Édition du 21 septembre 2021

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Analyse politique

L’assassinat de Jovenel Moise : ses enjeux géopolitiques

La Géopolitique, en tant que discipline transversale, s’intéresse entre autres aux assassinats politiques, au rapprochement politico-idéologique des États dits ‘’voyous’’, aux organisations criminelles, aux actions terroristes et à la réponse concertée des puissances à ce fléau. Elle offre la meilleure grille d’analyse pour appréhender correctement les phénomènes criminels (François Gayraud) .En effet, depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, les chercheurs ne cessent de produire des réflexions pour la compréhension des faits politiques liés aux actions terroristes et criminelles.

Bleck D Desroses, professeur d ’Histoire et de Géopolitique

L’assassinat du président Jovenel Moise, en tant que crime transnational, doit être compris dans le prisme géopolitique en ce sens qu’il implique, à coté des membres de l’oligarchie et de la fraction radicale de l’opposition haïtienne, des pays étrangers dont la Colombie et la République Dominicaine etc. Il s’agit du septième chef d’État tué sur le continent depuis 1956 si l’on fait exception de Jhon Fritzgerald Kennedy.

Cette façon tragique de résoudre les conflits découlant de la gestion du pouvoir est assez courante en Amérique latine et dans la Caraïbe.Cette façon tragique de résoudre les conflits découlant de la gestion du pouvoir est assez courante en Amérique latine et dans la Caraïbe Cette façon tragique de résoudre les conflits découlant de la gestion du pouvoir est assez courante en Amérique latine et dans la Caraïbe Cette façon tragique de résoudre les conflits découlant de la gestion du pouvoir est assez courante en Amérique latine et dans la Caraïbe.Cette façon tragique de résoudre les conflits découlant de la gestion du pouvoir est assez courante en Amérique latine et dans la Caraïbe.

Cette façon brutale de résoudre les conflits découlant de la gestion du pouvoir est assez courante en Amérique latine et dans la Caraïbe, région sous la coupe réglée des États-Unis depuis l’effondrement de l’empire colonial européen au début XIXe siècle. Comment la République étoilée se comporte-t-elle traditionnellement face à l’assassinat d’un chef d’État sur le continent ? La réaction étasunienne ne varie-t-elle pas en fonction des enjeux politiques et géopolitiques ?

Dans l’histoire occidentale, le premier assassinat politique est celui de Jules César en l’An 44 av. J.-C. Ce complot ourdi par une cinquantaine de Sénateurs romains dont Brutus et Cassius, inquiets de la popularité et des reformes administratives du conquérant des Gaulles, visait à rétablir la République oligarchique menacée par les dérives tyranniques.

De nos jours, il est difficile d’atteindre un chef d’État en fonction sans déployer de gros moyens logistiques et financiers. Une telle opération ne peut se faire sans l’aval ou sans l’assentiment des instances du pouvoir même au cas où l’initiative criminelle vient de l’extérieur.

Certains assassinats politiques peuvent parfois provoquer l’effet pervers, des conséquences souvent dramatiques ou changer le cours de l’histoire. Celui du président Juvénal Habyarimana (1973-1994) est un exemple éloquent. En effet, le 6 avril 1994 son avion a été mystérieusement abattu par un missile. Cela a provoqué le plus grand génocide du XXe siècle. Plus de 800 000 Tutsis furent massacrés au Rwanda non sans l’appui des puissances occidentales.

Généralement l’assassinat d’un chef d’État résulte d’une crise interne impliquant les acteurs nationaux qui se battent pour le pouvoir ou d’une crise externe opposant la victime à un État voisin ou à une puissance dont la suprématie est contestée.

Il s’agit de la sentence ultime réservée à un Prince qui ne parvient pas à faire le jeu d’équilibre par la conciliation des intérêts contradictoires voire opposés ou encore de son incapacité à comprendre les grandes mutations politiques internes et externes.

