Édition du 22 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Israël - Palestine

Israël-débat. Quid du « statu quo » légué par Netanyahou ?

Contrairement à nombre de ses prédécesseurs, le jeune Benyamin Netanyahou n’avait pas prévu de faire carrière en politique. Les anciens premiers ministres israéliens tels que David Ben Gourion [premier ministre de mai 1948 à janvier 1954 et de novembre 1955 à juin 1963], Shimon Peres [à diverses reprises premier ministre depuis 1977] et Ehud Olmert [premier ministre d’avril 2006 à mars 2009] ont choisi la voie politique dès leur plus jeune âge. Yitzhak Rabin [premier ministre de juin 1974 à juin 1977 et de juillet 1992 à novembre 1995], Ariel Sharon [premier ministre de mars 2001 à avril 2006] et Ehud Barak [premier ministre de juillet 1999 à mars 2001] se sont tournés vers la politique après une carrière militaire, comme de nombreux autres généraux.

Tiré de À l’encontre.

Netanyahou, en revanche, a grandi dans l’ombre d’un frère aîné, Yoni, qui était élevé par sa famille – et particulièrement par leur père, Benzion – pour devenir un futur dirigeant. Bibi, quant à lui, voulait devenir un homme d’affaires à l’américaine. C’est la mort de Yoni, soldat lors du raid commando d’Entebbe en 1976, et le talent naturel dont le jeune Benyamin a fait preuve lors de débats et d’apparitions à la télévision, qui ont lancé ce qui est sans doute la carrière politique la plus réussie de l’histoire d’Israël.

Netanyahou quitte aujourd’hui ses fonctions de premier ministre le plus longtemps en poste en Israël, après un mandat sans précédent de 12 années consécutives qui s’ajoute à un mandat de trois ans dans les années 1990 – un exploit que la plupart des observateurs jugeaient impossible dans le système politique chaotique et fragmenté d’Israël. Comme de nombreux Israéliens, j’ai passé la majeure partie de ma vie adulte avec Netanyahou comme premier ministre.

La question qui devrait être posée aujourd’hui n’est pas de savoir si Netanyahou reviendra un jour sur la scène politique. Il s’agit plutôt de savoir quel type d’héritage il laisse derrière lui, et si les courants sous-jacents qui l’ont poussé au pouvoir et l’ont si bien servi ont finalement changé. Cette journée ne concerne-t-elle que Bibi – un dernier épisode du feuilleton de ses dernières années au pouvoir – ou s’agit-il d’une transformation plus significative, qui pourrait entraîner un changement réel en Israël-Palestine ?

Une décennie de maintien du statu quo

La question palestinienne était et reste la question la plus importante de la vie israélienne, construisant et affectant tous les aspects de la politique, y compris parmi les citoyens juifs eux-mêmes. Si l’on considère le simple fait que la plupart des Palestiniens sous souveraineté israélienne – même les résidents de Jérusalem-Est, la capitale dite « indivise » d’Israël – ne sont pas autorisés à voter ou à être élus à un poste national, on commence à imaginer les nombreuses façons dont tout changerait si Israël devenait une démocratie sur la base d’« une personne, un vote ».

Mais il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin. Aujourd’hui encore, tous les aspects fondamentaux qui sous-tendent la société israélienne – du rôle que joue l’armée dans l’organisation de la vie israélienne au statut juridique de la religion juive, en passant par les lois régissant l’attribution des terres appartenant à l’Etat – sont liés à la question palestinienne.

Au début du mandat de Netanyahou en tant que Premier ministre, j’ai soutenu que son ascension signifiait un choix stratégique des Israéliens de maintenir le prétendu « statu quo » de contrôle sur des millions de Palestiniens. Presque tout ce qui s’est passé depuis a réaffirmé cette observation – ou plus exactement, tout ce qui ne s’est pas passé. Le blocus de Gaza n’a jamais été levé ; l’Autorité palestinienne est restée un sous-traitant d’Israël en Cisjordanie occupée plutôt qu’un Etat en devenir ; les activités de colonisation se sont poursuivies sans qu’Israël n’annexe officiellement aucun territoire occupé ; et la Knesset a adopté la loi sur l’Etat-nation juif [juillet 2018], conçue pour empêcher toute contestation du caractère de l’Etat par ses citoyens palestiniens tout en consacrant le statut supérieur de la majorité juive.

