Édition du 20 août 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

La gauche et la droite en Amérique latine aujourd'hui (1)

Fin des années 1990 et début du XXIe siècle, l’Amérique Latine a connu une vague de rébellions populaires dans 4 pays (Venezuela, Bolivie, Brésil et Argentine). Faute d’un meilleur terme, utilisons la notion de " rébellions populaires" pour les distinguer des révolutions sociales classiques en Amérique Latine, au Mexique, en Bolivie, à Cuba et au Nicaragua.

Ces rébellions populaires sont des processus très profonds qui n’ont cependant pas atteint le degré d’intensité de l’expérience révolutionnaire en Amérique Latine en ce sens qu’elles n’ont pas impliqué un affrontement avec l’Etat, la construction de pouvoir populaire autonome ou eu une issue militaire.

UN CYCLE PROGRESSISTE

Un cycle progressiste a émergé de ces rébellions, cycle particulièrement visible tant il contraste avec les gouvernements où la droite est restée au pouvoir (en Colombie, au Chili, au Pérou et au Mexique jusqu’à récemment) ; un segment entier qui a continué de rester en dehors de ce cycle et qui lui est hostile.

Dans ce cycle progressiste, on peut identifier 2 types distincts de gouvernements : des gouvernements de centre-gauche (Lula au Brésil, Nestor Kirchner en Argentine) ; des gouvernements plus radicaux (Chavez au Venezuela et Morales en Bolivie).

LES GOUVERNEMENTS DE CENTRE-GAUCHE : BRÉSIL ET ARGENTINE}

Les gouvernements de centre-gauche ont élargi l’éventail des droits mais ont maintenu le système en place, et surtout, ont été terrifiés à chaque mobilisation populaire importante.

Le cas du Brésil est très clair. L’attitude du gouvernement face aux protestations de 2013 a changé le scénario brésilien. Le PT a escroqué les secteurs qui l’ont appuyé et a généré la démoralisation et le désappointement. Il porte une grande responsabilité pour l’arrivée de Bolsonaro au pouvoir.

Le cas de l’Argentine est très différent. Alors que le Brésil a connu la démobilisation, en Argentine, la tradition en fait un pays plein de bouleversements ("convulsive country"). Au Brésil, c’est l’effondrement du système politique. En Argentine, il y a une recomposition, ou maintien du système politique. Au Brésil, c’est le retour des militaires, en Argentine, c’est impossible. En Argentine, il y a aussi un processus de désappointement, mais Cristina Fernandez Kirchner a quitté le gouvernement avec un énorme potentiel de sympathie dans la population.

Alors que l’ordre a été maintenu au Brésil, en Argentine, de nouvelles formes d’action populaire ont émergé ; à titre d’exemple, des millions de femmes se sont mobilisées pour le droit à l’avortement ; depuis le début des années 80, il y a eu 40 grèves générales.

LES GOUVERNEMENTS PLUS RADICAUX (INCLUANT LA BOLIVIE ET CUBA EN PARTIE) ET PLUS SPÉCIFIQUEMENT, LE CAS DU VENEZUELA

Le cas du Venezuela est probablement le phénomène le plus critique de toute l’histoire contemporaine de l’Amérique Latine. Le chavisme n’est pas comparable à Kirchner et Lula, et je dirais même à Morales. Le niveau de pouvoir populaire ("popular empowerment") que le chavisme a généré n’a pas été vu ailleurs, peut-être en Bolivie, mais sûrement pas au Brésil et en Argentine : niveau de participation et d’organisation de la population, créativité, éveil politique. C’est comme si le Venezuela avait concentré sur une courte période de temps ce que plusieurs pays avaient expérimenté auparavant. La radicalisation politique de Chavez est une combinaison de la trajectoire anti-impérialiste en Amérique Latine et une grande assimilation de la révolution cubaine.

Pour les USA, le Vénézuela a un rôle qu’aucun autre pays n’a ; il est devenu le point d’explosion de toute la régioin. Aucun pays n’a une telle importance stratégique. De plus, le Venezuela est riche en pétrole (les plus grosses réserves au monde) et les USA le considère comme l’Irak et la Lybie, ce qui n’est pas le cas des autres pays.

Même si le cycle progressiste est déjà terminé, le Venezuela continue d’être le centre du conflit en Amérique Latine et la réaction de la droite est commencée.La classe dominante est hostile au régime. Il y a un haut niveau d’improvisation au sein du gouvernement et de la corruption. Il y a plusieurs reculs. La crise économique est comparable à celle des années 30 aux USA. C’est un scénario qui crée une situation explosive.

Alors que le cycle progressiste n’existe plus, le Vénézuela, lui, existe et il va définir le futur de l’Amérique Latine.

LE CYCLE PROGRESSISTE EST TERMINÉ

On pourrait dire que le cycle progressiste s’est terminé avec la restauration conservatrice qui s’est imposée avec comme moments centraux, le coup d’État au Brésil, puis Bolsonaro, et le triomphe de Macri en Argentine en 2015. La restauration conservatrice est un mix d’élections et de coups.

Il y a un gros changement dans le système politique en Amérique Latine. Les formes autoritaires s’imposent. Dans les pays où la droite est fermement établie (Colombie, Pérou , Chili), les élections n’ont pas de grande pertinence ("irrelevant"). Le niveau de participation populaire est extrêmement bas. On parle beaucoup contre le Venezuela, mis le niveau de participation aux élections y est infiniment plus élevé que dans ces pays.

