Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Arts culture et société

La société de la Covid-19

Un essai futuriste (ou fictionnel) de la permanence des masques, de la distanciation sociale et du lavage des mains obligatoire.

Déjà nous nous questionnons sur l’avenir de notre société, sur l’après Covid-19. Mais s’il n’y avait pas d’après, seulement une continuité inéluctable, puisque ce visiteur indésirable a choisi de résister à nos tentatives de l’annihiler et a donc préféré nous côtoyer en permanence, comment alors vivrions-nous cette nouvelle réalité ?

Sans être prophète de malheurs, nous voulons seulement imaginer ici une société assujettie au virus depuis quelques temps et vous proposer cette courte histoire sur Francis, un citadin, qui a connu les débuts de la pandémie et quelques vagues successives, sans toutefois désespérer de voir arriver le jour où un vaccin changera finalement la donne et accordera à l’humanité un réel après Covid-19.

Enfin la fin de semaine. Francis regarde par la fenêtre. Un seul souhait : profiter de son samedi pour sortir un peu et respirer l’air du dehors, sous les bruits sourds des purificateurs d’air se trouvant un peu partout, au bord des rues, sur les toits des immeubles, parce que l’absence de pollution atmosphérique nuit au virus.

Plusieurs efforts avaient été consacrés à l’amélioration des conditions de vie en milieu urbain, et ce, depuis la troisième vague de la Covid-19, qui avait d’ailleurs obligé le gouvernement à entreprendre des mesures drastiques de régulation sociale. Par indiscipline, par désobéissance, les citoyen-ne-s avaient choisi le court terme, voulant revenir à leurs anciennes habitudes dès la fin de la première vague, rejetant ainsi masques, gants et distanciation sociale. Dès l’automne suivant, une deuxième vague avait frappé et, cette fois-ci, les plus jeunes avaient été les principales victimes. À nouveau le re-confinement avait été décrété, au grand dam de plusieurs, dont des centaines d’entrepreneurs de PME qui ont dû amèrement fermer leurs portes.

Dans les hôpitaux, les lits commencèrent à manquer. Un effort de guerre, si on peut dire, fut nécessaire à circonscrire des bras, des masques et des équipements ; d’ailleurs, la production nationale fut tournée vers les nécessités du moment, c’est-à-dire fabriquer des équipements médicaux et de protection, produire du savon ou du liquide nettoyant alcoolisé ou non, mais aussi entretenir une production alimentaire, autant dans les champs que dans les serres, alors que les producteur-trice-s agricoles reçurent l’aide de milliers de personnes conscrites.

Francis enfile son U-Masked – autant masque que visière, mais transparent, léger et n’obstruant pas la respiration –, car, comme plusieurs de ses concitoyen-ne-s, il se montrait dubitatif envers les infrastructures de purification de l’air installées par le gouvernement. Ses mains ayant été préalablement lavées et rincées, il manifesta verbalement son intention de sortir, puis la porte de son appartement s’ouvrit, lui laissant ainsi le champ libre pour aller dans le corridor d’une largeur suffisante afin de respecter les deux mètres de distanciation requis.

Un dilemme avait hanté les planificateurs urbains d’alors, puisque la densification urbaine préconisée concourait à la concentration du virus et facilitait une propagation communautaire. Bien entendu, il avait été convenu de reconsidérer un retour possible à l’étalement urbain, dans une planification de quartiers nouveau genre, mis en réseau par un système de transports publics rapides et peu coûteux. Or, les conséquences en termes d’empreinte écologique avaient été soulevées, puisque d’importantes zones protégées devaient être sacrifiées pour réaliser une telle entreprise. Par un compromis nécessaire, un plan stratégique sur le long terme avait été soumis afin de reconstruire villes et quartiers, en quelque sorte, en revoyant la configuration des immeubles, l’aménagement des espaces publics ainsi que les aires de circulation. Qualité de l’air, entretien rigoureux des lieux, agrandissement des voies piétonnières et pour les vélos représentèrent, notamment, les principales priorités, ce qui signifiait, paradoxalement, l’élimination de l’automobile à l’intérieur des zones urbaines et la mise en place d’un vaste réseau d’assainissement de l’air ainsi que d’aménagement d’espaces de verdure, comme des parcs, autant au sol qu’en hauteur.

