Édition du 21 mars 2023

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Asie/Proche-Orient

Israël et ses colons ne sont pas les seuls responsables du pogrom de Huwara

L’indulgence sans limite des partisans d’Israël en Occident a ouvert la voie à un gouvernement fasciste déterminé à « éliminer » les communautés palestiniennes.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/03/12/pourquoi-huwara/

La violente attaque menée par des centaines de colons juifs contre la ville palestinienne de Huwwara la semaine dernière – ainsi que la réponse du nouveau gouvernement israélien d’extrême droite – a divisé l’opinion juive en Israël et profondément déconcerté les juifs à l’étranger.

Le Board of Deputies, qui prétend représenter la communauté juive de Grande-Bretagne et qui est généralement un défenseur contre vents et marées d’Israël, s’est senti obligé la semaine dernière de publier une courte déclaration condamnant les commentaires d’un ministre israélien de haut rang, Bezalel Smotrich, après qu’il a appelé à l’« anéantissement » de Huwwara.

Le week-end dernier, l’éminent historien britannique Simon Schama a qualifié les événements de Huwwara d’« absolument, totalement horribles » et a exhorté ses compatriotes juifs à ne plus se taire.

Il a été appuyé par Margaret Hodge, une députée travailliste connue qui a été à l’avant-garde des attaques contre le précédent dirigeant du parti, Jeremy Corbyn, en raison de son engagement en faveur des Palestiniens. Elle a déclaré qu’Israël se trouvait à un « moment dangereux » et que les juifs britanniques ne pouvaient pas « rester les bras croisés ».

Même Yehuda Fuchs, le commandant de l’armée israélienne dont les soldats ont laissé les colons de se déchaîner, a qualifié l’attaque de « pogrom », un mot aux connotations particulièrement troublantes pour les juifs, puisqu’il est historiquement associé aux massacres et au nettoyage ethnique des communautés juives en Europe de l’Est, qui ont servi de prélude à l’holocauste nazi.

Mais les Palestiniens n’ont pas besoin de la très tardive sympathie d’Israël ou de ses partisans, et encore moins de l’armée israélienne, pas plus qu’ils n’ont besoin des appels totalement creux à la « retenue » et au « calme » lancés par les capitales occidentales.

Ce dont ils ont besoin, c’est d’une véritable solidarité et de véritables protections internationales, d’autant plus qu’un fascisme religieux déclaré déferle sur Israël. Au lieu de cela, une grande partie des déclarations faites à la suite de l’attaque, même si elles sont bien intentionnées, induisent en erreur bien plus qu’elle ne clarifient.

Le règne de la terreur

Le 26 février, une foule de plusieurs centaines de colons a pris d’assaut Huwwara et a passé plusieurs heures à terroriser les habitants, à piller et à brûler des maisons et des voitures.

Un Palestinien a été abattu au cours de ces événements et une centaine d’autres Palestiniens ont été blessés. Des vidéos montrent que des soldats israéliens et des policiers armés ont participé à l’attaque des colons ou sont restés en marge.

Ce déchaînement fait suite à la mort de deux colons, tués par un tireur palestinien plus tôt dans la journée. Depuis de nombreux mois, les Palestiniens sont de plus en plus inquiets, à la fois de l’incapacité persistante de leurs dirigeants à obtenir la moindre avancée diplomatique et de l’augmentation constante de la violence de l’État d’Israël et des colons.

L’année dernière a été la plus meurtrière pour les Palestiniens de Cisjordanie depuis près de vingt ans.

Huwwara est particulièrement exposée. Elle se trouve sur un grand carrefour proche de la grande ville palestinienne de Naplouse. Il s’agit d’une artère essentielle pour les colons, car la plupart des véhicules, qu’ils soient palestiniens ou juifs, doivent passer par Huwwara pour circuler entre le sud et le nord de la Cisjordanie occupée.

C’est à proximité de ce carrefour, quelques heures avant l’attentat, que les deux colons ont été tués.

Les colons de cette région sont parmi les plus extrémistes et les plus violents des territoires occupés, ceux qui votent massivement pour les fascistes religieux qui sont aujourd’hui des partenaires clés du gouvernement de Benjamin Netanyahu.

La faction du sionisme religieux, dirigée par Smotrich et Itamar Ben-Gvir, est sortie des élections générales de l’année dernière en troisième position au Parlement.

