Édition du 22 novembre 2022

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Économie

La bulle des cryptomonnaies explose : comment l’empire FTX a fait faillite

En huit jours, la deuxième plateforme mondiale d’échange de cryptomonnaies a été acculée à la faillite. La rivalité entre son fondateur, Sam Bankman-Fried, et celui de Binance, Changpeng Zhao, autour de l’enjeu d’une régulation, a précipité la chute de cet empire financier virtuel. Les autorités américaines commencent à découvrir les coulisses d’un univers à haut risque.

Tiré de Médiapart.

Le monde des cryptomonnaies est-il en train de connaître son moment « Lehman » ? Cet instant où la faillite d’un des acteurs fait tout basculer, où la bulle portée par des années d’argent gratuit explose et provoque un effondrement généralisé ?

Pour la deuxième fois en moins de six mois, le monde des cryptomonnaies se demande s’il n’est pas au bord du gouffre. En juin, les faillites en chaîne de Celsius, une plateforme d’échange de cryptomonnaies, de Three Arrows Capital et de Voyager Digital, deux fonds spéculatifs spécialisés dans les crypto-actifs, la disparition de Luna et du Stable Coin, deux cryptomonnaies censées garantir une stabilité monétaire, avaient déjà méchamment secoué le secteur.

Mais, cette fois-ci, l’affaire est beaucoup plus grave : le 11 novembre, FTX, deuxième plateforme mondiale d’échange de cryptomonnaies derrière Binance, s’est déclaré en faillite, ainsi que ses 130 filiales, et s’est placé sous la protection de la loi des faillites (Chapter 11) américaine. Son fondateur et dirigeant, Sam Bankman-Fried, a démissionné de toutes ses fonctions.

FTX était considéré comme la plateforme la plus sûre du secteur. Créée en 2019, elle comptait plus de 5 millions de clients et assurait 700 milliards de dollars de transactions par an.

Soupçonnant des pratiques frauduleuses, la justice américaine et les autorités boursières ont lancé plusieurs enquêtes pour comprendre cet effondrement soudain. Elles ont élargi leurs investigations samedi 12 novembre, alors que quelque 550 millions de dollars avaient disparu des comptes de la société en 24 heures. Même les autorités boursières des Bahamas, où est implanté le siège officiel de FTX – comme tous les groupes de cryptomonnaies, la plateforme s’était logée dans un paradis fiscal afin d’échapper aux contraintes fiscales et réglementaires –, se sentent obligées d’intervenir. Elles ont annoncé le gel de tous les actifs de la société.

  • Peut-on avoir confiance dans un investissement dans les cryptos ? Perdra-t-il toute valeur en quelques secondes ?
  • - Un analyste financier de Mizuho Securities

La chute de Sam Bankman-Fried stupéfie tous ses admirateurs. Milliardaire à 30 ans, il était considéré comme l’acteur le plus en vue et le plus influent dans l’univers des cryptos. Ces derniers mois, il avait encore réussi à attirer sur son nom des investisseurs célèbres, des hedge funds réputés, et même le fonds de pension des enseignants de l’Ontario. Alors que le monde des cryptos était déjà en pleine turbulence – avant la faillite de FTX, plus de 2 000 milliards de dollars avaient été effacés –, il s’était porté cette année au secours de plusieurs sociétés numériques en difficulté.

Important donateur du Parti démocrate, notamment lors de la campagne présidentielle de Joe Biden, il était écouté par le monde politique. On le voyait côtoyer Bill Clinton et Tony Blair, et leur expliquer les secrets et les « miracles » des cryptomonnaies. Invité par les sénateurs américains, il soutenait les besoins d’une régulation dans ce secteur opaque et hautement spéculatif, dénonçant les pratiques de certains, qui s’apparentaient, selon lui, à « des pyramides de Ponzi ».

« Sera-t-il le prochain Warren Buffett ? », en référence au milliardaire financier devenu un des gourous de Wall Street, s’interrogeait en une le magazine Fortune en août. À l’époque, FTX était valorisé quelque 32 milliards de dollars. Aujourd’hui, la plateforme vaut zéro. En huit jours, l’empire des cryptomonnaies est parti en fumée. Et ses clients ont tout perdu.

