Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Le Venezuela est-il une « menace extraordinaire » ?

LA TENSION MONTE ET DES SANCTIONS AMÉRICAINES VISENT LES DIRIGEANTS-ES,

demoracynow.org, 11 mars 2015,
Traduction et organisation du texte, Alexandra Cyr

D.N. Juan Gonzalez : Les déclarations du Président Obama à l’effet que le Vénézuéla représente une « menace extraordinaire à la sécurité intérieure américaine » a fait monter les tensions entre les deux pays. Des sanctions ont été imposées à plusieurs dirigeants-es pour cause de violation des droits humains et corruption. Jeudi, le Président Maduro a demandé à l’Assemblée nationale de lui accorder plus de pouvoirs pour protéger l’intégrité du pays et sa souveraineté contre ce qu’il a désigné : « une agression impérialiste ».
(…)
D.N. Amy Goodman : Le porte-parole du Département d’État, M. Jen Psaki a défendu la politique de sanctions : « Il y a des raisons spécifiques pour chaque individu à qui le décret présidentiel de sanction s’adresse. Les États-Unis demeurent un important partenaire commercial du Vénézuéla ; en fait c’est notre plus important partenaire en ce moment. Malgré ce qu’en disent les autorités de ce pays, nous n’y soutenons pas l’instabilité. Nous croyons plutôt que le respect des règles démocratiques et de droits humains sont des garanties de stabilité. C’est ce que souligne le décret. Donc, les prétentions que nous agirions ainsi pour miner le pouvoir du gouvernement vénézuélien sont fausses. Avec ces sanctions, nous voulons convaincre ce gouvernement qu’il doit changer de comportement ».

J.G. : Les tensions entre les deux pays n’ont cessé d’augmenter au cours des derniers mois. En décembre, le Président Obama a signé une loi pour émettre des sanctions contre des élus du gouvernement vénézuélien qu’il a accusé de violer les droits de protestataires au cours d’une manifestation où 43 personnes sont mortes, dont des manifestants-es, des partisans-es du gouvernement et des membres des services de sécurité. Le 19 février, le maire de Caracas, M. Antonio Ledezma, a été arrêté accusé d’être impliqué dans une conspiration menée par les États-Unis pour déloger le gouvernement élu. Quelques jours plus tard, le Vénézuéla annonçait qu’il avait arrêté un certain nombre d’Américains qu’il accusait d’espionnage et d’activités de recrutement. Il a aussi annoncé une série de mesures dont l’obligation de détenir un visa pour les citoyens-nes des États-Unis qui veulent entrer au Vénézuéla et la réduction du personnel de l’ambassade américaine de Caracas. Tout cela survient alors que le pays fait face à une crise économique en partie due à la baisse des prix du pétrole des derniers mois.

A.G. : Pour examiner plus à fond cette situation, nous nous rendons à Claremont en Californie joindre le Professeur Miguel Tinker Salas au collège Pomona où il enseigne. Il a publié : The Enduring Legacy : Oil, Culture and Society in Venezuela. Son prochain livre s’intitulera : Venezuela : What Everyone Needs to Know.
(Professeur Salas) pourriez-vous nous situer la signification de la déclaration du Président Obama à l’effet que le Vénézuéla serait une « menace extraordinaire » pour la sécurité nationale des États-Unis ?

Manuel Tinker Salas : Je pense qu’il s’agit d’une escalade impressionnante et plutôt inutile des tensions déjà existantes entre les deux pays. Quel en est l’objectif ? Est-ce que c’est d’apaiser la droite américaine ? (…) En décembre dernier, M. Obama a édicté des sanctions. Cette fois c’est la Chambre des représentants-es qui en émet. Les tensions augmentent depuis que le Président Obama a annoncé qu’il allait commencer à normaliser les relations avec Cuba. Donc d’un côté nous avons un effort pour normaliser les relations avec Cuba tout en maintenant l’embargo et de l’autre nous créons l’image du Vénézuéla comme un nouveau Cuba qu’il faut sanctionner. C’est improductif de plusieurs manières. On veut nous faire croire que cela défend les intérêts américains tels que M. Obama les entends dont les droits à l’intérieur du pays. Mais, en réalité, en Amérique latine, encore une fois on comprend que ce sont les agissements des américains qui sont à l’œuvre : leur dure diplomatie. L’idée qu’ils ne soutiennent pas les coups d’État est ridicule à sa face même. En 2009 il y a eu un coup au Honduras dont vous avez largement fait état sur vos ondes. Il est clair que les États-Unis y étaient impliqués. Même chose lorsque M. Lugo a été délogé au Paraguay il y a quelques années. Il est très clair que les États-Unis veulent isoler le Vénézuéla encore un peu plus. C’est la poursuite de la politique de M. G.W.Bush qui a tenté de couper ce pays du reste de l’Amérique latine. Ça a entrainé sa propre déstabilisation.