Certaines de ces questions étaient en suspens, ou du moins considérées comme telles, en février 2009, lorsque Benyamin Netanyahou a battu Tzipi Livni [alors membre de Kadima, ex du Likoud] pour redevenir Premier ministre. Aujourd’hui, alors qu’il quitte ses fonctions, une nouvelle génération d’Israéliens et de Palestiniens s’est habituée à considérer ces arrangements – le « statu quo insoutenable » – comme des réalités indiscutables.

Il est vrai qu’à l’époque où Netanyahou est revenu au pouvoir en 2009, les forces qui poussaient au changement étaient déjà sur le déclin. Le mouvement national palestinien ne s’était jamais remis de la mort de Yasser Arafat [en 2004] et du double jeu des accords d’Oslo et de la deuxième Intifada [de 2000 à 2004-05]. Les Etats-Unis et le reste de l’Occident perdent de l’intérêt pour le Moyen-Orient ; l’économie israélienne est en pleine expansion, grâce à un secteur technologique et à une industrie militaire qui en feront une puissance régionale, tandis que le monde arabe reste à la traîne. Pourtant, c’est Netanyahou qui a reconnu ces développements, ou plutôt qui a parié sur eux, très tôt.

Le « printemps arabe » a peut-être été l’événement le plus important dont a bénéficié le gouvernement de Netanyahou. Les guerres civiles qui ont éclaté dans son sillage et la montée en puissance de l’Etat islamique ont retourné tout le monde – y compris les dirigeants palestiniens à Ramallah – contre le statu quo. Le « printemps arabe » a ouvert la porte à la concurrence israélo-iranienne pour l’influence régionale qui est devenue le centre des ambitions géopolitiques de Netanyahou ; il a également permis l’alliance israélienne avec les Etats du Golfe qui a abouti aux accords d’Abraham [en septembre 2020, avec les Emirats arabes unis, Bahreïn, puis le Soudan et le Maroc].

Les nouvelles élites

Naviguant dans ces eaux, Netanyahou s’est révélé extrêmement doué pour adopter une forme de politique de confrontation qui a progressivement modifié l’ensemble du système politique israélien. Il y a dix ans, il n’y avait pas de consensus israélien sur la manière ou la possibilité de s’affronter avec l’Iran, ou sur l’incapacité de parvenir à un accord sur le statut final avec les Palestiniens. Il y en a un aujourd’hui. En maintenant la stratégie du statu quo pendant plus d’une décennie, Netanyahou est devenu un leader transformateur et important pour Israël, et peut-être pour toute la région.

Ironiquement, l’espace marginal dans la mentalité israélienne pour les questions relatives à l’occupation et aux colonies a permis la formation du gouvernement étrange qui a fait tomber Netanyahou – un gouvernement dans lequel les travaillistes, le Meretz et même le Ra’am [de Mansour Abbas] soutiennent Naftali Bennett, l’ancien chef du Conseil de Yesha (l’organisation qui chapeaute le mouvement de colonisation) comme Premier ministre [voir à ce propos l’article de Gideon Levy publié sur ce site le 3 juin et celui consacré à Mansour Abbas le 10 juin].

Netanyahou a été un transformateur dans un autre sens, interne cette fois-ci. Il est arrivé au pouvoir en 1996 grâce à ce que l’on appelait communément « la coalition des ratés » – une union de communautés et de minorités au bas de la hiérarchie politique, sociale, économique et culturelle juive d’Israël : les Juifs Mizrahi (descendants d’immigrants de pays arabes et musulmans) ; les immigrants de première génération de l’ancienne Union soviétique ; les nationaux-religieux (le groupe central du mouvement de colonisation), qui avaient perdu la faveur du courant dominant en Israël après l’assassinat de Rabin [le 4 novembre 1995] ; et les ultra-orthodoxes, l’une des communautés les plus pauvres d’Israël.

Netanyahou a surmonté tous ces clivages et contradictions internes au nom d’une cause commune : faire tomber l’ancienne élite composée principalement de Juifs ashkénazes (européens), qui détenaient la plupart des postes de pouvoir dans l’économie israélienne, le système judiciaire, le monde universitaire, les médias et, dans une certaine mesure, l’armée. La démographie était de son côté, et lorsque Netanyahou est revenu au pouvoir, sa coalition disposait d’une majorité faible mais significative sur la base de cet objectif – même si les citoyens palestiniens, qui s’alignaient sur la gauche, votaient également en nombre croissant.

