Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

La classe d'affaires du Québec, plus que jamais profiteuse et apatride

La prise de contrôle de Rona et la prise de contrôle de l’Alcan qui seront suivies de bien d’autres ne sont que les récentes manifestations des transformations structurelles dans l’élite économique qui se sont produites dans les dernières décennies. Il s’agira ici de les présenter à grands traits et d’iindiquer les conséquences politiques de ces transformations.

Après Alcan, Provigo, et d’autres entreprises, voilà que RONA est acquis par une grande entreprise américaine, Lowe’s, pour 3,2 milliards de dollars. Pourtant l’ensemble du conseil d’administration de Rona n’avait qu’un seul objectif, accroître le bénéfice des actionnaires. Leur action s’est inscrite tout simplement dans la logique du capitalisme financiarisé.

L’attitude des investisseurs publics (Investissement Québec et la Caisse de dépôt et placement) a été de toucher leurs rentes sur cette vente en se débarrassant de leurs actions. Ces institutions n’ont manifesté aucune volonté de bloquer cette transaction et de faire barrage à la prise de contrôle par l’entreprise américaine.

Dominique Anglade, la ministre de l’Économie, qui se donnait comme principale tâche d’attirer des investissements au Québec, a d’abord réagi en affirmant que cette prise de contrôle de Lowe’s était une bonne chose pour le Québec avant de corriger le tir et de mettre quelques bémols nationalistes à ses propos. Le ministre Couillard a invoqué pour sa part la liberté des entreprises privées à conclure les ententes qu’elles veulent bien conclure, liberté que son gouvernement ne saurait en aucune façon remettre en question. Pour consoler les nationalistes qui voyaient l’économie du Québec réduite à une économie de succursales, il indiquait que les prises de contrôle allaient à notre époque d’économie ouverte dans toutes les directions et il soulignait les prises de contrôle par des entreprises québécoises d’entreprises américaines. Il appelait même les entreprises québécoises à se lancer à l’assaut du marché mondial, car c’est là, bien sûr, la voie de la prospérité à l’avenir.

François Legault de la Coalition Avenir Québec et Pierre-Karl Péladeau du Parti québecois dénonçaient une situation intolérable et reprochaient au gouvernement Couillard de laisser d’importantes entreprises québécoises tomber sous la coupe des intérêts étrangers.

En fait, les postures nationalistes de ces messieurs masquaient mal la déconfiture du grand partie du Québec inc. à l’époque de la mondialisation du Capital et de la nouvelle politique économique du gouvernement du Québec depuis le ralliement des élites québécoises au néolibéralisme.

De la montée du Québec inc. à sa déconfiture

Avec la Révolution tranquille, l’économie du Québec a évolué comme produit d’une alliance des pouvoirs publics et privés dans l’objectif de reprendre un certain contrôle sur ses affaires. L’interventionnisme étatique visait essentiellement le développement d’une classe d’affaires francophone capable de contenir l’influence économique extérieure. Il s’agissait de dépasser la situation où la bourgeoisie québécoise restait confinée au commerce, aux entreprises de traitements des denrées agricoles et à l’exploitation des produits de la forêt. Cet interventionnisme visait à dépasser un modèle économique centrée sur l’exploitation des ressources naturelles par les grandes sociétés étrangères. Pendant près de trois décennies (celle de Lesage, Johnson, Bourassa et Lévesque), l’État québécois a supporté l’entreprise privée québécoise afin de jeter les bases d’un nouveau pouvoir économique dans la province de Québec. Cette intervention a évolué d’une volonté de palier à une incapacité du secteur privé à assumer le développement économique par la création de sociétés d’État (SOQUIP, SGF, SOQUEM, SIDBEC…) à une intervention définie essentiellement comme un accompagnement de l’entreprise privée par l’État tel que le décrivait le document «  Bâtir le Québec produit durant le premier gouvernement Lévesque en 1979. [1]

