Édition du 20 février 2024

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Économie

ÉCONOMIE

Interroger le phénomène économique de l'inflation

Entretien avec Pierre Salama *

Pierre Salama, latino-américaniste, est professeur émérite des universités, Université Sorbonne Paris Nord, CEPN CNRS, UMR 7115. Derniers livres parus, Contagion virale, contagion économique,
risques politiques en Amérique latine
, éditions du Croquant, 2020, Économie de l’Amérique latine avec Mylène Gaulard, édifions Bréal, 2020.

Contre Temps : Une donnée centrale de la situation est la hausse des prix, en particulier ceux de l’énergie. Pourtant, depuis des décennies l’inflation on l’avait oubliée !

Pierre Salama : On peut même aller plus loin, il n’y a pas très longtemps certains évoquaient une possible déflation. L’inflation avait bien disparu, ce n’était plus qu’un vieux souvenir.
L’explication du phénomène renvoie à la globalisation, qui s’est traduite par des délocalisations massives des productions vers des pays asiatiques. Cela en fonction du faible coût de la main-d’oeuvre, mais aussi des conditions de travail et de moindres contraintes liées au respect de l’environnement. Pour les multinationales il s’agissait de contourner un certain nombre de lois, non seulement fiscales mais aussi au regard de l’exploitation du travail et de la nature.
Toutes choses qui ont permis de réduire le coût de la financiarisation.
On a vu, en particulier aux États-Unis, alors que les salaires restaient stables, voire régressaient à couse des effets de la financiarisation sur les revenus du travail, que le pouvoir d’achat augmentait légèrement du fait du prix plus faibles de certains produits.
Le taux d’inflation étant une donnée macroéconomique, il faut également observer sa dispersion selon les produits. Par exemple, du fait de la mondialisation les prix des ordinateurs et des smartphones ont
baissé. Ainsi la situation a été rendue plus supportable, alors que les salaires réels n’augmentaient pas au rythme de l’accroissement de la productivité du travail.

C. T. : Était-ce aussi la situation en Amérique latine ?

P. S. : L’inflation avait quasiment disparu à l’échelle mondiale. En Amérique latine, alors qu’on avait connu une hyperinflation au cours des années 1980-1990, elle était devenue modérée par la suite. Cela dans tous les pays, à l’exception du Venezuela et de l’Argentine (de l’ordre de 100 % par an cette année), c’est aussi le cas en Turquie avec une inflation de l’ordre de 100 % (mais 150 % pour les produits alimentaires), par ailleurs dans ce cas compatible avec une croissance de l’ordre de 8 %.

C. T. : A présent l’inflation est là, qu’est-ce qui explique ce retour brutal ?

P. S. : Il faut analyser les conséquences de l’hyper-globalisation puis de la pandémie. l’hyper-globalisation s’est traduite par l’éclatement de la chaîne de valeurs. Par exemple la production d’un smartphone engage une centaine de pays, de la conception aux États-Unis, à la réalisation en Corée du Sud ou Taïwan, et la Chine pour l’assemblage.
Dans le même temps s’est opérée une transformation du travail. Le toyotisme en rupture avec le fordisme a conduit à la multi-spécialisation des travailleurs, au travail en équipe, et s’est instauré le just intime c’est-à-dire le zéro stock.
L’arrivée au pouvoir de Trump a révélé politiquement une donnée dès lors présente, et qui a pris ensuite de l’ampleur avec la pandémie. L’idée selon laquelle dans la mondialisation il y avait des pays gagnants et des pays perdants s’est avérée erronée. Au sein même des sociétés américaine et européennes les délocalisations ont conduit à créer des régions perdantes, même si dans le même temps des villes étaient gagnantes. D’où une hétérogénie accentuée de l’espace national. Aux États-Unis, Trump a cristallisé la dénonciation de cette situation, et renforcé l’affirmation de politiques protectionnistes et populistes.
La pandémie a aggravé cette situation en morcnt que la disponibilité de biens essentiels était menacée. Il est alors apparu qu’il n’était plus possible de continuer comme avant.
En 2020, on a connu une crise économique sérieuse, dont on est sorti dès 2021, avec une reprise accompagnée d’une hausse des prix modérée. Mais la réalité était différente de ce qu’on a connu dans le passé. Classiquement une reprise s’accompagnait d’un excès de demande, on y répondait par une hausse des taux d’intérêt, laquelle entraînait une récession qui enrayait la hausse des salaires et de la demande, et préparait un retour à la normale au prix d’un fort coût social. Il existait alors une autre approche, que je partageais, selon laquelle l’explication était à chercher du côté de l’offre, d’une compétitivité insuffisante.
Aujourd’hui, nous sommes dans une situation toute différente, on fait référence à la notion philosophique d’entéléchie pour indiquer que la cause ne vient pas directement de nous mais d’ailleurs, et cela avec des conséquences considérables.
Pour ce qui est de la pandémie, il faut prendre en compte ses différentes phases.
Dans une première phase celle-ci a frappé les pays asiatiques et a conduit au confinement. Elle ne touchait ni l’Europe ni les États-Unis, mais ces pays subissaient des manques de pièces indispensables pour les productions automobiles, celles de haute technologie, et des biens essentiels comme certains médicaments provenant des pays asiatiques ... C’était, poussée jusqu’à la caricature, la crainte déjà présente d’une perte de souveraineté et d’un échec flagrant de la « globalisation heureuse » que prônaient les libéraux.
Dans une deuxième phase la pandémie a frappé l’Europe, puis les États-Unis, avec un confinement et une chute brutale de la production, une baisse d’une ampleur sans précédent depuis la guerre. Les pays asiatiques reprenaient alors leurs exportations, mais avec des coûts de transports accrus.
Ainsi la diffusion des biens, plus exactement leur non diffusion, s’est faite plus rapidement que la pandémie.