Près de 30 ans après la signature des accords d’Oslo, alors qu’Israël refuse toujours d’honorer un processus censé conduire au démantèlement des colonies et à l’autonomie palestinienne, Huwwara s’est retrouvée définitivement piégée sous le contrôle de l’armée israélienne.

Les soldats israéliens sont supposés garantir la sécurité des habitants palestiniens de la ville, mais au lieu de cela, comme tant d’autres Palestiniens de Cisjordanie, ces habitants vivent sous le règne de la terreur de colons juifs « voisins » que l’armée israélienne ne cesse d’appuyer.

Le week-end dernier, le rapporteur des Nations unies pour les territoires occupés, Francesca Albanese, a déclaré à la BBC qu’Israël devrait faire l’objet d’une enquête pour crimes contre le peuple palestinien.

« Des attaques sans pitié »

Smotrich, ministre israélien des finances, à qui Netanyahu a également accordé des pouvoirs sans précédent pour diriger l’occupation, a réagi à l’attaque de Huwwara en appelant à une plus grande violence. Il a demandé que la ville soit « anéantie ».

Il a toutefois nuancé sa déclaration en affirmant qu’il était important que l’État israélien organise la violence plutôt que de la laisser au mouvement des colons qu’il représente.

«  Le ciel nous interdit de confier cette tâche à des particuliers », a-t-il déclaré. « Je pense que le village de Huwwara devrait être anéanti, mais je pense que c’est à l’État d’Israël de le faire. »

Son commentaire n’est pas tombé du ciel. Quelques heures avant l’invasion de Huwwara par les colons, Smotrich avait demandé à son propre gouvernement d’abandonner les discussions avec les responsables palestiniens en Jordanie afin d’apaiser les tensions. Il a demandé au contraire qu’Israël attaque les villes palestiniennes « sans pitié avec des chars et des hélicoptères ».

D’autres députés de sa faction lui ont fait écho. Zvika Fogel, un général à la retraite qui était autrefois en charge de Gaza, a déclaré en réponse au déchaînement des colons : « Huwwara fermée et incendié – c’est ce que je veux voir ».

En décembre dernier, il a déclaré à la chaîne britannique Channel 4 News qu’Israël était « trop clément » envers les Palestiniens et qu’il était « temps pour nous de cesser de l’être ».

Tous deux donnaient corps à un slogan familier contre les Palestiniens, crié lors des manifestations de la droite fasciste israélienne : « Que votre village brûle ».

Dans tout autre contexte, l’appel d’un ministre de haut rang à la violence organisée par l’État contre des civils en raison de leur statut ethnique ou national serait clairement considéré comme génocidaire. Mais, bien entendu, d’autres normes s’appliquent à Israël, partenaire clé des États-Unis et de l’Europe dans la projection de la puissance occidentale au Moyen-Orient, riche en ressources fossiles.

Au lieu de cela, la pleine signification de la menace de Smotrich – étant donné que lui et son partenaire, Ben-Gvir, le ministre de la police, contrôlent les moyens par lesquels de telles actions génocidaires peuvent être entreprises – n’est pas abordée.

L’administration Biden a qualifié ses remarques d’« irresponsables » et de « répugnantes ».

Le journal considéré comme libéral Haaretz s’est contenté d’avertir que Smotrich exhortait à une « punition collective » des Palestiniens, en violation du droit international. Or, la punition collective est le fonds de commerce de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens depuis des décennies.

Projet génocidaire

À mon avis, il se passe quelque chose de bien plus sinistre. Le commentaire de Smotrich selon lequel il ne devrait pas incomber aux individus d’« éliminer » les communautés palestiniennes – que c’était le devoir de l’État – s’adressait à ses partisans parmi les colons fanatiques. Il leur disait deux choses…

Premièrement, il rappelait à ces fascistes religieux, les électeurs qui l’ont propulsé au gouvernement, que Ben-Gvir et lui-même sont désormais l’État, et grâce à eux. Il ne cherchait pas à dissuader les colons de perpétrer des violences génocidaires contre les Palestiniens. Il les a rassurés en leur disant qu’il était là pour les aider.

Lui et Ben-Gvir dirigent désormais l’occupation. Il disait aux colons qu’ils avaient des alliés en haut lieu pour leur projet génocidaire.