Arrivé près des ascenseurs, Francis est informé de se tenir à distance, puisqu’un occupant va bientôt s’introduire sur son étage. Il s’agit de son voisin d’unité, qu’il salue et avec qui il échange un court instant sur les résultats du match de hockey de la soirée dernière. Qui aurait cru à cette victoire des Bruins sur les Canadiens ?

Bien sûr, le sport avait changé, s’était adapté à la réalité. Sous des équipements protecteurs, avec des casques oxygénés, les joueurs s’étaient bien habitués à ces contraintes, relevant ce défi avec brio et ne cessant de rivaliser avec la même fougue pour gagner la fameuse Coupe Stanley. Pour les sports extérieurs toutefois, comme le soccer, il y avait eu une tentative rigolote d’enfermer les joueurs dans des bulles, ce qui limitait de beaucoup leurs mouvements. Il fut jugé préférable d’opter pour une combinaison et un masque, semblable à celui porté par Francis, afin d’offrir plus de liberté, mais aussi de faire bénéficier d’une entrée d’oxygène toujours la bienvenue. Une tentative de revenir aux anciennes conditions de jeu avait été un échec, car plusieurs joueur-euse-s furent contaminé-e-s en un laps de temps très bref, et ce, malgré les précautions. Désormais, tous les sports d’équipe – surtout ceux-là – de même que ceux présentés devant public, exigeaient le port du masque ou du casque avec visière pour être pratiqués.

Une fois dans l’ascenseur, Francis reçoit l’appel de son ami qui l’attend au restaurant, tandis que l’écran de la cabine l’informe de son état de santé jugé parfait (à 96 %, comme l’indique l’anneau de couleur vert ; d’ailleurs les mêmes renseignements apparaissent sur sa montre-intelligente). Une fois sorti, il traverse le hall pour ensuite mettre les pieds sur le trottoir, après avoir franchi les portes automatiques. Son U-Masked lui indique le meilleur trajet à entreprendre, afin d’éviter de croiser trop de personnes – « étrangères », notion sur laquelle nous reviendrons – susceptibles de le faire dévier de la règle des deux mètres de distanciation.

D’ailleurs, les trottoirs étaient devenus d’immenses voies de circulation, divisées par deux, permettant de se déplacer sur quatre voies dans une direction, puis quatre autres dans le sens opposé. Bien entendu, traverser le trottoir à la perpendiculaire était autorisé, à condition de respecter la distanciation sociale requise. Par ailleurs, le fabricant du U-Masked, une multinationale contrôlant près de 95 % du marché, avait eu l’intelligence d’insérer un dispositif informatique permettant d’anticiper les allées et venues des personnes – étrangères et connaissances – situées dans l’entourage de l’usager, tout en lui signifiant le meilleur trajet à prendre. Or, comme dans toute technologie cartésienne, les lignes droites étaient privilégiées aux courbes qui, elles, étaient souvent préférées par les usagers, ce qui occasionnait de rapides rappels à l’ordre.

En tout temps, Francis est au courant de la distance qui le sépare des personnes circulant autour de lui. Un son produit l’informe de réduire la cadence, lorsque jugé nécessaire. À la jonction d’un autre trottoir, il patiente et attend le passage de cyclistes, pour ensuite poursuivre sa route. Non loin, se trouve une station de transport collectif.

