire, quant aux choses qui concernent la paix et la sécurité communes, celui qui a ainsi assumé leur personnalité, que chacun par conséquent soumette sa volonté et son jugement à la volonté et au jugement de cet homme ou de cette assemblée. Cela va plus loin que le consensus, ou concorde : il s’agit d’une unité réelle de tous en une seule et même personne, unité réalisée par une convention de chacun avec chacun passée de telle sorte que c’est comme si chacun disait à chacun : j’autorise cet homme ou cette assemblée, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manière. Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. » (Hobbes, (1651). 1983, p. 177).

[10] Pour Hobbes il existe trois types de républiques ; « La différence qui existe entre les Républiques repose sur celle qui se trouve entre leurs souverains, c’est-à-dire entre les personnes représentatives de la multitude entière et de chacun de ses membres. Et puisque la souveraineté est soit celle d’un homme, soit dans l’assemblée de plusieurs ; et que dans cette assemblée ont le droit d’entrer, soit tous les hommes, soit certains hommes qu’on distingue des autres : il est évident qu’il ne peut exister que trois espèces de République. […] Quand le représentant est un seul homme, alors la République est une MONARCHIE ; quand c’est l’assemblée de tous ceux qui voudront prendre part à la réunion, c’est une DÉMOCRATIE, ou République populaire ; quand c’est l’assemblée d’une partie seulement de l’ensemble, on l’appelle ARISTOCRATIE. » (Hobbes, (1651). 1983, p. 192).

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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