Édition du 28 janvier 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

L'institutionnalisation de la valeur ajoutée et du profit, un euphémisme du vol systématique. Réflexion sur le vice incurable de l'insatiable capitalisme : la spéculation

Si A représente de l’argent, M une marchandise et A’ encore de l’argent, l’agencement A-M-A’ signifie, en se fiant à Marx, la réalisation d’une plus-value par l’achat d’une marchandise – avec de l’argent – qui sera ensuite revendue pour obtenir à nouveau de l’argent, mais dans une quantité supérieure à la somme d’origine.

Certes, A’ doit surpasser A, sinon pourquoi vouloir renouer avec l’état initial sans rien gagner ? Or, les transactions, pour être conclues, doivent respecter un équilibre entre ce qui est donné et ce qui est reçu, supposant donc que A et M possèdent la même valeur en contexte d’échange. En suivant cette logique, nous sommes conséquemment contraints à envisager le respect de ce même principe dans la relation entre M et A’. Par contre, si M – à la fois achetée et revendue – semble seulement changer de mains, comment expliquer qu’A’ soit supérieur à A ? Bien sûr, à cause de la plus-value, comme l’a indiqué Marx, c’est-à-dire l’existence d’un temps, d’une situation et d’un individu intermédiaires entre A-M puis M-A’.

M aurait-il subi une transformation quelconque, ce qui voudrait dire que M’ (la marchandise modifiée) aurait été celle vendue et non pas M ? Cela se révèlerait vrai dans le cas où la marchandise achetée au départ aurait servi à fabriquer un bien (une autre marchandise) qui lui-même se serait retrouvé sur le marché en vue d’être vendu. Par contre, Marx insiste sur le fait que la même marchandise, non pas celle transformée ou assemblée à une autre, a été revendue. En ce sens, la personne qui a agi à la fois comme acheteuse et vendeuse jouait donc le rôle d’un intermédiaire entre ladite marchandise et le – ou la – véritable utilisateur – utilisatrice –, qui a accepté de payer plus cher pour l’acquérir au lieu de procéder à la transaction directement avec le producteur. Force est d’admettre que c’est l’« intermédiaire » qui a effectué l’effort de rapprocher la marchandise de son utilisateur-trice, supposant l’ajout d’un coût supplémentaire pour l’acquéreur, en vertu de ce travail. En citant Marx (1968[1867] : 259) : « La forme A-M-A’, acheter pour vendre plus cher, se révèle le plus distinctement dans le mouvement du capital commercial ». Voilà donc le rôle assumé par le marchand ou le commerçant. En revanche, nous n’avons point encore parlé du profit.

Signalons qu’A’ renferme non seulement une plus-value relative à une quelconque activité permettant la revente de M, mais aussi un profit qui représente le gain authentique une fois soustraits les coûts engendrés dans sa prise de possession ainsi que ceux associés à sa remise sur le marché. Or, le prix payé par le-la consommateur-trice, également utilisateur-trice, en est-il un juste ? Par juste prix, nous insinuons un prix équitable, un prix conforme à la valeur réelle de la marchandise acquise. Tout dépend évidemment des perceptions, des particularités des biens en cause ainsi que des divers marchés dans lesquels ils sont offerts, puisque le prix tient compte non seulement de la production, mais aussi d’un jeu de l’offre et de la demande fluctuant selon les conjonctures économiques et la sensibilité des divers partenaires de l’échange au désir de réaliser des profits.

Proudhon (1851 : 263) ne croyait pas au juste prix sur les marchés, puisque, selon lui, « [l]e prix des choses n’est point adéquat à la valeur ; il est plus ou moins considérable, suivant une influence que la justice réprouve, mais que l’anarchie économique excuse, l’agiotage ». Le terme « agiotage » se compose de l’« agio », c’est-à-dire un frais prélevé, à savoir un « vol » pour Proudhon. En contexte d’échange économique, il considère l’agiotage comme un « arbitraire commercial » selon lequel la pratique de l’agio constituerait une compensation face à l’insécurité ou au risque qu’entretient le commerçant face à la revente de la marchandise. Autrement dit, il souhaite vendre son produit au prix le plus élevé possible, pour ainsi faire croître ses profits et atténuer les risques de faire des mauvaises affaires. De la sorte, l’échange commercial subirait en tout temps une « spéculation » ; acheteur-euse-s et vendeur-seuse-s devenu-e-s complices d’un mensonge du juste prix, puisque les un-e-s chercheraient à faire baisser les prix, tandis que les autres forceraient à les augmenter, créant un monde de l’agio ; voire un système généralisé de vol des uns des autres, une tromperie réciproque de la valeur réelle des marchandises. L’escroquerie s’imposerait donc sur le marché, favoriserait les inégalités économiques.

Chose surprenante, la prudence face au risque du marché, considérée telle une vertu, se transformerait paradoxalement en un vice, celui de l’ambition ou de la vanité, alors que la recherche du profit supplanterait la raison d’être de l’activité économique vertueuse, à savoir sa capacité à relier les individus et à faire profiter chacun et chacune des talents divers de tous et toutes.