J.G. : Professeur, vous avez fait une comparaison ou plutôt souligné un contraste entre la réaction du gouvernement américain face à des allégations de violations des droits humains au Vénézuéla, par rapport à ce qui se passe au Mexique. Pouvez-vous nous en parler ?

M.T.Salas : Quand on se met à parler de cas particuliers dans les politiques américaines elles tombent en morceaux. Pour ce qui est du Vénézuéla, la démonstration est faite et encore une fois c’est à condamner : la mort de 43 personnes en février dernier au cours d’une manifestation. Tous, des deux côtés, ont condamné la violence. Il y a eu des morts des deux côtés du spectre politique. Les policiers et les militaires étaient visés par les partisans de droite. C’est condamnable. Et encore une fois, il est normal que le gouvernement du Vénézuéla s’intéresse à eux et ils doivent être poursuivis. Mais au Mexique, 43 étudiants ont disparu à Ayotzinapa dans l’État du Guerrero et les États-Unis n’ont pas pipé mot. Le Département d’État a réagit des semaines plus tard. Nous sommes face à une politique malhonnête où on joue double jeu : on souligne à grands traits l’enjeu des droits humains au Vénézuéla et on ferme les yeux sur la véritable crise humanitaire au Mexique. 80,000 personnes y sont mortes 40,000 sont disparues et 15 millions ont été expulsées de leur propre pays. Donc, quand l’Amérique latine prend connaissance des politiques américaines elle voit que c’est plutôt malhonnête. Pourtant ça n’arrête pas mais au contraire augmente l’isolement des États-Unis dans la région. Souvenons-nous qu’en avril il y aura le Sommet des Amériques au Panama.

A.G. : Le mois dernier, le Secrétaire de presse de la Maison blanche, M. Josh Earnest a dit que les États-Unis n’interviennent pas au Vénézuéla mais qu’ils considéraient quand même agir pour que le gouvernement vénézuélien prenne une autre direction :

« Le gouvernement vénézuélien devrait cesser de tenter de blâmer les États-Unis et d’autres membres de la communauté internationale pour ce qui se passe dans le pays. Ce gouvernement doit faire face à la grave situation existante. Les États-Unis ne fomentent pas de troubles au Vénézuéla, Ils ne tentent pas de miner l’économie du pays ni son gouvernement. Je peux vous dire que le Département du trésor et celui de l’État suivent de près la situation. Ils examinent les moyens qui pourraient être plus efficaces pour que le gouvernement vénézuélien aille dans la direction qu’ils estiment être la bonne ».

A.G. : Maintenant je veux vous faire entendre un récent échange entre ce M. J. Earnest et un reporter d’Associated Press, M. Matt Lee :
Matt Lee : « Hier soir, le Président Maduro a déclaré sur les ondes, qu’ils avaient arrêté un certain nombre de personnes qui seraient derrière un complot pour un coup d’État soutenu par les États-Unis. Que répondez-vous ?

Jen Psaki : Ces dernières accusations comme celles qui ont précédé, sont fausses. Les États-Unis ont depuis longtemps comme politique de ne pas soutenir les transitions politiques non constitutionnelles. Les transitions politiques doivent être démocratiques, constitutionnelles, paisibles et légales. Les dirigeants vénézuéliens utilisent souvent ce genre de distractions pour camoufler leurs propres actions ; ils blâment les États-Unis ou d’autres membres de la communauté internationale pour des événements qui se passent à l’intérieur du pays. Cela démontre un manque de sérieux de leur part face à l’obligation qu’ils ont de traiter la grave situation qui est la leur.

Matt Lee : Désolé ! Les États-Unis ont depuis longtemps une politique de ne pas fomenter….c’est ce que vous avez dit ? Que veut dire « longtemps » ? ….en Amérique latine particulièrement, ce n’était pas « il y a longtemps ». (…) Vous avez dit « une politique depuis longtemps ». Je ne suis pas sûr….cela repose sur votre définition de « long temps ».
(…)