Avouons que les changements apportés à ce niveau furent difficiles à concrétiser, d’autant plus qu’un conflit opposa les partisans de l’automobile – perçue comme un moyen efficace de distanciation sociale durant les transports – à ceux et celles qui revendiquaient une transformation profonde du régime sociétal – dans le but de ralentir le réchauffement climatique alarmant. Puisque l’endurance du nouveau coronavirus se justifiait entre autres par notre manière de l’entretenir en vertu d’une idéologie de l’accumulation et de la croissance, largement responsable aussi de la dégradation de l’environnement ainsi que de la pollution à plusieurs niveaux, d’anciens secteurs d’activités devaient donc être réorganisés ou encore voués à disparaître. D’ailleurs, les nouvelles générations désiraient vivre dans des milieux respectueux de la nature, et une prise de conscience chez celles bien en place, en lien avec les éventualités de vagues subséquentes possiblement encore plus meurtrières, engendra une volonté de réformer le régime capitaliste et néolibéral du moment. De là se prirent d’importantes décisions étatiques et sociétales, favorisant les énergies vertes au détriment des énergies fossiles en particulier. Même si l’avenue des voitures électriques – déjà en progression – aurait été un compromis acceptable, il n’en demeurait pas moins que la quantité de batteries à produire causait aussi d’importants dégâts environnementaux, notamment dans la production du lithium. Qui plus est, cela n’amenuisait en rien les problèmes de congestion routière – surtout dans les zones urbaines à forte densité. Il fallait donner un effort supplémentaire, orienter les ressources vers les transports en commun obligeant toutefois à les repenser.

Sans bruit, les wagons surgissent et s’arrêtent net. Francis se dirige vers l’allée devant le mener à sa cabine, et ce, en suivant les indications lumineuses sur le sol. Peu de personnes sont toutefois présentes sur le quai d’embarquement. Plusieurs portes s’ouvrent ; c’est le signal implicite annonçant aux usagers d’avancer pour y prendre place, quoique quelques secondes s’écoulent avant d’en être informé plus officiellement. Puisqu’il y a quelques familles, les enfants à bas âge peuvent s’asseoir dans la même cabine que leurs parents, mais normalement les directives recommandent une occupation individuelle ou de couple. Étant seul, comme il l’a précisé au poste de régulation du flux des usagers, on assigne à Francis une cabine située vers l’avant, plus petite, mais tout de même confortable. Maintenant assis sur le siège, on l’informe du départ prochain, puis la porte se referme délicatement. Une voix le remercie d’avoir choisi ce transporteur et lui souhaite un agréable moment. Sur sa droite, un écran défile de la publicité, puis affiche une carte du trajet à venir. De la musique agréable lui procure un léger divertissement.

Francis regarde au loin et aperçoit des personnes entrer dans le centre commercial. Une pensée le fait sourire. Dire qu’on voulait les fermer pour de bon, parce que le magasinage en ligne permettait aux gens de se procurer tout ce dont ils avaient besoin, sans risquer de mettre le nez dehors. En revanche, après les confinements, sortir à l’extérieur devenait une obsession. Déambuler parmi les commerces, flâner dans les centres commerciaux, dépenser ici et là, faisaient partie d’une routine appréciée par plusieurs. Qui plus est, magasiner représentait une occasion de faire du « social », chose impossible face à un écran, ou du moins l’expérience manquait d’humanité. Toucher les objets, les scruter dans tous les sens avant de les acquérir, revêtir les vêtements et s’observer dans le miroir de la cabine d’essayage ou dans celui situé juste à l’extérieur, établissaient un contact direct avec la matière et faisaient appel aux sens, au point de participer à l’acte de magasinage ou d’achat en lui-même. Bien entendu, des précautions supplémentaires sont prises présentement, surtout pour les vêtements, alors que le lavage des mains avant et après l’essayage, si nous en restons là, s’ajoute à la pratique, sans compter le traitement que doit subir la robe ou le pantalon par la suite. Mais le changement le plus important consiste au retrait de la monnaie, autant papier qu’en pièces, y compris de la carte de crédit – ce qui en avait surpris plus d’un –, l’ensemble ayant été remplacé par une puce dissimulée dans une montre ou un bracelet. Et cette puce possédait un pouvoir beaucoup plus grand que celui d’acheter des trucs.