Un siècle avant Proudhon, Mandeville avait suscité l’indignation avec son écrit subversif intitulé la Fable des abeilles (1714), alors qu’il prétendait que le vice permettait à une société de prospérer ; il disait d’ailleurs ceci : « Le vice est aussi nécessaire dans un État florissant, que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rendre jamais une Nation célèbre et glorieuse » (Mandeville, 1740 : 26 – adaptation libre de la citation à l’orthographe d’aujourd’hui). Nous voilà replacés devant l’allusion possible d’une systématisation du vol au sein d’une société de nature économique et, qui plus est, capitaliste, c’est-à-dire soumise à l’influence d’un mode d’existence basé sur l’échange par lequel la croissance de la richesse justifie également une accumulation du capital, dans l’intérêt exclusif d’accumuler. Compte tenu des intérêts divergents entre le-la vendeur-euse et l’acheteur-euse, ce jeu de négociation implicite entraîne une corruption du marché de l’offre et de la demande, d’où une suspicion allant à l’opposé de la confiance devant normalement être manifestée envers le marché, d’où une conception selon laquelle tout échange serait truqué, pour finalement conclure sur l’obligation de « mentir » des commerçants, d’inventer « mille contes, souvent peu vraisemblables, plutôt que de découvrir le profit réel qu’ils font sur leurs marchandises » (ibid. : 68 – adaptation à l’orthographe d’aujourd’hui). Mais au-delà de la prudence et de la crainte de ne pas faire de profit, la vanité contribue à son tour à soutenir le commerce.

Pour Marx, l’agio prend une forme différente pour s’insérer directement dans la production économique, puisque la plus-value et le profit se justifieraient dans une intention volontaire de capitaliser sur la force de travail, de créer le surtravail, c’est-à-dire une occasion d’exploitation par laquelle, notamment, le-la travailleur-euse s’exécute une journée entière pour recevoir la paye d’une demi-journée, tandis que le patron jouit des biens produits et de leur vente de toute la journée, en d’autres termes : « Le temps d’exploitation se divise en deux périodes. Pendant l’une, le fonctionnement de la force ne produit qu’un équivalent de son prix ; pendant l’autre, il est gratuit et rapporte, par conséquent, au capitaliste une valeur pour laquelle il n’a donné aucun équivalent, qui ne lui coûte rien » (Marx, 1968[1867] : 575). Le travail non payé représenterait ainsi l’origine du vol.

Même si cette illustration frappe l’imaginaire, il n’en demeure pas moins que la survie d’une entreprise dépend largement de sa capacité à générer des sommes destinées à être investies et utilisées pour rémunérer adéquatement ses salarié-e-s. L’abus de lucre, cependant, et la sous-rémunération des travailleur-euse-s – voulue de manière à réduire les coûts pour plus de rentabilité – correspondraient dans ce cas au vol envisagé. S’agirait-il néanmoins d’une spéculation ? Nous répondons affirmativement, dans la mesure où l’intention consisterait à manipuler les profits afin d’attirer de nouveaux investisseur-euse-s, plus précisément de faire croître la valeur des actions – la part des propriétaires – à des fins strictement lucratives. Et nous répondons encore affirmativement, dans le cas où l’entreprise serait déjà placée sur le respirateur artificiel, alors que les dirigeant-e-s trafiqueraient sa survie. Tout compte fait, fixer une valeur ou un prix demeure très arbitraire, malgré tous les jeux de calculs et de projections. La spéculation fait donc partie intégrante du système économique.

A-M-A’ se voit évidemment sur les marchés financiers et boursiers. Par exemple, une action achetée représente M qui est destinée à être revendue un jour ou l’autre, et ce, avec profit. L’intention est de vendre plus cher, de souhaiter une hausse de valeur tributaire des réalités d’un marché ouvert à la spéculation. En l’occurrence, les activités commerciales de l’agio se transfèrent d’un marché à un autre, avec les mêmes vertus et les mêmes vices, pour finalement teinter de spéculation toutes les facettes de l’économie. Disons alors qu’historiquement le mercantilisme a avivé la vanité de la richesse ; les usuriers ont survécu et à eux se sont joint des banquiers qui ont participé à l’accroissement des opérations visant l’échange de l’argent pour de l’argent avec profit – notamment par le crédit – ; puis, la financiarisation du commerce et du marché des titres a multiplié les occasions de faire fructifier les liquidités, toujours dans un jeu de déséquilibre qui s’éloigne du juste prix, pour ainsi institutionnaliser l’agiotage, voire la spéculation. Ainsi sommes-nous devenus des personnages de la fable de Mandeville.

Écrit par Guylain Bernier

Bibliographie

MANDEVILLE, Bernard de (1740), La fable des abeilles, ou les fripons devenus honnêtes gens [1714]. Avec le commentaire, où l’on prouve que les vices des Particuliers tendent à l’avantage du Public, 6e édition, Tome I, Londres.

MARX, Karl (1968), Le Capital [1867], Livre I, Paris, Gallimard, Collection folio/essais.

PROUDHON, Pierre-Joseph (1851), Idée générale de la révolution au dix-neuvième siècle. Choix d’études sur la pratique révolutionnaire et industrielle, Paris, Garnier et Frères.

RAMBAUD, Joseph (1909), Histoire des doctrines économiques, 3e édition, Paris/Lyon, Librairie de la Société du recueil général des lois et des arrêts et du Journal du Palais/P. Phily.

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