C. T. : Comment analyser la situation actuelle ?

P. S. : La pandémie a provoqué une baisse générale du pouvoir d’achat, mais les plus démunis ont été les plus frappés. Les classes moyennes au sens large du terme ont durant cette période économisé, grâce aux aides reçues et par l’impossibilité de faire certaines dépenses, d’où une épargne d’environ 20 milliards d’euros, un excès de pouvoir d’achat qui a été dépensé après la fin du confinement et s’est traduit par le boom de 2021, alors que certains biens manquaient. Cet excès de demande était localisé et ne concernait que certaines catégories sociales. On a vu alors une croissance forte, insuffisante cependant pour retrouver le niveau d’avant pandémie.
Et au début 2022 c’est la guerre, avec des conséquences sur les prix des matières premières, ceux-ci avaient connu des tensions dès 2021 mais alors les hausses se généralisent.
Plusieurs facteurs se sont alors combinés : la reprise économique, la constitution de stocks de matières premières par la Chine par crainte d’éventuelles ruptures, et la spéculation financière à partir de cette situation.

C. T. : A présent s’ajoute donc la guerre en Ukraine ...

P. S. : La guerre a constitué un choc brutal. Les projets existants ont été plus ou moins bloqués, et deux matières premières essentielles, le pétrole et le gaz, ont été directement percutées. S’en est trouvée révélée l’extrême fragilité de l’économie allemande compte tenu de sa dépendance à la Russie, mais au-delà on a vu l’extrême fragilité des autres économies du fait de leur dépendance à l’Allemagne. Tel est l’effet pervers de la globalisation : la solidarité existe aussi dans les problèmes subis.
Lo situation est très difficile, quoi qu’on fasse les entreprises (à l’exception de celles du secteur pétrolier bien sûr) subissent une hausse des coûts de production à la mesure de leur consommation d’énergie. Ces hausses alimentent l’inflation, qui elle-même appelle à l’augmentation des salaires, d’où l’engagement dans une spirale, 10 % pour l’Europe, 6 % pour la France, et une baisse significative du pouvoir d’achat.
La Banque centrale européenne est amenée à dire qu’il ne faut pas de hausse des salaires, c’est en effet le seul prix sur lequel elle peut jouer, celui de la force de travail. Quant à la hausse des taux d’intérêt elle va avoir des conséquences sévères pour les pays endettés, pour la France le remboursement de la dette représente déjà le deuxième ou troisième poste du budget. Quant au FMI il en rajoute en exigeant qu’on en finisse avec le « quoiqu’il en coûte », que le gouvernement français poursuivait sous des formes diverses.

C. T. : Lo question obligée : Que faire ?

P. S. : Les gouvernements se trouvent dans une situation difficile, dons l’incapacité de proposer des politiques économiques efficaces.
Face à l’inflation il leur est plus difficile de recourir à l’arme traditionnelle qu’est la hausse des taux d’intérêt, car dans le même temps ils sont confrontés à l’augmentation de leur dette. La Banque centrale de Francfort avait maintenu des taux nuls, ce qui entretenait l’idée qu’on pouvait s’endetter sans problème. Ainsi l’Allemagne qui était jusque-là le bon élève en la matière voit son taux d’endettement franchir la barre des critères de Maastricht.

