Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Le capitalisme, le colonialisme et l’impérialisme ont donné naissance à la crise climatique

"Nous allons donc attaquer cette crise en attaquant ses racines. Autrement, nous ne ferions que remplacer un système oppressif par un semblable avec, peut-être, un tout petit peu plus de vert mais sans résoudre le véritable problème. Je raisonne aussi en médecin et je sais que nous ne voulons pas seulement d’un simple pansement."

Mikaela Loach, Democracy Now, 23 septembre 2022
Traduction, Alexandra Cyr

Introduction

Amy Goodman : « La grève pour le climat » ! Voilà le cri des jeunes militants.es aujourd’hui pour exiger des dirigeants.es du monde à en faire plus face aux changements climatiques.

Cela se passe alors que le Pakistan est encore sous l’eau, que la Corne de l’Afrique subit une sécheresse historique qui mène la Somalie au bord de la famine et que Porto Rico est largement sans électricité après avoir été dévasté par l’ouragan Fiona.

Plus tôt cette semaine, le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres attaquait les compagnies des énergies fossiles pour leur rôle dans l’urgence climatique.

Secrétaire général Guterres : L’industrie des énergies fossiles engrange de centaines de milliards de dollars en subventions et en profits pendant que les ménages voient leurs budgets rétrécir et que la planète brûle. Excellences, soyons très clairs : notre monde est entré en dépendance envers les énergies fossiles et il est temps d’intervenir. Nous devons mettre ces entreprises devant leurs responsabilités et exiger des comptes.

Nous joignons Mikaela Loach, une jeune militante en faveur du climat qui participait à la manifestation d’aujourd’hui. Avec deux autres revendicateurs.trices, elle a poursuivi le gouvernement britannique pour qu’il cesse ses subventions aux pétrolières et gazières. Elle a aussi participé à la lutte contre le champ pétrolier de Cambo sur les côtes écossaises. Elle est née en Jamaïque, a grandi en Grande Bretagne et étudie la médecine à l’Université d’Edinburgh. Elle est co-autrice du site The Ykes Podcast. Elle nous parle depuis New York pendant cette semaine sur le climat.

Soyez la bienvenue Mikaela ; très agréable que vous soyez parmi nous. Pouvez-vous commencer par nous parler de la signification de cette grève pour le climat ?

Mikaela Loach : Merci beaucoup pour l’invitation. La grève d’aujourd’hui, spécialement à New-York, est très significative. Nous sortons tout juste de la « semaine-climat » de New York, nous avons eu l’assemblée générale des Nations Unies cette semaine, et un peu comme d’habitude, ça n’a pas beaucoup paru. Bien des choses incroyables sont arrivées, par exemple l’élection du Président Gustavo Petro en Colombie et son intervention devant cette assemblée où il questionne l’emprise des États du nord sur ceux de tout le sud. Nous avons aussi entendu le Venezuela réclamer, depuis la tribune des Nations Unies, un traité international sur les énergies fossiles. C’était la première fois que ça se faisait. Il faut comprendre que ce serait un traité, signé par tous les pays, qui s’engageraient à en finir avec les énergies fossiles. Ce sont des choses très importantes et je pense que la grève agit comme un moyen de pression dans ce champ. J’ai toujours un peu de problèmes avec les textes des Nations Unies car ils peuvent être plutôt réformistes, n’allant pas au fond des problèmes existants. C’est dans ce contexte que les grèves et la pression qu’elles apportent peuvent faire avancer les choses dans le bon sens un peu plus.

A.G. : Parlez-nous de votre poursuite contre le gouvernement britannique.

M.L. : Oui. La côte de la mer du Nord, juste au-delà de l’Écosse, était l’endroit le plus profitable dans le monde pour l’extraction du gaz et du pétrole. Le gouvernement britannique avait d’ailleurs rendu très profitable le régime de taxation (affecté à ce secteur) en payant, pour ainsi dire, les entreprises pour polluer. Récemment, cela a été quelque peu modifié. On accordait à ces entreprises des sommes énormes de fonds publics pour faire la promotion de leurs activités polluantes. Des compagnies comme Shell et BP n’ont payé aucun impôt pendant des années. C’était finalement assez ridicule. Donc, nous avons poursuivi le gouvernement britannique parce qu’il a rendu profitables les activités de ces compagnies à un tel niveau.

A.G. : Shell a annoncé qu’il s’était retiré du projet Cambo en décembre 2021. Vous étiez une des leaders de la protestation. Je me demandais si vous pourriez nous expliquer de quoi il s’agissait exactement, mais aujourd’hui, le site internet Energy Voice déclare : « Le gouvernement recule sur sa politique des champs pétrolifères et gaziers de la Mer du Nord, dont Cambo et Murlach ».

M.L. : Ouais ! C’était l’an dernier ; nous avions découvert que le projet Cambo allait être approuvé. Ce projet était très énorme, gigantesque, un gigantesque champ pétrolier dont on a rien pompé à ce jour, Dieu merci. À ce moment-là, nous étions à quelques mois de l’approbation. Comme d’habitude, au Royaume Uni, l’approbation de ce genre de projets, surtout s’il n’y a pas de grandes résistances (passent presque inaperçus). Donc, nous avons démarré une grande campagne. Nous n’étions pas seuls. Un grand nombre de personnes se sont rassemblé pour s’opposer à ce projet parce que c’était si gigantesque et qu’il aurait un impact correspondant. Nous avons réussi ! Shell s’est retiré. C’était historique pour une campagne comme celle-là.