À ce sujet, notons que l’appareil maintenu au poignet, peu importe sa fonction, sert aussi à évaluer l’état de santé de son porteur ou de sa porteuse, et tout changement est automatiquement signalé, voire même transmis à un réseau disponible à tous. De simples symboles et des couleurs aisément identifiables servent notamment à informer des risques de se rendre chez quelqu’un présentant des symptômes de maladie. D’ailleurs, une personne malade ne peut sortir de chez elle, mais peut communiquer ses besoins par le biais d’un moyen technologique de communication. Si son état de santé fluctue ou se détériore pendant une sortie toutefois, des signaux l’informent de se rendre, soit dans un établissement de santé, soit chez elle, selon le cas. Une première version impliquait aussi une surveillance par drones, mais leur présence créait de l’inconfort, et un référendum sur la question mena au choix d’un système de détection en directe et d’une mise en réseau commune des variations de l’état de santé de tous les citoyen-ne-s, mais seulement à partir d’indicateurs aisément intelligibles pour quiconque, en général – car il y a toujours des exceptions, comme les personnes sourdes ou aveugles, qui sont accommodées en conséquence.

Francis dicte verbalement son intention de quitter sa cabine lors du prochain arrêt. Arrivé à destination, il descend tranquillement et suit les lumières de la sortie du quai. Après avoir monté un escalier, il laisse passer quelques piétons, puis marche vers le restaurant dans lequel son ami lui avait fixé un rendez-vous. Près des portes, il attend l’autorisation d’entrer – à savoir la manifestation d’un témoin indicateur de couleur vert –, puis, une fois obtenue, avance jusqu’au comptoir des réservations. De là, il informe la personne visible dans un écran qu’il est attendu. Celle-ci lui assigne alors un numéro de table et lui recommande de suivre les flèches lumineuses, en lui souhaitant un bon repas. Francis marche jusqu’à la cabine numéro 12, située au fond du corridor. Une banquette est occupée sur un côté par son ami Steve qui se lève de son siège et lui fait un signe de tête pour le saluer.
Il avait été décidé de proscrire les zones ouvertes de type restreint, afin de limiter les risques de contamination, d’autant plus que pour manger et boire il fallait enlever les masques, ce qui participait à augmenter les quantités de gouttelettes propagées dans l’air. Pour remédier au tout, les restaurants durent compartimenter leur surface de manière à créer des barrières physiques plus adéquates. Un maximum de quatre personnes, dans la majorité des cas, pouvaient occuper une seule et même cabine. Pour les familles nombreuses ou les sorties en groupe d’amis, l’ingéniosité des restaurateurs avait permis de développer des cloisons de verre possible de teinter ou de rendre transparentes selon la demande. Ainsi les clients souhaitant avoir une intimité l’obtenait, tandis que les groupes plus nombreux, désireux de se voir, jouissaient également de cette possibilité, en plus de micros servant à communiquer entre les cabines.

Un air frais circule, alors que Francis, après s’être désinfecté les mains, prend finalement place devant Steve, qui s’était rassis. Aussitôt son U-Masked retiré, Francis commence la discussion avec son ami qui a hâte de lui raconter les développements entourant son droit de fréquenter Jessica. Sur la table, le napperon défile le menu : bols de salade, assiettes de steak avec légumes du jardin, assiettes de poisson ou de mollusque ; verre d’eau, de vin ou de spiritueux à boire ; desserts de fruit, de gâteau, de crème glacée, pour ceux et celles qui envisageront le sucré.