C. T. : Et du côté du mouvement ouvrier, des gauches ?

P. S. : On sait que dans ce domaine les idées simples sont mauvaises et que les idées complexes ne sont pas sûres.
Une idée séduisante mais dont toute l’histoire montre qu’elle est fort dangereuse est de considérer qu’une crise économique conduit à une crise sociale elle-même porteuse d’une promesse de révolution. En Argentine c’était en 1975 l’idée de l’ERP (Armée Révolutionnaire du Peuple), qui considérait qu’une dictature obligerait à aller de l’avant, cela a conduit à l’élimination de 30 000 militants. Le choix du pire n’est jamais judicieux.
Une proposition est de bloquer les prix, tous les prix (à l’exception des salaires, car malgré tout ils sont le prix de la force de travail]. Un premier problème est que pendant la période du blocage se développent corruption et marché noir, et qu’il faut éventuellement recourir à des inspecteurs populaires pour surveiller les prix ... L’outre problème est celui de la sortie du blocage, qui se traduit toujours par une explosion des prix, laquelle peut être temporaire ou durable, avec dans ce cas le risque de basculer dans l’hyperinflation, une situation de tous les dangers.

C. T. : Quelles sont les conséquences du basculement dans une situation d’hyperinflation ?

P. S. : L’hyperinflation c’est l’explosion de la pauvreté. Avec une baisse générale du pouvoir d’achat et des différenciations très importantes, si les salariés des grandes entreprises peuvent se défendre ce n’est pas le cas des secteurs non syndiqués, des travailleurs de l’économie informelle ...
Une toute petite fraction, de l’ordre de 5 % de la population, qui dispose des moyens de spéculer, va au contraire s’enrichir. On aura donc une hausse vertigineuse des inégalités. Et face à l’impuissance des gouvernements le risque de régimes autoritaires, voire fascisants. Ce qui n’est pas mécanique, on a vu une telle évolution dan l’Allemagne des années 1930, mais pas en Amérique latine lorsque certains pays connurent une hyperinflation au cours des années 1990. Reste qu’alors un tel risque existe inévitablement.

C. T. : Existe-t-il d’autres réponses face à l’inflation ?

P. S. : Une autre possibilité est de bloquer certains prix, ce qui est envisageable sur des biens essentiels, et en référence à un panier de base.
Concernant les salaires, il peut être intéressant de se pencher sur ce qui s’est passé avec les salariés de Total, lorsqu’ils ont protesté contre l’augmentation, en effet scandaleuse, que s’est accordée son PDG et celle des dividendes versés aux actionnaires, et ont revendiqué une augmentation des salaires.
Ce qui est distribué aux actionnaires vient moins du profit proprement dit (qui provient du raffinage) que de la rente liée à l’extraction de la matière première. Il apparaît un raisonnement sous-jacent, qui conduirait non pas à demander une augmentation des salaires indexée sur les prix, ce qui alimente la spirale inflationniste, mais à greffer le salaire sur la rente et à l’indexer sur les dividendes. C’est prendre en compte que la partie ne se joue pas à deux, entre prix et salaires, mais à trois entre salaires, profits et prix.
le raisonnement est subtil et seulement applicable à certaines entreprises. Mais on peut penser que s’il se concrétisait il y aurait des effets d’entraînement. Et cela vaudrait invitation aux entreprises de distribuer moins de dividendes pour opérer davantage d’investissements.
La différenciation entre travailleurs des grandes entreprises, fortement syndiqués dans le secteur public, moins dans le secteur privé, et ceux des petites et moyennes entreprises, en général peu ou pas syndiqués, est une réalité ancienne à laquelle est confronté de longue date le mouvement ouvrier, et qui dans le contexte actuel ne peut que s’aggraver. On peut seulement compter sur certains effets d’entraînement.
Quant au secteur des services, de la santé, de l’éducation, le problème doit être posé en termes politiques, en relation avec le débat sur les communs et le service public.
Dans ce cas, il est important de connaître les coûts, car contrairement aux illusions entretenues par certains il n’y a pas d’argent magique ni de dette qui va s’évaporer naturellement. Mais il faut refuser que ces coûts déterminent les rétributions en fonction de critères de compétitivité, pour poser qu’il s’agit de répondre à partir de critères sociaux et politiques quel est le juste salaire pour par exemple des métiers exigeant les compétences demandées à une infirmière ou à un enseignant ?

C. T. : Est-ce qu’on peut dire que l’inflation, loin d’être un phénomène conjoncturel, par exemple lié à la seule guerre en Ukraine, renvoie à des changements profonds du système lui-même ?

P. S. : Toute grande crise est un moment de mutation et nous sommes en présence d’une grande crise qui remet en cause les fondements de la globalisation telle qu’elle a été pratiquée, qui réessentialise la notion de service public et ouvre la voie à des perspectives nouvelles. Ce fut le cas après la grande crise des années Trente et la guerre de 1939-1945, c’est je crois le cas aujourd’hui avec la crise inflationniste, la crise climatique et celle du sens du travail, tout cela dans un contexte de révolution technologique, d’essor des réseaux sociaux, d’affaiblissement des syndicats traditionnels, de bouleversement internationaux... Toutes crises qui se chevauchent et dont les effets agissent déjà sur les comportements et les envies de changer de société, aussi bien pour le meilleur que pour le pire. ■

Propos recueillis par Francis Sitel

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