A.M. : (…) Professeur Salas pouvez-vous répondre à ces échanges et au porte-parole de la Maison blanche, M. Josh Earnest ?
M.T. Salas : J’aurais aimé que cet échange soit diffusé largement dans la presse américaine, mais ça ne l’a pas été. Et nous continuons de croire que les États-Unis ne sont pas impliqués dans des changements inconstitutionnels de gouvernement en Amérique latine. À titre d’historien, je peux vous dire que les études démontrent le contraire : depuis celui de 1953 au Guatémala, en République dominicaine, jusqu’au Chili en 1973 en passant par le soutient à la dictature de la junte militaire en Argentine, au Brésil et plus proche de nous, en 2002 au Vénézuéla ; les États-Unis y ont soutenu un coup d’État contre le Président Chavez démocratiquement élu. Ce fut le plus court coup du monde ; M. Chavez a pu reprendre son siège. Il y a eu le Honduras en 2009 et peu après le Président Lugo au Paraguay. Ils ont dit que c’était une transition démocratique mais c’était un changement inconstitutionnel de pouvoir. Donc, encore une fois, la notion que les États-Unis ne soutiennent pas les coups d’État militaires directement ou à travers ce qu’ils nomment le « soft power » ne tient pas debout : c’est ridicule.
En fait il faudrait renverser le questionnement. S’ils voulaient soutenir la démocratie, je pense que la meilleure chose que les États-Unis pourraient faire au Vénézuéla et dans d’autres pays, ce serait de se retirer et laisser les choses se développer d’elles-mêmes. Je pense que l’opposition est très forte au Vénézuéla. Elle peut parler par elle-même. Le gouvernement et d’autres forces sociales sont organisés dans ces pays. Je pense que la meilleure chose pour le Vénézuéla et le Mexique c’est que les États-Unis cessent d’intervenir et permettent à tous ces pays de résoudre leurs problèmes.
(…) Je suis convaincu qu’il existe des enjeux économiques au Vénézuéla auxquels le gouvernement doit trouver des solutions. Mais les interventions américaines n’aident en rien. Car soyons clairs, imposer des sanctions, même si c’est contre des individus, est une intervention dans le pays. Et elles ne seront pas comprises comme des sanctions contre sept individus mais bien contre le Vénézuéla, son gouvernement et le pays. Et c’est bien dommage car cela vient distraire des véritables problèmes économiques (qui devraient rester la priorité). Le gouvernement est responsable des solutions et il a été lent à agir.
Cela va maintenant marquer le contexte dans lequel le Sommet des Amériques va se dérouler. Les États-Unis s’attendaient à y être reçus très positivement parce qu’ils ont ouvert les relations avec Cuba. Mais, maintenant même Cuba les critique et déclare qu’il ne contribuera pas aux efforts américains pour isoler le Vénézuéla. Il semble que bien que cette ouverture avec Cuba en même temps que l’isolement du Vénézuéla, pour en faire le mauvais élément de gauche en Amérique latine, soit une stratégie américaine. C’est une politique qui a échoué sous Bush elle ne marchera pas plus pour M. Obama.

J.G. : Mais, professeur Salas, que veulent dire tous les rapports qu’on voit dans les grands médias ici aux États-Unis, qui nous parlent de la crise toujours pire au Vénézuéla ? Qu’elle est votre évaluation de la façon dont le Président Maduro fonctionne depuis sa prise du pouvoir après la mort du Président Chavez ? Et que pensez-vous des problèmes économiques de plus en plus importants et de la spirale inflationniste dans le pays ?

M.T.Salas : Sans l’ombre d’un doute, je suis convaincu que le Président Maduro à été lent à réagir à la crise. Je pense que l’effort pour maintenir un taux de change ingérable, trois différents taux de change et la protection du Bolivar était intenable. Je pense qu’ils ont mis beaucoup de temps à intervenir dans ce processus. Je pense que cela a ajouté à la crise. Récemment, ils ont pris des mesures pour laisser flotter le Bolivar. Ils devraient être capables de rendre le dollar plus accessible. Le Vénénzuéla importe la majeure partie de ce que s’y consomme. C’est vrai depuis 1935 au moment où le Vénézuéla est devenu le deuxième exportateur de pétrole du monde avant d’en devenir le premier. Cela est devenu une partie de la culture de la société vénézuélienne. Bien des Vénézuéliens-nes ont grandi en étant convaincus-es que leur pays est privilégié et que donc, à cause de leur accès au pétrole bon marché et à des aliments subventionnés, un certain niveau de bénéfices leur était dû. L’actuel gouvernement n’est pas intervenu assez vite sur cette mentalité. Depuis la baisse du prix du pétrole ce n’est plus tenable. Je pense que le gouvernement n’en a pas assez fait à ce sujet. Il a pris acte de la corruption, des blocages dans la distribution, de l’inefficacité. Il lui faut intervenir sur tous ces enjeux. Et la population doit les en tenir responsable. C’est dans ce contexte que les interventions américaines deviennent une distraction ; elles deviennent un enjeu qui secondarise celui de l’économie dans le pays.

