Édition du 11 mai 2021

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L’élection en Équateur : diagnostic d’une grande défaite

Dimanche le 11 avril, le candidat néolibéral « pur et dur » Guillermo Lasso a facilement remporté le deuxième tour de l’élection dans ce pays andin, (+ de 52% des voix) contre le candidat de gauche Andrés Arauz, le dauphin de Rafael Correa, qui avait été président de 2007 à 2017. L’Équateur de cette époque s’inscrivait dans la « vague rose » qui a amené des partis progressistes à gouverner en Bolivie, en Argentine, au Brésil, en Uruguay, au Venezuela. Depuis quelques temps, la droite a fait un retour en force par tous les moyens (constitutionnels ou violents). L’élection en Équateur était dans ce contexte un test pour voir si cette tendance réactionnaire allait continuer. La réponse malheureusement, c’est oui.

L’ère des progressistes

Au début du millénaire, les mouvements populaires déclenchaient d’immenses mobilisations qui prenaient dans certains pays, comme en Bolivie et en Équateur, l’allure de véritables insurrections. Le tremblement de terre politique faisait sentir sa force jusqu’au Brésil, où un ouvrier syndicaliste promettait de changer cette terre d’inégalités et de violences. Dans les Andes, des mouvements paysans et autochtones prenaient les devants. Après des victoires électorales sans appel contre une droite corrompue et inféodée aux États-Unis, des gouvernements progressistes ont développé des programmes sociaux qui ont sorti des millions de gens du peuple de l’abjecte pauvreté. Les enfants des classes populaires pouvaient aller à l’école et même à l’université. Il y avait une certaine démocratisation du fait de l’irruption des masses sur la scène politique. Avec le Forum social mondial, nous étions des milliers à trouver inspirations et bonnes idées dans ces processus inédits.

Le retournement

Vers le début de la dernière décennie, des signes avant-coureurs annonçaient l’affaissement de ce projet progressiste. Lula (Brésil), Correa (Équateur), Morales (Bolivie) se disaient incapables de changer structurellement les règles du jeu au niveau économique, en restant dépendants des exportations de ressources naturelles sur un « marché » dominé par les grandes banques et les multinationales états-uniennes, européennes et, un peu plus tard, chinoises. Des réformes promises (comme la redistribution des grands domaines de l’agrobusiness au Brésil) ont été remises à la semaine des quatre jeudis. En Équateur, Correa qui devait protéger les terres autochtones en Amazonie les a finalement ouvertes au faux « développement » de l’industrie pétrolière. De grandes conflictualités ont éclaté avec les jeunes et les autochtones, notamment, contre l’augmentation du prix des denrées et des services de base (le transport public notamment). On remettait en question les méga projets (jeux Olympiques, construction de nouvelles infrastructures de prestige) alors que le peuple continuait de vivre dans des conditions insalubres. Et surtout, des secteurs populaires de plus en plus importants s’insurgeaient devant les pouvoirs abusifs des partis progressistes, gangrenés par le népotisme, la corruption et la centralisation des pouvoirs. De tradition technocratique, Correa affichait une arrogance décomplexée accusant toute critique d’être manipulée de l’extérieur et envenimant les relations avec le grande confédération autochtone du pays, la CONAI. Derrière cet éloignement entre les gouvernements et les secteurs populaires qui les avaient élus se trouvait également l’affaiblissement des mouvements sociaux dont plusieurs dirigeants avaient été « captés » par l’appareil étatique.

La droite remet cela

Au Brésil, la droite a effectué une sorte de coup d’état constitutionnel dans un pays où les institutions (parlement, appareil judiciaire) sont restées dans les mains des réactionnaires. Un processus similaire a permis le renversement d’Evo Morales en Bolivie, déstabilisé par ses frasques (il insistait pour changer la constitution pour lui permettre de se présenter une troisième fois à la présidence !). En Équateur, le successeur de Correa, Lenin Moreno, a viré à 180% en se rapprochant de l’oligarchie et des États-Unis. La gauche s’est fragmentée entre les partisans des partis progressistes et leurs critiques, assez souvent proches des milieux autochtones et écologistes. En Équateur, une troisième force a surgi entre les héritiers de Correa et la droite autour du mouvement du mouvement Pachakutik et de son leader Yaku Pérez qui, à la surprise générale, a obtenu près de 20 % des votes lors du premier tour des élections présidentielles. Lors du deuxième tour, Pachakutik a refusé d’appuyer le progressiste Arauz en prônant sans le dire directement l’abstention. C’est ce qui a permis au banquier Lasso de l’emporter finalement, alors que plus de 20% des gens, majoritairement autochtones, n’ont pas voté. On se retrouve aujourd’hui avec un gouvernement commis à aligner encore plus les politiques en fonction des intérêts de l’oligarchie, des extractivistes et des États-Unis. Les autochtones, mais aussi tout le monde, pourraient perdre gros.

Dur bilan

Le débat est déjà engagé en Équateur et ailleurs en Amérique latine sur les raisons de ce catastrophique résultat qui risque de faire mal paraître les progressistes un peu partout, comme au Pérou (où le deuxième tour des élections s’en vient) et un peu plus tard au Brésil (les élections auront lieu à l’automne 2022). Les progressistes et leurs partisans dans la social-démocratie internationale (« l’internationale progressiste ») accusent les autochtones et les écologistes d’avoir fait le jeu de la droite. Les voix critiques (avec lesquelles je suis généralement d’accord) soulignent que ce sont les défaillances, les erreurs et mêmes les politiques régressives des progressistes qui leur ont fait perdre le pouvoir. Quoi qu’il en soit, le tableau n’est pas beau. Les comparaisons historiques sont toujours limitées, mais c’est un peu ce qui est arrivé en Europe au tournant des années 1930 lorsque des gauches se sont mises à faire la guerre à d’autres gauches.

Au-delà du sectarisme et des égos surdimensionnés des leaders, des obstacles sérieux s’érigent contre des formations politiques de gauche qui deviennent des gouvernements. Le dispositif du pouvoir est beaucoup plus large que les gouvernements. L’État « profond », régi par un appareil complexe érigé pour perpétuer la domination derrière une démocratie de façade, est le terrain d’une lutte acharnée où les dominants traditionnels savent qu’il faut « tout changer pour que tout reste pareil » (Le Guépard du grand auteur italien Lampedusa). Un gouvernement progressiste s’il veut entamer la longue reconstruction ne peut se couper des masses et des mouvements populaires, sous prétexte de « mieux gouverner ». Nécessairement, il faut un changement dans le rapport de forces dans toute la société, l’économie, le monde de l’éducation, les médias.

Et nous ?

Le bilan de la grande vague dite « rose » qui a connu sa période heureuse et qui s’est effilochée avec le temps doit nous faire réfléchir. Ne nous faisons pas d’illusion, nous sommes loin d’être « proches » du pouvoir comme l’ont été nos camarades latino-américains. Mais il n’est pas trop tôt pour commencer à voir ce qui pourrait arriver dans un tel cas. « Prendre le pouvoir » dans notre monde capitaliste, c’est de le « changer », pas de l’administrer. Les bons coups, les réformes immédiates sont nécessaires, mais insuffisantes pour entamer la « grande marche » pour la transformation. Autre élément, l’action au niveau institutionnel (et parlementaire( est nécessaire mais ne peut, en soi, changer le système. Qui peut le changer ce système ? C’est la convergence des mouvements populaires, leur profondeur, leur enracinement, leurs capacités stratégiques qui sont l’élément clé, avec l’appui des formations politiques au cœur tendre mais à la tête dure.

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