Les adeptes des cryptomonnaies comprennent – un peu tard – que les mises en garde adressées à cette finance virtuelle étaient fondées. C’est un univers hautement spéculatif, où les paris sont d’autant plus risqués qu’ils ne respectent aucune règle prudentielle – les effets de levier y sont démentiels –, qu’il n’existe aucun contrôle. Un monde idéal pour le recyclage de l’argent sale et des trafiquants de toute espèce.

Basées sur des contreparties pour l’essentiel tout aussi virtuelles que les cryptomonnaies, les transactions n’ont aucune assurance. Aucune instance, à l’instar d’une banque centrale, ne vient apporter la garantie des dépôts et donner corps à la confiance, cet élément indispensable à la monnaie.

« Le plus choquant, dans cette faillite, c’est sa rapidité. Nous sommes en train de découvrir que la valeur peut s’évaporer en quelques minutes, dit aujourd’hui un analyste de Mizuho Securities. La question maintenant est : peut-on avoir confiance dans un investissement dans les cryptos ? Perdra-t-il toute valeur en quelques secondes ? »

Tous ceux qui se sont aventurés dans le monde des monnaies numériques et des actifs virtuels semblent se poser la même question. Depuis les premières rumeurs de difficultés chez FTX, un vent de panique souffle sur toutes les valeurs liées de près ou de loin aux cryptomonnaies, un véritable crypto-crash, selon les milieux financiers : chacun se débarrasse au plus vite d’actifs numériques dont il ne sait s’ils auront encore une valeur le lendemain.

Dans la semaine, le Bitcoin est descendu jusqu’à 15 600 dollars avant de remonter légèrement autour de 16 700 dollars. L’an dernier, jour pour jour, il était à plus de 69 000 dollars. Toutes les autres monnaies virtuelles – l’Ethereum, le Tether, Dogecoin – ont connu durant cette semaine des chutes de 30 à 40 %. Le sort du jeton Solana semble même en suspens : il a perdu 60 % de sa valeur en quelques jours. Tous les acteurs du secteur sont sous pression, craignant d’être emportés dans la tourmente provoquée par l’écroulement de FTX.

Entre actifs virtuels et fraudes

« FTX va bien. Ses actifs sont bons », assurait encore Sam Bankman-Fried sur Twitter le 7 novembre. Le dirigeant tentait alors de rassurer tout le monde et de couper court aux rumeurs alarmistes qui commençaient à circuler sur la solidité de la plateforme. Deux jours plus tôt, un site spécialisé, Coindesk, avait révélé qu’il existait de graves problèmes chez Alameda Research, la filiale de trading liée à FTX.

Tandis que la plateforme était le lieu où se négociaient les achats et les ventes de cryptomonnaies et leur conversion éventuelle en dollars, Alameda était le cœur du réacteur financier du groupe : la société, comme ces rivales, permettait à ses clients de spéculer sur l’évolution future des cryptomonnaies par le biais de dérivés. Les effets de levier pouvaient aller jusqu’à 100 fois la mise de départ. Un vrai casino virtuel sans contrôle, sans surveillance, sans frein, où des fortunes pouvaient se faire et surtout se défaire au rythme des nanosecondes.

Mais surtout, la firme de trading spéculait pour son compte propre. Une pratique interdite aux États-Unis et en Europe à tous les financiers « traditionnels » depuis la crise de 2008. Mais elle continue d’être utilisée par les acteurs des cryptomonnaies et autres hedge funds logés dans les paradis fiscaux, donc à l’abri de toute surveillance.

Tant que la politique monétaire des États-Unis était ultra-accommodante, que les taux d’intérêt étaient négatifs, le monde des cryptomonnaies était en expansion. Les acteurs pensaient connaître une croissance sans limites et les parieurs se prenaient pour des génies de la finance. Mais avec le resserrement monétaire et la hausse des taux imposés par la Réserve fédérale, le paysage a radicalement changé : les cryptomonnaies ont commencé à dégringoler et les paris sont devenus perdants. Les difficultés ont commencé. Il a fallu faire face à des appels de marge et à des remboursements de plus en plus difficiles à assumer.