En bref, contrairement à ce qui avait été pressenti sur les éventualités d’une perte de variété alimentaire, les changements sociétaux entrepris avaient permis de conserver une vaste gamme de produits et denrées, justement en raison d’un tournant écologique et de protection de l’environnement profitable à l’évolution des entreprises d’élevage, d’aquaculture et de serres agricoles, grâce auxquelles une autosuffisance nationale avait été acquise en grande partie. Par contre, les échanges avec l’extérieur, même si réduits, s’étaient poursuivis dans des importations et des exportations ciblées. On préconisa en conséquence un juste équilibre dans le mariage entre la nature et la technologie disponible. D’ailleurs, ce recul des échanges marchands à forte densité procura l’occasion de mettre des efforts sur l’innovation et le développement de technologies d’usage plus appropriées, sans être exclusivement destinées à la production capitaliste. Certaines tâches routinières de nature domestique leur furent attribuées, rappelant en quelque sorte les utopies d’autrefois sur la participation des robots au quotidien de l’être humain.

Dans le restaurant choisi par Steve, les commandes s’effectuent à même les napperons et des trappes dissimulées dans les murs s’ouvrent pour faire apparaître des engins sur roues portant les plats et équipés de bras pour les servir.
Cette intrusion des robots dans divers milieux avait occasionné au départ une vive résistance, puisque, encore une fois, la machine s’accaparait des emplois normalement destinés à des personnes. Mais réformer le régime capitaliste dans un contexte d’endémie nécessitait des sacrifices nombreux : il fallait capitaliser sur nos forces, notamment sur nos moyens techniques et technologiques pour espérer ramener un semblant de vie normale. En ce sens, plusieurs secteurs ont écopé, comme déjà dit, en exigeant des déplacements de main-d’œuvre ou un recyclage des travailleur-euse-s, dont la plupart se tournèrent vers la production alimentaire, vers les services en soins et en santé, mais aussi vers les usines de fabrication de technologies vertes, y compris dans le secteur de la surveillance et des contrôles.

Moins de deux mètres séparent Francis de Steve. Mais aucun signal ne les avertit de leur proximité et pour cause : chacun d’eux est inscrit sur la liste des fréquentations de l’un comme de l’autre et leur puce respective reconnaît la signature numérique de l’autre ; à cela s’ajoutent un plexi-verre ténu agissant comme protection, du moins pour stopper les postillons, ainsi qu’une purification de l’air permanente. Qui plus est, les informations disponibles sur leur état confirment leur parfaite santé. Quoi demander de plus ? Steve choisit donc le steak et Francis préfère la salade grecque. Or, l’intention d’un tel rendez-vous va au-delà de la nourriture, puisque les deux amis sont des humains, donc des êtres sociaux par nature aspirant à partager des informations qui les concernent.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, la discussion débute sur le travail. Francis est fonctionnaire et Steve œuvre dans le domaine informatique pour une compagnie de services en marketing. Si autrefois les deux hommes auraient été obligés normalement de se rendre dans un lieu de travail situé à une distance suffisante pour requérir un quelconque moyen de déplacement, dans leur présent, leur domicile fait parfaitement l’affaire et remplace les espaces à bureaux d’une époque révolue.

En effet, ce qu’on appelait le télétravail ou le travail à domicile se nomme aujourd’hui le « solo », tandis que la bureaucratie désigne l’« exocratie » ou encore la « réseaucratie » ou « résocratie ». Évidemment, il y encore des emplois qui nécessitent une présence humaine dans des lieux déterminés : par exemple, en construction, en agriculture, dans les serres, dans les hôpitaux, dans les établissements de soins, dans les magasins et les épiceries, dans les restaurants – essentiellement jugés bas de gamme –, dans des productions cinématographiques ou télé, dans les sports – quoique les tournois de jeux vidéo prennent de l’ampleur –, dans les parlements, et ainsi de suite. Or, l’usage d’un ordinateur ou plutôt d’un « réseauteur » a contribué au développement du solo.