A.G. : Plus tôt en mars, les Vénézuéliens-nes ont souligné la mort du Président Chavez. Voici l’intervention de M. Domingo Rebello, président du Conseil communal de Sinaï :

D.R. : « Je ressent la même peine que j’ai ressentie il y a deux ans. Parler de M.Chavez, c’est parler de la perte de son père. C’est ce que nous ressentons parce que nous avons un Président de la classe ouvrière, un révolutionnaire, un socialiste. Beaucoup d’entre nous avons fait l’erreur de dire que le Président Maduro n’est pas Chavez. C’est tout le contraire parce que nous disons tous : ‘Nous sommes Chavez’ ».

A.G. : Une membre de l’opposition, Mme Maria Corina Machado a aussi commenté la mort du Président Chavez :

M.C.M. : « Nous récoltons ce que nous avons semé durant le mandat de M. Chavez : la destruction de la capacité productive du pays, des institutions, de son indépendance avec, en plus la confrontation et la polarisation de la société par l’État policier ».

A.G. : Professeur Salas, pouvez-vous s.v.p. réagir à ces déclarations et nous dire si selon vous, les États-Unis feraient le virage actuel contre le Vénézuéla s’il n’y avait pas de pétrole ?

M.T. Salas : Non, je suis convaincu que le Vénézuéla possède les plus grandes réserves de pétrole dans le monde. (…) J’ai toujours dit : attachez-vous au pétrole et vous comprendrez ce qui arrive dans ce pays ; ce qui arrive dans ses relations avec les États-Unis et avec le reste du monde. Je pense que c’est fondamental.
Chavez est encore la figure politique la plus significative au Vénézuéla. Il représente un point décisif dans l’histoire du pays contrairement à ce que dit Mme Machado. Néanmoins, je pense qu’il y a quelque mérite à dire que ce à quoi le Vénézuéla fait face aujourd’hui vient des excès qui ont eu lieu au cours de la présidence Chavez et de certains enjeux de l’époque qui n’ont pas été résolus, dont la dépendance au pétrole, un taux de change qui ne marche pas, une croissance en forte hausse sans que pour autant la croissance des capacités productives suive. Ce sont des enjeux encore aujourd’hui. Cela met en lumière la dépendance des pays du tiers-monde envers les exportations, particulièrement la plus stratégique, le pétrole.

J.G. : Qu’arrive-t-il des alliances régionales que M. Chavez a tenté de créer pas seulement avec les pays à qui les bas prix du pétrole vénézuélien bénéficient, mais une alliance économique plus large en termes de promotion économique intégrée ? (…)

M.T.Salas : Je crois qu’on parle de la Communauté des pays d’Amérique latine et des Caraïbes et l’Union des nations sud-américaines. C’est l’Alliance bolivarienne pour les Amériques. Je pense que ces organisations ont atteint leur niveau fonctionnel pour l’essentiel. Mais l’absence de M. Chavez se fait sentir sans aucun doute. Le leadership manque dans la région ; il faut le combler sans tarder. Est-ce que nous pouvons espérer le retour d’un même type de leadership, je ne pense pas. De plus en plus ce sont les directions collectives qui se développent. C’est la direction donnée par Mme Roussef au Brésil, de Ms. Evo Morales en Bolivie et Corréa en Équateur. Donc, beaucoup de débats…

Il est aussi clair qu’elles sont attaquées. Je pense que les décisions d’imposer des sanctions au Vénézuéla visent à fissurer ces alliances. On a vu M. Biden aller dans les Caraïbes, en Amérique centrale, tenter d’attaquer Pétrocaraïbe. Je pense que leurs conditions sont difficiles, que ces organisations ont été testées. Je pense que les États-Unis cherchent leurs points faibles pour mettre de l’avant l’Alliance pacifique des nations qui ont des ententes bilatérales avec eux. De même avec le Partenariat Trans Pacifique. Je pense que c’est une menace sérieuse dans le contexte de la baisse du prix du pétrole et de d’autres produits d’exportation. Donc, c’est stratégique de la part des États-Unis : ils testent les alliances. Nous verrons où cela va mener lors du Sommet des Amériques en avril à Panama.

A.G. : Est-ce qu’il y a des liens entre ce qui se passe là et les négociations U.S.A-Iran ?

M.T.Salas : Je ne vois pas nécessairement de liens directs, mais plutôt une continuation de la manière dont ces relations ont été liées ici aux États-Unis. (…) Le Président Obama a fait un virage à droite envers le Vénézuéla alors qu’il négocie avec l’Iran et avec Cuba. Il essaie de cette manière, de rassurer la droite ici au pays.

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