Mais, à mon avis, il a fait quelque chose de plus. Il leur rappelait également que Ben-Gvir et lui-même se battent de leur côté, mais qu’ils ne peuvent pas gagner la bataille seuls. Ils ont besoin des colons pour les aider dans leur lutte contre les membres hésitants du gouvernement ou contre ceux qui, au sein du gouvernement, pourraient s’abstenir par crainte d’une réaction internationale.

Les remarques de Smotrich n’ont pas pour but de limiter les excès des colons. Il souhaite qu’ils exercent une pression encore plus forte sur le gouvernement afin de renforcer sa position.

Plus il parviendra à forcer l’État à « effacer » des endroits comme Huwwara – ou à aider les colons à le faire – plus sa base de soutien s’élargira, plus il deviendra une figure centrale de la politique israélienne, et plus son programme et celui des colons se normaliseront.

Smotrich sait également que l’opposition à la violence génocidaire des colons n’est peut-être que superficielle pour une grande partie du public juif israélien. La déshumanisation des Palestiniens et l’incitation à la violence sont des pratiques courantes, tant à droite que dans la prétendue « gauche ».

En le montrant du doigt, on voudrait faire croire que des ministres plus respectables, voire des Premiers ministres, ne s’expriment pas ou ne pensent pas de la sorte depuis des décennies.

Mais des généraux, des responsables politiques et des rabbins comparent régulièrement les Palestiniens à des cafards, des serpents, des poux et des cancers.

Des rabbins colons ont même appelé les juifs à tuer des bébés palestiniens.

En 2008, Matan Vilnai, un général de l’armée qui était à l’époque vice-ministre travailliste de la défense, a appelé à une « shoah » – le mot hébreu pour le massacre des communautés juives d’Europe – contre les Palestiniens de Gaza.

Ehud Barak, ancien premier ministre travailliste, a comparé Israël à une « villa dans la jungle », laissant entendre que les créatures dangereuses qui se trouvaient à l’extérieur devaient être exterminées.

Lors des élections générales de 2019, Netanyahu a lui-même laissé entendre que les partis représentant l’importante minorité de Palestiniens d’Israël, très opprimée, « veulent tous nous anéantir – femmes, enfants et hommes ». L’implication était claire : Israël avait le droit d’anticiper cet anéantissement.

Smotrich sait que la plupart des juifs israéliens comprennent, au moins sans trop se l’avouer, que leur État juif autoproclamé a été fondé en anéantissant – en faisant littéralement exploser et en démolissant – plusieurs centaines de communautés comme Huwwara en 1948.

Alors pourquoi ne pas poursuivre ce processus dans les territoires occupés ? Pourquoi ne pas rendre explicite dans les zones occupées en 1967 ce qui était tout à fait routinier dans les zones saisies en 1948 ?

Tolérance zéro

Alors que les critiques se concentrent sur Smotrich, des tendances plus générales sont ignorées. Depuis plus d’un demi-siècle, les colons et l’armée – et derrière eux, l’État israélien – travaillent main dans la main pour chasser les Palestiniens de certaines parties de la Cisjordanie occupée et de Jérusalem-Est.

Même le département d’État américain a noté en 2021 que les forces de sécurité israéliennes n’empêchaient généralement pas les attaques des colons contre les Palestiniens et que les colons violents n’étaient presque jamais tenus de rendre des comptes.

Ce sont l’armée et la police qui ont permis aux colons de se déchaîner à Huwwara. Ces mêmes forces de sécurité n’ont arrêté pratiquement aucun des centaines de pogromistes et ont relâché presque immédiatement la demi-douzaine d’entre eux qui avaient été interpellés.

Ce n’est pas comme si l’État israélien était incapable de traiter avec les juifs israéliens – et encore moins avec les Palestiniens qui font valoir leurs droits – lorsqu’il le souhaite.

L’armée et la police qui ont assisté à l’attaque des colons contre Huwwara se sont montrées tout à fait capables, vendredi dernier, de fermer la ville à un convoi de militants israéliens de défense des droits de l’homme qui tentaient d’effectuer une visite de solidarité. Elle l’a fait alors même que les colons continuaient à traverser la communauté palestinienne.

Et contrairement à son approche non interventionniste avec les colons, l’armée était prête à frapper et à tirer des grenades assourdissantes sur les militants de la solidarité.