Une tendance s’était malheureusement manifestée, dans un régime néolibéral préconisant la flexibilité et le travail contractuel, alors que le solo du moment encourageait les entreprises à imposer des contrats de courte durée, ce qui précarisait davantage le travail et augmentait le nombre de pigistes forcés de lutter pour obtenir les contrats disponibles. Mais une réforme de ce régime ramena l’impératif d’un emploi à temps plein pour tous et toutes, qu’il s’agisse d’être solo ou pas. L’une des raisons évoquées consistait à diminuer la pression exercée sur les travailleur-euse-s, de leur faire éviter ainsi un stress trop important qui affectait leur santé physique et psychologique, au point de se répercuter sur le système de santé lui-même – en phase d’ajustement – n’ayant nullement besoin d’être surchargé dans les circonstances. Ainsi, le travail subit une réforme à son tour, afin de refléter les nouveaux idéaux partagés de plus en plus en société, ce qui signifiait entre autres l’acceptation d’une robotisation de certaines activités, des mutations ou des innovations utiles au développement de plusieurs secteurs et, dans certains cas, d’une nouvelle discipline de vie pour œuvrer en solo.

Si le travail ne manque pas et le motive, Steve rêve néanmoins de ses prochaines vacances avec Jessica. Il l’avait d’ailleurs rencontrée sur un réseau social, puis l’avait revue dans une soirée dansante.

Rappelons ici qu’une majorité de bars avaient disparu, compte tenu de la petitesse des milieux et des incapacités pour plusieurs tenanciers de respecter les règles de protection sanitaire – souvent à cause des investissements demandés. Désormais, les soirées se déroulaient dans des amphithéâtres, là où une distanciation suffisante s’avérait possible – par des jeux de lumière circonscrivant les cases d’activité – ; et le port du U-Masked était bien sûr obligatoire. Cela impliquait que les consommations fussent prises dans des aires contrôlées, voire des cabines à capacité réduite, un peu comme dans les restaurants. Une zone intermédiaire fermée permettait aux fêtards de retirer les masques et de laver leurs mains avant de pénétrer dans un lieu de consommation – appelé « boîte à boire » ou « bb » –, puis une autre leur exigeait à nouveau un nettoyage et de remettre les masques avant de retourner danser. Mais les contacts physiques restaient et restent encore interdits. Pour vivre quelques rapprochements – étiquetés « réglementaires » –, les bb offrent cette opportunité. Autrement, ou pour envisager de franchir la ligne du licite, il faut demander une autorisation.

Pour bien expliciter la nouvelle réalité des relations sociales, disons que le tout se compare aux modes opérationnels d’un média social d’autrefois : un groupe d’amis se forment, puis ceux et celles qui désirent s’ajouter doivent demander l’autorisation pour en faire partie ; ainsi ils et elles deviennent ami-e-s à l’intérieur du groupe et acceptent de se conformer à des règles, voire des normes communes. Mais il est toujours possible de refuser les nouveaux arrivants, ou encore de les rejeter plus tard en les excluant. Pour revenir au droit de fréquentation, différentes autorisations peuvent être obtenues, c’est-à-dire : à titre professionnel, à titre de connaissance ou d’amitié, à titre de partenaire de vie. Un historique de santé est considéré dans l’analyse, de même que celui des fréquentations existantes. Après un laps de temps, une réponse est reçue : acceptation ou refus. Habituellement, les refus sont plutôt rarissimes, non seulement pour éviter une dénaturation des relations humaines, mais surtout en tenant compte des exceptions possibles et peu fréquentes : en lien avec les capacités immunitaires des personnes mises en contact, et ce, en suivant une série de critères relativement aux risques de contamination pour l’une et l’autre, ainsi que des incompatibilités associées à la procréation, dans l’éventualité où la demande de fréquentation impliquerait la catégorie « partenaire de vie ». Advenant une rupture, il y a rétrogradation du statut de partenaire à celui d’amitié ou de connaissance, sans mettre un terme à la reconnaissance de leur signature numérique, à moins de le revendiquer officiellement et de ramener le statut des personnes en cause à celui d’« étranger-ère ».