Alameda n’avait pas les moyens nécessaires. C’est ce qu’a commencé à révéler Coindesk le 5 novembre. Le site expliquait que la société de trading avait à son bilan pour garantir toutes ses opérations des milliards de dollars inscrits sous la forme de jetons émis par FTX sous le nom de FTT, créés par la plateforme pour faciliter les transactions sur les cryptomonnaies. Mais ces jetons sont devenus quasiment illiquides depuis le début de la débâcle des cryptomonnaies.

Depuis la faillite, d’anciens dirigeants de FTX ont reconnu qu’ils avaient utilisé les comptes des clients – ce qui est rigoureusement interdit – pour renflouer la filiale de trading en difficulté depuis la crise des cryptomonnaies en juin. Selon les premières indications, Alameda Research aurait moins de 1 milliard de dollars d’actifs disponibles pour faire face à plus de 9 milliards d’engagements.

Un « bank run » à la vitesse des connexions internet

Dès le lendemain des premières publications de Coindesk, Changpeng Zhao, fondateur de Binance, plateforme rivale de FTX, annonçait qu’il liquidait toute sa position qu’il détenait en jetons FTT, estimée à plus de 500 millions de dollars. Devenu un ennemi juré de FTX, le patron de Binance expliquait sur Twitter – dont il est devenu actionnaire en investissant 500 millions de dollars aux côtés d’Elon Musk – avoir pris cette décision à des fins de « gestion des risques » : le jeton FTT de FTX ne semblait plus un actif sûr.

Le signal de la curée était donné. Les clients de FTX ou les possesseurs de jetons FTT se sont précipités pour vendre au plus vite leurs cryptomonnaies ou fermer leurs comptes. Dans la journée du 7 novembre, plus de 5 milliards de dollars ont été retirés de la plateforme. Un vrai bank run, une vraie panique bancaire comme au temps de la crise de 1929, mais dans l’univers des cryptomonnaies, sans autorité régulatrice, sans garantie, à la vitesse des connexions internet.

En dépit des paroles rassurantes de Sam Bankman-Fried, la fuite éperdue hors de FTX et de ses filiales s’est poursuivie. La plateforme ne pouvait plus faire face aux demandes de remboursement : elle n’avait plus les liquidités nécessaires.

Dans la panique, le fondateur de la plateforme a tenté de trouver des capitaux, de faire appel à des fonds amis. Mais personne n’a répondu. Acculé, il a alors demandé de l’aide à son ennemi, le fondateur de Binance. Le 8 novembre, Changpeng Zhao s’est dit prêt à racheter son rival, avant de se raviser le lendemain. Le fondateur de Binance a expliqué sa volte-face, à nouveau sur Twitter, en déclarant que les premières analyses avaient montré un usage « inapproprié des fonds des clients ».

Le fondateur de Binance donnait là le coup de grâce. Il n’y avait plus d’issue : FTX était mort. « Je suis désolé que nous en soyons arrivés là et pour le rôle que j’ai joué. C’est moi et moi seul, et ça craint », a expliqué Sam Bankman-Fried à ses salariés sur la messagerie interne du groupe, en guise de message d’adieu.

Dans l’univers des mâles alpha

La chute brutale du fondateur de FTX, le rôle qu’a joué son rival Changpeng Zhao dans cet effondrement jettent une lumière crue sur les pratiques qui règnent dans les cryptomonnaies. Un monde loin de l’image « cool » et rebelle qu’il veut donner. Ses références sont plutôt celles des jeux vidéo violents : un univers de mâles alpha, où le combat et la lutte à mort sont les règles dominantes, comme l’analyse pour Bloomberg Peter Atwater, professeur adjoint au collège William & Mary et par ailleurs président de la firme d’analyse financière Financial Insyghts. Pour lui, les affrontements derrière les claviers peuvent se transformer en « un sport sanguinaire ».