Avec le retour de Bourassa en 1985 et l’ouverture de la période néolibérale marquée par le débat sur le libre-échange. Des hauts responsables d’entreprises privées comme Daniel Jonhson et Paul Gobeil joignent le gouvernement. Ils veulent en découdre avec l’interventionnisme étatique. Le rapport Gobeil propose une attaque frontale contre le secteur public. Le rapport Scowen vise un allégement réglementaire radical. La politique économique vise à redonner l’initiative au secteur privé en matière de développement et d’appuyer l’internationalisation des activités économiques. Le soutien au libre-échange qui s’impose assez rapidement à la fin des années 80 et au début de la décennie 90 s’inscrit dans ce cadre. La perspective de la construction d’une économie nationale où les secteurs primaire, secondaire et tertiaire seraient intégrés est définitivement abandonnée. [2]

Dès la fin des années 80, les dirigeants péquistes s’étaient fait les chantres du néolibéralisme et les alliés de Brian Mulroney, et ils ont été à l’avant-garde de la lutte pour le tournant vers le marché mondial de l’économie québécoise. Bernard Landry joue la carte de l’intégration à l’économie mondiale et promeut les investissements étrangers. Suite à la prise du pouvoir par le PQ en 1994, les gouvernements Parizeau, Bouchard et toute la machine économique du PQ perçoivent la mondialisation capitaliste de l’économie comme une occasion favorable. [3].

Hydro-Québec centre ses activités sur l’exportation de l’électricité. L’agriculture industrielle agro-exportatrice s’impose. Le pillage des forêts et les coupes à blanc sont un véritable fléau. Dans ce secteur, « … l’État fait ici cause commune avec l’industrie pour maintenir les coûts de production du bois et de l’aménagement forestier le plus bas possible. Et c’est la main-d’oeuvre qui écope. » [4] Dans le secteur minier, le gouvernement péquiste abaisse le taux des redevances de 18 à 12%. [5] La priorité des priorités est l’augmentation de la valeur des actions. Le pouvoir des actionnaires s’impose avec leur horizon à courte vue.

La classe d’affaires du Québec est incapable de garder le contrôle sur les leviers stratégiques de l’économie québécoise. La privatisation d’Hydro-Québec (ou du moins d’une partie) est même, à ce moment-là envisagée. Les grandes institutions comme la Caisse de dépôt vont voir bientôt (en 2005) sa mission redéfinie dans le sens de la recherche de rendements à court terme par la spéculation. Les pertes majeures (à une hauteur de 40 milliards $ en 2008) sont un sous-produit de ce tournant. Sa mission de développer les entreprises d’ici et de bloquer les transactions hostiles pour protéger les fleurons québécois n’est déjà plus dans la préoccupation de cette institution. Investissements spéculatifs, investissements dans les sables bitumineux de l’Alberta [6], investissements dans l’immobilier à Londres ou New York, on est loin du mandat de développement d’une économie québécoise indépendante. Hydro-Québec se donne comme mandat de fournir aux grandes entreprises minières les infrastructures énergétiques nécessaires à l’extraction dans le cadre du plan Nord. Cela aboutit à normaliser la dépendance du Québec à l’égard de nouvelles métropoles. [7]

Des élites politiques au service d’une classe d’affaires apatride

La bourgeoisie québécoise est clivée politiquement. Son secteur fédéraliste, de loin majoritaire, domine les sommets de la société québécoise. La bourgeoisie canadienne a veillé à l’associer, du moins formellement, aux structures de l’État canadien. Ses concessions à un certain nationalisme culturel québécois ne visent qu’à masquer le rôle d’associé junior et dépendant des fédéralistes québécois aux intérêts du capital canadien. La bourgeoisie québécoise est même prête à singer les grands partenaires du continent, dans leur course frénétique à l’exploitation des énergies fossiles. Elle soutient le libre-échange qu’il soit nord-américain, transatlantique ou transpacifique. Elle ne craint pas le saccage du bien commun, car elle est convaincue que la prospérité du monde des affaires est le meilleur critère pour définir la réussite d’une société. Elle refuse de voir, d’entendre ou de dénoncer, le renforcement des inégalités, la diminution de la liberté d’expression par la concentration de la presse, la rapine des cupides qui n’ont d’aise que d’accumuler et de cacher leurs richesses dans divers paradis fiscaux.