Heureusement pour Steve, sa demande fut acceptée, ce qui signifie son droit de recevoir Jessica chez lui, et elle, inversement, de l’inviter chez elle, à condition que leur état de santé soit optimal, puisque la loi sanitaire surpasse tous les autres droits accordés. À la question de Francis, au sujet d’un possible voyage durant ses vacances, Steve lui mentionne son souci des mises en quarantaine et préfère plutôt demeurer à l’intérieur des frontières nationales.

Une convention internationale rallie la majorité des États relativement aux mises en quarantaine obligatoires des voyageur-euse-s, à la fois dans le pays de visite ainsi qu’à leur retour dans le pays de résidence. Par contre, ils ne s’entendent pas tous sur la durée recommandée. Néanmoins, pour assurer l’effectivité de la convention, une liberté d’action fut accordée à chaque pays ; ainsi le Canada exige une mise en quarantaine de vingt jours pour tous les visiteur-euse-s – autant citoyen-ne-s que simples voyageur-euse-s –, comme en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Royaume-Uni, tandis qu’aux États-Unis, elle est réduite à dix, puis au sein de l’Union européenne à quinze jours, comme en Chine et dans la plupart des pays de l’Orient et d’Afrique. Steve a donc choisi de séjourner dans un chalet au bord d’un lac situé au Saguenay.

Les quelques verres ont rempli la vessie de Francis, qui renseigne son ami de son besoin. Il n’est pas de ceux et celles qui évitent les toilettes publiques, par crainte d’être infecté par un quelconque « mauvais virus » (expression familière utilisée pour distinguer les virus endémiques de ceux bénins). À vrai dire, les toilettes de la plupart des milieux publics respectent les consignes d’hygiène et de distanciation. En tout temps les lieux sont vaporisés entièrement et régulièrement, lorsque inoccupés – ce qui signifie la présence de cuvettes autonettoyantes, de lavabos autonettoyants ainsi que d’une pièce entière soumise à des jets dont l’écoulement se déverse dans un drain central. Malgré cela, plusieurs préfèrent encore porter les nouveaux sous-vêtements absorbants de la compagnie « Contain-It », efficaces seulement pour tout ce qui se révèle liquide.

Mais cette manie de vouloir tout nettoyer exige donc une immense consommation d’eau…, au risque d’en manquer peut-être pour la subsistance. Cette appréhension avait été débattue par plusieurs universitaires qui, voyant la réouverture des différents secteurs économiques, voulurent conscientiser les élu-e-s à une problématique susceptible de s’intensifier dans l’avenir. Une stratégie de départ consista à récupérer l’eau utilisée, à la traiter et la réutiliser. Par contre, il y avait toujours des pertes importantes dès les premières réutilisations. Il fallut alors trouver d’autres moyens pour éviter de surconsommer l’eau disponible. Bien sûr, l’eau de pluie et de ruissellement – peu importe la source, si elle s’avère utilisable, y compris l’eau de sudation des plantes et des arbres – pouvait aussi être récupérée. De plus, l’augmentation de la production agricole nationale se répercutait sur l’usage de l’eau, ce qui conjecturait un détournement nécessaire de cette ressource d’un secteur vers un autre, et d’employer même des substituts. Un plan d’économie de l’eau fut donc élaboré afin de restreindre son usage (quantité, durée, fréquence), autant au niveau résidentiel qu’industriel et commercial. Par rapport aux substituts, quelques produits nettoyants à faible dosage d’eau, mais réagissant intensément au contact de certains produits chimiques non nocifs, furent commercialisés et connurent un brillant succès. La plupart des secteurs d’activités en utilisent aujourd’hui. N’empêche cependant que la question de l’économie d’eau demeure un enjeu toujours d’actualité.