L’assassinat politique peut être l’action organisée d’un groupe ou l’initiative d’un individu qui est en général un acte suicidaire. En effet, deux ans après l’assassinat de César Augusto Sandino (1895-1934), Anastasio Somoza García prit le pouvoir en 1936 au Nicaragua. Ce dernier devient un pion important pour les États-Unis en Amérique centrale en ce sens qu’il se lançait dans la lutte contre le communisme en appui à la politique d’endiguement du président Truman (1945-1953).

Le 21 septembre 1956, le règne de Somoza a pris fin brutalement. Il a été tué par Rigoberto Lopez Perez, un journaliste, alors qu’il participait à une fête organisée en son honneur. Cet assassinat n’était pas l’œuvre de la mafia requérant les services d’un commando, l’implication des autorités constituées et la mise en place d’une logistique complexe avec de gros moyens financiers. D’ailleurs, le dictateur nicaraguayen était soutenu par l’oligarchie et l’establishment américain. Il s’agissait d’un acte héroïque d’un citoyen révolté qui croit pouvoir changer le cours de l’histoire par le sacrifice de sa vie. Le commandant de la garde nationale, Luis Somoza Debayle qui est le fils du dictateur, prend les rênes du pouvoir jusqu’à sa mort en 1963.

Il est clair, l’assassinat de l’homme fort du Nicaragua en 1956 n’a pas permis un changement de paradigme. Les États-Unis et l’oligarchie nationale ont opté pour la continuité. Cette crise est rapidement résolue. Elle ne nécessite pas l’intervention de l’armée américaine ou de l’Organisation des États américains (OEA) qui est un instrument politique de la République étoilée.

Cinq ans après Somoza, un autre dictateur tombait tragiquement dans la région. Il s’agit d’un protégé de Washington qui s’embarquait, lui aussi, dans la lutte contre le péril du communisme dans le contexte de la Guerre froide. En effet, le 30 mai 1961 Rafael Leonidas Trujillo, responsable du massacre de plus de 20 000 Haïtiens en 1937, est tombé dans une embuscade sur la route de San Cristobal (Sud du pays) en République dominicaine.

Cet acte plonge le pays dans une crise institutionnelle et provoque un changement politique majeur rapidement déjoué. La gauche a pris le pouvoir aux élections de 1962 avec Juan Bosh. Le nouveau président est reversé l’année suivante par un coup d’Etat militaire, ce qui allait occasionner la guerre civile en 1965 opposant les Libéraux et les Conservateurs. Ne voulant pas assister à une nouvelle expérience socialiste dans la Caraïbe, l’armée américaine envahit le pays pour soutenir l’oligarchie conservatrice qui a pris le pouvoir un an plus tard avec le Dr Joaquim Balaguer. Cet ancien ministre des affaires étrangères de Trujillo établit dans le pays une dictature sous le couvert de la démocratie avec des illusions d’alternances jusqu’à son retrait de la vie politique en 1999.

Dans le contexte de la Guerre froide, la révolution cubaine de 1959 a ouvert une brèche dans la politique d’endiguement du géant nord-américain. Certains analystes pensent que la république étoilée voulait finir avec Trujillo pour que la répression de son gouvernement ne conduise pas à une révolution en République dominicaine, de la même façon que la Révolution cubaine avait été la conséquence de la répression du dictateur Fulgencio Batista.

Douze ans après le reversement du régime sanguinaire dominicain dont la monstruosité apparait dans l’assassinat des trois sœurs Maribal en 1960, un autre chef d’État est sacrifié sur le continent. Cet homme de gauche entré dans la légende des martyrs a marqué l’histoire de son pays et celle du continent. En effet, le 11 septembre 1973, Salvador Allende, accédant au pouvoir trois ans plus tôt au Chili, est tué à la suite d’un coup d’Etat militaire orchestré par le général Augusto Pinochet. Le président américain d’alors jurait dès 1970, la perte du socialiste chilien. À ce sujet Florian Delorme sur France Culture, rapporte que trois jours seulement après l’élection d’Allende, devant le Conseil national de sécurité, le président Richard Nixon(1969-1974) déclare : «  Notre principale préoccupation concernant le Chili, c’est le fait qu’Allende puisse consolider son pouvoir, et que le monde ait alors l’impression qu’il est en train de réussir. Nous ne devons pas laisser l’Amérique latine penser qu’elle peut prendre ce chemin sans en subir les conséquences ».