Les secteurs nationalistes de l’élite québécoise hésitent encore entre une souveraineté limitée et associée (sa souveraineté partenariat) et une autonomie qui ne change qu’à la marge son pouvoir politique actuel. Son habileté à repousser les combats les plus essentiels au lendemain ou au surlendemain, son refus de définir une voie claire d’accession à la souveraineté et sa peur de mobiliser la majorité populaire pour ce faire, reposent sur les refus de l’affrontement avec les fédéralistes québécois et canadiens dont ce secteur de l’oligarchie prétend parfois s’affranchir. C’est pourquoi Pauline Marois, hier, voyait un gouvernement péquiste « souverain »invité au conseil d’administration de la Banque du Canada pour apporter une contribution québécoise à la gestion de la politique monétaire canadienne.

Pierre-Karl Péladeau partage les croyances économiques et sociales de la majorité de la bourgeoisie québécoise : soutien au libre-échange, à la privatisation du bien commun, à la tarification des services publics, à une fiscalité qui favorise les riches, à l’exploitation des énergies fossiles, à la concentration de la presse... S’il est isolé économiquement et politiquement du reste de la bourgeoisie québécoise [8], il partage ses perspectives économiques et il ne nous prépare pas une rupture quelconque avec le statut de minorité politique du peuple québécois.

Pour le l’élite économique québécoise, il n’est désormais plus question de se laisser guider par une orientation marquée par une volonté d’indépendance quelconque. Le changement de paradigme énergétique en faveur des énergies renouvelables par le développement sous l’initiative publique des filières éolienne et solaire, une politique d’industrialisation pour accompagner et appuyer ce changement de paradigme énergétique, des investissements majeurs dans les infrastructures permettant la mise en place de transports collectifs électrifiés, la transformation en agriculture visant la souveraineté alimentaire sont complètement en dehors de l’horizon de la classe d’affaires au Québec qui ne cherche qu’à faire sa place dans le cadre de la mondialisation tout en instrumentant les gouvernements fédéral et québécois pour cet objectif. C’est là la base matérielle de l’incapacité des élites nationalistes de dépasser les tergiversations et l’utilisation manipulatrice des aspirations à l’indépendance du Québec.

La politique de la direction péquiste reflète cette hésitation structurelle. PKP fera bientôt la démonstration de l’incapacité de dépasser la phrase nationaliste et les proclamations souverainistes de jours de commémoration des combats d’hier.


[1Le gouvernement Lévesque rend public un énoncé de politique économique de 523 pages intitulé « Bâtir le Québec ». [[Dans ce document, le ministre d’État au Développement économique du Québec d’alors, Bernard Landry, précise les fondements de sa stratégie de développement économique. Il indique que le secteur privé constitue le principal moteur de l’économie québécoise : « Les moyens de production sont, au Québec, en quasi-totalité entre les mains des agents privés de l’économie et la responsabilité d’assurer un développement économique suffisant incombe d’abord au secteur privé. [...] Le développement social n’est cependant plus dissociable des objectifs de justice sociale, de qualité de vie et de respect de la personne et de l’environnement. L’État demeure l’arbitre des choix collectifs et se doit de corriger les abus ou l’inefficacité du système de l’économie de marché ».Yves Bélanger, Québec inc. : l’entreprise québécoise à la croisée des chemins, Montréal, HMH, 1998, p.149-150.

[2Entrevue avec Robert Laplante par Frédéric Hanin et François L’Italien : « L’économie du Québec : y voir clair pour maîtriser le développement », par Revue Interventions économiques, no.44, 2012

[3Voir Jacques B. Gélinas, Comment la classe politique québécoise s’est alignée sur la proposition Reagan-Mulroney, in Le néolibre-échange, L’hypercollusion business-politique, écosociété, 2015

[4Iris, Dépossession, une histoire économique du Québec contemporain, p. 104

[5Iris, Ibid., p. 165

[6Cesser de dormir au gaz, Le soutien de la Caisse de dépôt et placement à la filière du gaz de schiste au Québec, par François L’Italien, Maxime Lefrançois et Eric Pineault. IREC, avril 2012

[7François L’Italien, Du Québec inc. au Québec capital, L’Action nationale, printemps 2015

[8voir l’étude, Interconnexions, étude du réseau social des entreprises québécoises d’Audrey Laurin Lamothe, produite dans le cadre de l’IRIS

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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