Les bases de la restauration conservatrice sont cependant fragiles. Car le projet d’économie néolibérale classique des années 1990-2000 en Amérique Latine se heurte au changement de scénario au niveau international. Les néolibéraux sont déconcertés, inquiets et ne savent pas quoi faire.

Bien qu’il soit prématuré de parler d’un cycle clair de restauration conservatrice, Bolsonaro est un gros test pour savoir ce qu’il adviendra de la nouvelle droite en Amérique Latine de façon similaire à ce qui est arrivé en Europe. Bolsonaro représente en Amérique Latine le discours de l’extrême-droite contre les acquis démocratiques et un alignement sur les États-Unis.

Le Vénézuela est tellement important que tout ce qui est arrivé durant le cycle progressiste n’est pas terminé.

Bien qu’il y ait présentement des tentatives de coup d’État, le niveau de résistance populaire est très surprenant. Les gains obtenus ne sont pas facilement effaçables. Ça reste dans la conscience populaire. Comment expliquer autrement que Maduro n’est pas encore tombé ? En 2 mois, l’auto-proclamation de Guaido a échoué. La tentative d’entrer dans le pays avec des camions sous prétexte de crise humanitaire n’a pas fonctionné. Les 2-3 tentatives de coup d’État ont échoué et la guerre électrique a échoué. C’est frappant.

Il est intéressant de noter que le discours d’Evo Morales est très similaire à celui de Chavez mais la Bolivie n’est pas une menace pour les USA. Il est aussi intéressant de comparer la situation du Venezuela à celle de la Bolivie. Le radicalisme discursif et idéologique de Morales est similaire à celui de Chavez. En utilisant les rentes gazières, Morales a réussi un degré de stabilité macro-économique, une amélioration des revenus de la population, ce qui soulève l’envie des gouvernements de droite. Mais c’est un fait objectif : la Bolivie n’est pas une menace et quand un pays n’est pas une menace, on a tendance à l’ignorer.

LES USA VEULENT REPRENDRE LE TERRAIN PERDU

Il est évident que Trump cherche à rétablir l’hégémonie US dans le monde face à la Chine et l’Amérique Latine est une grosse pièce de cette stratégie, car l’Amérique Latine est dans sa propre cour. Pour compétitionner avec la Chine et limiter sa présence en Amérique Latine, les USA ont besoin d’un changement de gouvernement au Venezuela.

Trump traite les pays de l’Amérique Latine comme si c’était ses colonies, mais il n’est pas en mesure d’agir comme un pouvoir militaire face à ses colonies. Jusqu’à maintenant, il n’y a pas eu d’invasion du Venezuela comme ce fut le cas à la Grenade en 1983, au Panama en 1989, même un coup d’État comme au Honduras en 2009. Il est très improbable que les USA soient capable de répéter au Venezuela ce qu’ils ont fait en Lybie et en Irak.

Constatons aussi le divorce entre ce que les USA disent et ce qu’ils font.

Le Venezuela est important pour les USA, non seulement à cause du pétrole, mais parce que ce serait un message pour la Chine et la Russie : "Vous n’entrez pas ici".

Tout est concentré au Venezuela et ce qui arrive là définira tout. Et tout, tout est concentré au Venezuela.

Si les USA n’arrivent pas à leur but, le chavisme va demeurer et ce sera comme la Syrie où la Russie va financer son rôle militaire et avoir une présence militaire.

Si les USA ne changent pas la situation, la Chine sera présente en Amérique Latine car elle pénètre actuellement l’Amérique Latine, et les USA reculent et ils veulent reprendre le terrain perdu.

CONCLUSION

Présentement, la droite a l’initiative mais l’Amérique Latine est une des régions au monde où le niveau de mobilisation populaire est le plus élevé avec des niveaux d’actions populaires les plus élevées du monde.

Les 4 rébellions populaires qui ont généré le cycle progressiste ont été épuisées et une nouvelle vague similaire n’est pas apparue. Il y a eu du changement. Il y a des résistances. Ce qui est advenu n’est pas encore enterré. On n’a pas connu un processus comme le coup d’État au Chili en 1970 avec Pinochet ou avec Videla en Argentine. En d’autres mots, il n’y a pas eu de processus contre-révolutionnaires.

Il y a un processus où la droite avance mais avec de la résistance populaire. Il y a une nouvelle génération. Celleux qui se battent ont incorporé l’expérience du cycle progressiste.

Au niveau électoral, il y a un pays où c’est important. Les résultats des élections en Argentine en octobre 2019 seront décisifs. C’est l’élection clé.

Comme le Venezuela déterminera le scénario géo-politique et social à venir.


Traduction : Félix Deschênes-Boivin. Les sous-titres sont ceux du traducteur pour rendre la lecture du texte plus aérée.


Note

(1) Ce texte se veut un résumé-synthèse concentré de la réflexion de Claudio Katz développée lors d’une assez longue entrevue donné le 5 mai 2019 et parue (en anglais) le 21 juin 2019 sur le site "International Viewpoint". Claudio Katz est professeur d’économie à l’Université de Buenos Aires en Argentine et membre des Économistes de gauche.

Claudio Katz

Claudio Katz est professeur d’économie à l’université de Buenos Aires en Argentine. Il tient également un blog : katz.lahaine.org

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