Le général putschiste, proche du géant nord-américain, a pris les rênes du pouvoir. Il a dirigé le pays dans la répression jusqu’en 2000.

L’armée américaine n’intervient pas au Chili en 1973 après l’assassinat d’Allende. Car sa chute n’a pas dérogé l’ordre américain. Au contraire, elle l’a rétablie. Sans nul doute, celui qui s’est emparé du pouvoir est un élément du système néocolonial américain.

En moins d’une décennie, un nouveau chef d’État est emporté par les vagues mortuaires. Cette fois, c’est en Amérique centrale. Il s’agit de Omar Torrijos, président panaméen, qui s’est battu pour la rétrocession du canal de Panama. Il est mort le 31 juillet 1981 dans un crash comme le président de l’Équateur, Jaime Roldós Aguilera deux mois avant. Ronald Reagan, devenu président des États-Unis, était suffisamment clair dans ses propos : « nous avons construit le canal, nous l’avons payé et nous allons le garder  ». Aucun des deux pays n’a été envahi par les troupes étasuniennes. Car, ces changements font partie de l’ordre américain.

Les deux chefs d’État sont respectivement remplacés par Nanuel Antonio Noriega (1981-1989) et Osvaldo Hurtado (1981-1984). Ces derniers adoptent une ligne politique assez souple et conciliante avec les États-Unis et le secteur des affaires américain jusqu’au revirement spectaculaire du général panaméen en 1989, ce qui lui a valu l’humiliation et la prison.

C’est comme une onde négative qui frappait le monde politique latino-américain et caribéen au début des années 1980.Trois chefs d’État sont tués en trois ans. Après Omar Torrijos et Jaime Roldós Aguilera, c’est Maurice Bishop à la Grenade en 1983. Cette ancienne colonie anglaise de la Caraïbe insulaire a été immédiatement envahie par l’armée américaine pour déloger les révolutionnaires d’obédience marxiste qui se sont emparés de l’appareil politique.

Aux yeux experts du Département d’État, l’assassinat du Premier ministre Maurice Bishop (1979-1983) est une dérogation de l’ordre américain dans la Caraïbe d’autant que ce changement politique était soutenu par Cuba, allié de l’Union des Républiques socialistes soviétiques(URSS).

Comme le souligne Karine Ramondy ‘’l’assassinat politique, comme pratique des relations internationales, est promis à un bel avenir car il permet d’affirmer la puissance des commanditaires sans les impliquer ouvertement tout cela à peu de frais pour le résultat apporté ‘’. En ce qui a trait à l’assassinat de Jovenel Moïse le 7 juillet dernier, un crime transnational impliquant des pays membres de l’OEA et alliés infaillibles de Washington, l’on constate que les États-Unis n’ont pas réagi par l’envoi des troupes en Haïti malgré la demande formulée par le prédécesseur d’Ariel Henry après ce crime. Deux scenarios sont possibles : 1.La disparition tragique du titulaire de l’exécutif haïtien n’a pas remis en question l’ordre régional établi depuis 1823 par James Monroe 2.Le chef d’État de facto devient un embarras pour la République étoilée comme le fut Trujillo après l’assassinat des sœurs Mirabal et la tentative d’attentat contre Romulo Betencourt au Venezuela en 1960.

Empêtré dans une crise socio-politique et économique sans issue depuis quatre ans affectant toutes les institutions nationales : la justice, le Parlement, la Police etc., ce président corrompu s’est associé aux gangs armés responsables de nombreux massacres à Port-au-Prince. Ses agissements ont affecté les fondements moraux de la Première puissance mondiale qui l’aurait laissé dévorer par les fauves de la mafia financière et politique, au cas où elle n’en est pas responsable, pour éviter le pire scenario d’un coup de main des puissances rivales qui avancent timidement dans les eaux caribéennes au mépris de la doctrine de Monroe.

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