Naturellement, pour la droite, faire avancer la cause des Juifs défavorisés allait de pair avec le maintien d’un statut inférieur pour les Palestiniens en tant que minorité nationale. Sur certains fronts, les gouvernements successifs de Netanyahou ont joué la carte individuelle de citoyens palestiniens d’une manière qu’aucun gouvernement centriste ou de gauche n’a jamais fait ; toutefois, cela n’a été le cas que tant que cela signifiait ouvrir des portes à des Palestiniens en tant qu’individus, tout en leur interdisant de remettre en question les dispositions constitutionnelles fondamentales d’Israël, les symboles de l’Etat et la répartition des terres.

Dans les dernières années de Netanyahou, lorsque la politique est devenue une question de survie, la coalition politique du Premier ministre a commencé à se désagréger. L’élite ashkénaze de la droite, la branche la moins idéologique du mouvement national-religieux et certains anciens immigrants soviétiques se sont sentis suffisamment puissants pour se joindre au centre et à la gauche sioniste contre le Premier ministre, faisant ainsi de Bibi la victime de son propre succès, une fois de plus. Pendant ce temps, Netanyahou a commis son acte le plus désespéré et le plus audacieux en tentant de former un gouvernement avec le parti islamiste Ra’am, brisant ainsi le tabou raciste de la politique israélienne qui interdit de former des coalitions avec des partis palestiniens.

Ici, une fois de plus, Netanyahou a prouvé qu’il était un leader transformateur, et pas seulement quelqu’un qui navigue habilement dans les courants de son temps. Tout n’est pas le fait de Netanyahou – les réseaux sociaux, les changements mondiaux et économiques, ainsi que la dynamique démographique ont tous joué un rôle. Pourtant, l’Israël que Netanyahou laisse derrière lui semble plus multiculturel que jamais, même en ce qui concerne la visibilité des citoyens palestiniens dans la sphère publique. Cependant, c’est aussi un Israël qui s’est conforté dans sa propre vision d’un Etat ethnique, dans l’idée de la suprématie juive, dans le siège de Gaza et dans un régime d’occupation en Cisjordanie, maintenu par une surveillance technologique avancée, un maintien de l’ordre par des sous-traitants et une force militaire meurtrière.

Se replier sur soi

Et maintenant ? Netanyahou a fait sortir les Israéliens et les Palestiniens de l’ère des intifadas et des négociations pour les faire entrer dans une réalité apparemment permanente où Israël est une superpuissance régionale dotée d’un régime dans lequel les Juifs détiennent presque tous les biens et privilèges. Ce n’est pas une coïncidence si le seul groupe palestinien qui a fait avancer sa cause de manière significative au cours de son ère a été les Palestiniens citoyens d’Israël, qui, tout en étant encore fortement discriminés, ont capitalisé sur leur accès au système politique et leur capacité à voter et à être élus.

Mais tant que le reste du peuple palestinien – à Gaza, à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et dans la diaspora – ne sera pas capable de se regrouper et de présenter un défi politique cohérent à Israël, et en l’absence d’un défi extérieur fort, les arrangements actuels se maintiendront probablement, d’autant plus que le nouveau gouvernement n’a pas le mandat et le consensus nécessaires pour un changement.

A court terme, la société israélienne se repliera encore plus sur elle-même, de nombreuses parties prenantes tentant d’enregistrer des gains dans le nouvel environnement. Prenons, par exemple, le parti accommodant Meretz, qui n’a pas siégé au gouvernement depuis 20 ans et qui détient aujourd’hui trois portefeuilles ministériels. Il n’aura aucun intérêt à faire bouger les choses.

Toutefois, la leçon de l’ère Netanyahou est que même le statu quo n’est jamais vraiment statique. Tout comme les arrangements internes qui le maintenaient au pouvoir se sont effondrés – malgré sa tentative désespérée de s’accrocher – des opportunités plus larges émergent maintenant. L’héritage le plus empoisonné de Netanyahou est qu’il a fait croire à tout le monde qu’une réalité alternative ne pouvait jamais exister. Son départ devrait servir à rappeler qu’il en existe toujours une. (Article publié sur le site israélien +972, le 13 juin 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Noam Sheizaf est un journaliste et éditeur indépendant. Il a été le directeur exécutif fondateur et le rédacteur en chef du magazine +972. Avant de rejoindre +972, il a travaillé pour le journal local Ha-ir de Tel-Aviv, Ynet, et le quotidien Maariv.

Noam Sheizaf

Noam Sheizaf est un journaliste et éditeur indépendant. Il a été le directeur exécutif fondateur et le rédacteur en chef du magazine +972. Avant de rejoindre +972, il a travaillé pour le journal local Ha-ir de Tel-Aviv, Ynet, et le quotidien Maariv.

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