Il ne s’agit « pas seulement de gagner, mais de vaincre et de gagner aux dépens des adversaires », explique-t-il. « Cela va sans dire, mais il faut quand même le souligner, ce sont des environnements intensément hypermasculins, poursuit-il. Et donc ce sont en quelque sorte des gladiateurs modernes, avec beaucoup de ces images. Ils se voient comme des guerriers disruptifs. »

La « lutte à mort » entre Changpeng Zhao et Sam Bankman-Fried s’est instaurée au cours des derniers mois. Le fondateur de Binance, qui avait financé les premiers pas de TFX, avait fini par prendre ombrage du succès de son concurrent. Mais la ligne rouge semble avoir été franchie pour lui lorsque Sam Bankman-Fried a commencé à entretenir des relations suivies avec le monde politique américain pour participer à l’élaboration d’une régulation financière des cryptomonnaies afin d’obtenir le droit de travailler aux États-Unis.

Pour les gardiens du monde des cryptomonnaies, c’est la trahison suprême. Une grande partie de cette communauté se définit comme libertarienne. Ses membres refusent tout lien avec l’État, avec les institutions, rejettent toutes les règles. Ils militent pour une finance totalement décentralisée, où les opérations se font de gré à gré – dans la plus totale opacité –, sans aucun contrôle d’une quelconque autorité. Soutenir les projets de régulation, même minimes, du gouvernement américain, comme le fait alors Sam Bankman-Fried, amène sa mise au ban.

Non seulement le fondateur de FTX rompt avec les principes de cette communauté, mais il affronte aussi directement le fondateur de Binance. À la fin de l’été, il ironise sur le fait que lui, contrairement à Changpeng Zhao, peut se rendre à Washington et rencontrer le personnel politique américain.

Car le fondateur de Binance n’est pas le bienvenu aux États-Unis. En février, les autorités judicaires et boursières ont ouvert une enquête sur les activités financières et boursières de la plateforme d’échange de cryptomonnaies et ses filiales. Mais Binance fait aussi l’objet d’enquêtes en Grande-Bretagne, en Italie, en Pologne, en Lituanie, en Thaïlande, à Hong Kong, et même aux îles Caïmans.

Il n’y a qu’en France que la plateforme est accueillie les bras ouverts. Après avoir débauché l’ancienne directrice juridique adjointe de l’Autorité des marchés financiers, la plateforme a obtenu en juin son enregistrement comme prestataire de services des actifs numériques auprès de la même autorité boursière. Une formalité, comme l’a raconté Changpeng Zhao au Financial Times : Emmanuel Macron lui avait promis cet agrément dès novembre 2021 ! Dans la foulée, le ministre des finances, Bruno Le Maire, avec la clairvoyance qu’on lui connaît, a assuré, en pleine débâcle des cryptos, qu’il veut faire de la France « le hub européen de l’écosystème des crypto-actifs ».

  • Nous ne soutenons pas les personnes qui manœuvrent contre les autres acteurs de l’industrie dans leur dos.
  • - Changpeng Zhao, fondateur de Binance

Permettre à Sam Bankman-Fried d’écrire avec les autorités américaines le cadre réglementaire des cryptomonnaies qui aurait ouvert toutes les portes du marché américain à FTX, c’était l’assurance pour Binance d’être distancé durablement, voire définitivement. Son fondateur n’a pas laissé passer l’occasion et l’a même revendiqué : « Nous ne soutenons pas les personnes qui manœuvrent contre les autres acteurs de l’industrie dans leur dos », a-t-il écrit sur Twitter, après avoir vendu tous les jetons de FTX le week-end dernier.

Accusé déjà par une grande partie de la communauté d’avoir précipité, voire organisé la fin de son rival par vengeance, le fondateur de Binance se défend de toute volonté de nuire à FTX. « Du peu que je connaisse, cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », a-t-il écrit sur Twitter. Adepte de la destruction créatrice, il se dit persuadé que la chute de FTX permettra de rendre plus solide l’univers des cryptomonnaies à l’avenir.

Même les plus ardents défenseurs des crypto-actifs et cryptomonnaies ne sont pas convaincus. La bulle qui s’est formée et qui a prospéré tout au long de la dernière décennie dans les cryptomonnaies a bien explosé. Comme lors de l’éclatement de la bulle de l’Internet en 2001, les dégâts risquent d’être considérables, des centaines de milliards pourraient partir en fumée. Le monde de la finance traditionnelle, qui ne travaille qu’à la marge avec cette communauté, pense qu’il pourra rester à l’écart de cette débâcle. Pour l’instant.

Martine Orange

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