Une fois revenu à table, Francis commande une crème glacée, tandis que Steve se contente d’une tisane. Leur discussion s’oriente soudainement sur les derniers développements en eugénisme, puisque certaines études annoncent une avenue intéressante pour améliorer la vie des futurs êtres humains. Bien entendu, aucun vaccin n’a été encore découvert pour éradiquer la Covid-19 et ses mutations, mais l’espoir demeure. Des chercheurs tentent de développer des « cellules incorruptibles », c’est-à-dire des cellules dont aucun virus ne serait en mesure de contaminer. Ainsi s’ajoute cet aspect particulier dans la liste des avantages d’un eugénisme triomphant, dans une poursuite logique de l’utopie d’une vie en santé et en longévité supérieure. Mais des arguments éthiques s’interposent encore, surtout supportés par des sceptiques qui pointent du doigt la science dans son incapacité jusqu’à maintenant de s’attaquer et de gagner sur les coronavirus depuis la Grande crise et le Grand confinement. Francis et Steve maintiennent leur foi envers les experts, malgré leurs insuccès présents. Ils se rappellent un personnage historique, Edison, songent-ils, qui aurait dit que ses mille échecs, survenus avant d’avoir découvert la seule manière de créer une ampoule, étaient autant d’apprentissages sur la manière de ne pas y parvenir. Aussi bien dire que les insuccès présents apportent des connaissances utiles malgré tout, qui un jour aboutiront sur un moyen de détruire le virus.

Ainsi, les amis discutent encore un peu, parlant de tout et de rien, jusqu’au moment où ils anticipent de retourner chez eux. Steve s’occupe de l’addition, puis est suivi par Francis à l’extérieur. Quelle belle soirée ! Leur U-Masked les informe de l’arrivée de passants. Après une dernière salutation et une confirmation de rencontre officielle avec Jessica, Francis recule de quelques pas et repart, sourire aux lèvres, vers le quai d’embarquement du transport en commun.

***

Optons pour un meilleur avenir

Cette histoire fictive constitue seulement une représentation possible, quoique incertaine, et non exhaustive d’une société qui aurait survécu à plusieurs vagues d’une pandémie devenue endémique. Cette récurrence s’ancra dans l’esprit collectif au point où une peur du virus ainsi que de ses soubresauts mortels les force à accepter de sacrifier une part supplémentaire de leur liberté, dans le but de se soumettre aux directives sanitaires montrant la voie de la conservation de leur santé si importante. Cela signifie un rôle de réengagement de l’État central, pour ne pas dire une réaffirmation de son autorité, puisque peur et autorité vont souvent ensemble, et ce, au détriment de la liberté. Mais cette fiction décrite expose à la fois une capacité d’adaptation aux contraintes imposées – face à l’inévitable – et une espérance de s’en sortir, parce que l’être humain ne cesse de vouloir améliorer son sort, mais se rappelle aussi ses moments heureux. Parce qu’en lui existe une dualité, une balance dont un plateau symbolise le bien et l’autre le mal ; et ce genre de situation le fait désespérer par la peur de la souffrance et de la mort, tout en ayant en tête, corrélativement, l’espérance de revenir au plus tôt à ses anciennes habitudes qui lui procuraient du plaisir. Par contre, cette péripétie ne serait pas venue à lui s’il avait choisi une option différente de celle d’un régime économique assoiffé d’accumulation et de croissance à tout prix ; ou plutôt si ses dirigeant-e-s avaient su définir la richesse autrement qu’en termes de production et de Trésor nationales.

Malheureusement des drames doivent se produire et se répéter pour motiver le changement, et ce, en dépit du fait que des sonneurs d’alarme l’avaient pourtant revendiqué, mais n’ont point été écoutés. Puisque qu’Edison a découvert mille façons de ne pas créer une ampoule avant d’y parvenir finalement, osons avouer que nous sommes à notre tour dans cet apprentissage, attendant dans nos insuccès présents la découverte d’un régime qui saura le mieux satisfaire nos besoins, qui respectera la nature dans son équilibre et qui favorisera l’authentique santé du corps et de l’esprit.

Écrit par Guylain Bernier

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