De même, les forces de sécurité ont fait preuve d’une poigne de fer le week-end dernier à l’égard des Israéliens qui protestaient contre la prise de contrôle par les colons de maisons palestiniennes dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem, et des manifestants anti-gouvernementaux pacifiques à Tel Aviv, qui ont été chargés par des policiers à cheval et qui ont subi des tirs de canon à eau.

Ben-Gvir a ordonné à la police de faire preuve d’une « tolérance zéro » à Tel-Aviv, alors qu’il a fermé les yeux à Huwwara. Le ministre dont les forces de police n’ont pas pu prévoir un pogrom tout à fait prévisible de la part des colons a averti sombrement lundi que la gauche israélienne était en train de « planifier le prochain meurtre », soi-disant celui de Netanyahu et de sa femme, Sara.

La différence de traitement n’a pas échappé aux manifestants de Tel-Aviv, qui ont interpellé les forces de sécurité : « Où étiez-vous à Huwwara ? »

L’arbre qui cache la forêt

La réalité est que le commentaire de Smotrich était imprudent, grossier et non diplomatique. Mais l’indignation suscitée par sa rhétorique et celle de Ben-Gvir sert aujourd’hui principalement de couverture bien pratique à ceux qui ont toujours soutenu Israël en tant qu’État juif suprématiste.

La plus grande offense de Smotrich n’est pas d’avoir appelé à la destruction de Huwwara, ni même d’avoir alimenté les crimes commis par ses alliés colons fascistes. C’est qu’il souligne un peu trop clairement ce qui se passe depuis plus de cinq décennies dans les territoires occupés – et avant cela, à l’intérieur d’Israël.

Son crime est d’offrir la vérité sans fard. Sa transgression est de chercher à intensifier et à accélérer une politique d’État de violence et de nettoyage ethnique qui, jusqu’à présent, a été menée un peu plus discrètement et progressivement – une politique d’« annexion rampante » qui remonte aux dirigeants travaillistes et aux généraux Moshe Dayan et Yigal Allon.

Avant que le Conseil des députés ne dénonce les remarques de Smotrich, il a publié une déclaration beaucoup plus typique lorsque les colons ont déchaîné leur violence sur Huwwara. Cette déclaration ne faisait pas que lier le déchaînement contre la communauté palestinienne, soutenu par les forces de sécurité israéliennes, à la mort des deux colons, elle laissait entendre que l’attaque était une forme de représailles – ou, dans le langage des colons, « un prix à payer ».

Si un critique d’Israël avait fait quelque chose de similaire, mais dans l’autre sens, le conseil n’aurait pas tardé à suggérer que ce lien servait à minimiser ou à excuser la violence palestinienne.

Mais n’est-ce pas là la stratégie des apologistes d’Israël depuis le début ? Tout crime, tout outrage commis par Israël peut être justifié parce que les Palestiniens l’ont déclenché, ou parce qu’ils n’écoutent pas la voix de la raison, ou parce qu’ils veulent pousser les juifs à la mer.

Les excuses ont été interminables. Et aujourd’hui, avec le fascisme religieux au cœur du gouvernement Netanyahu, elles continuent plus belles que jamais. Smotrich et Ben-Gvir sont devenus l’excuse. Ils sont le problème… Ils sont la cause des malheurs d’Israël. C’est encore une fois de l’auto-illusion et de l’enfumage.

Israël a été fondé en tant qu’État suprématiste juif et il continue sur cette voie, devenant chaque année plus confiant et moins prêt à faire des compromis.

Tout porte à croire que les défenseurs d’Israël en Occident continueront à assister aux souffrances des Palestiniens, à qui l’on refuse le statut d’État et que l’on dépouille de leur dignité. La clameur grandira, mais uniquement pour demander à Smotrich et à Ben-Gvir de cesser de perturber le sommeil de ces apologistes alors que le feu couve.

Jonathan Cook
9 mars 2023 – Middle East Eye – Traduction : Chronique de Palestine
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Jonathan Cook

Écrivain et journaliste britannique indépendant, basé à Nazareth. Lauréat du prix spécial Martha Gellhorn pour le journalisme. Auteur de trois livres sur le conflit israélo-palestinien : Blood and Religion : The Unmasking of the Jewish State (2006) ; Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East (2008) et Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair (2008).

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