Mais vous avez raison. La nouvelle Première ministre, Liz Truss, qui a travaillé pour Shell, tente maintenant d’introduire encore plus de projets de ce type, elle essaie même de ressusciter Cambo mais d’autres bien pire que lui, dont Rosebank. Ce serait le plus grand sur la Mer du Nord. S’il va de l’avant il produirait plus de GES que tous les pays pauvres réunis. Donc, la nouvelle administration du pays, essaie de mettre ces projets de l’avant. Nous devons l’arrêter. C’est pourquoi une coalition de groupes a été constituée pour tenter de prendre les choses par tous les angles possibles, de démontrer que nous refusons tout nouveau projet dans les énergies fossiles. Nous voulons continuer à vivre dans le futur.

A.G. : Mais c’est très surprenant. Voilà une des plus grandes compagnies du monde, pas seulement dans le pétrole. Avez-vous l’impression que se sont vos protestations qui l’ont fait reculer ?

M.L. : Bien sûr ! Même dans les articles de l’industrie pétrolière et gazière cela a été confirmé. Il y a été écrit que c’est la pression publique et les protestations qui l’ont amenée à se retirer du projet parce que cela rendait son financement impossible, les changements impliqués faisaient que les assureurs se retiraient à cause de ces protestations qui causaient des perturbations dans l’organisation. Nous avons utilisés tant de tactiques….Nous avons tenté de mettre en place une campagne médiatique collective mais nous avons aussi procédé par des actions directes comme l’occupation des bâtiments du gouvernement britannique. Les militants.es de Greenpeace ont bloqué le port avec des kayaks. La compagnie tentait de partir de là pour aller commencer l’extraction. Il y a eu une quantité folle de différentes actions ; nous avons aussi mis le PDG de Shell au défi à la conférence Ted Countdown. Nous avons vraiment essayé de les attaquer sous tous les angles. C’était une nuisance de trop pour pouvoir déclencher les opérations. C’est ce pourquoi nous sommes, comme population, si puissants quand nous sommes unis et mettons la pression qui s’impose. Cambo en a été un exemple : la pression publique peut causer des changements majeurs.

A.G. : Un nouveau rapport de la banque Crédit suisse démontre que, maintenant 215,000 personnes dans le monde possèdent des valeurs de plus de 50 millions de dollars chacune. C’est une augmentation de 46,000 par rapport à l’année dernière. Mikaela Loach, vous avez récemment pris la parole à la conférence annuelle de la Fondation Gates. Vous avez créé la surprise en déclarant : « Je pense que les multimillionnaires ne devraient pas exister et que la crise climatique a été causée par le capitalisme ». Pouvez-vous expliquer ?

M.L. : Oui. C’était une décision importante que d’intervenir dans un tel événement. D’habitude je les évite parce que je ne suis pas d’accord avec leurs orientations. Je ne crois que la philanthropie des capitalistes multi millionnaires va nous sauver. Je trouve qu’il n’y a aucun sens à ce que les gens qui ont causé la crise soient chargés d’y apporter des solutions. Je veux dire que ces personnes vont choisir les solutions qui vont permettre à leurs compagnies de continuer le capitalisme, d’en profiter en extrayant les matières premières. C’est ce qui nous a amenés dans le pétrin actuel, je ne pense pas que ça pourrait nous en sortir.

Mais j’ai décidé d’y aller malgré mon inconfort pour les mettre au défi et que ces chances sont rares. Les gens pensent que Bill Gates est un grand personnage parce qu’il donne des sommes énormes et qu’il a mis sur pied sa fondation. Mais quel contrôle a-t-il, quel impact négatif sur, par exemple, notre libération collective et les moyens que nous nous donnons pour y arriver ? J’ai donc décidé d’y aller et de les défier.

Je leur ai coupé le souffle. Je pense qu’ils ont été passablement choqués d’entendre quelqu’un leur livrer une vérité à eux tous et toutes qui ont le pouvoir. Il y avait des agents de sécurité qui protégeaient Bill Gates partout où il passait. Mais je pense que j’ai vraiment eu un impact. À voir la quantité de personnes qui sont venu me voir à la fin, pour me dire qu’ils pensaient cela mais n’osaient pas le dire parce que leur travail dépend des fonds de la fondation, je me suis sentie confirmée dans ma décision d’y être allée.

A.G. : Pouvez-vous nous en dire plus sur votre militantisme et votre approche inter sectionnelle. Vous placez la crise climatique en lien avec divers autres systèmes oppressifs comme la suprématie blanche, le racisme, les injustices envers les migrants.es et les réfugiés.es. Comme vous l’avez dit, il n’y a pas de crise des réfugiés.es il y a une crise de l’empathie. Faites le lien entre tout ça s.v.p. Mikaela ?

M.L. : Oui, bien sûr. Je pense qu’en regardant les origines de la crise climatique….nous voilà dans cette crise parce qu’on a prélevé tous les produits fossiles et autres dans la nature, que nous sommes face à une destruction opérée pour le profit, pour en quelque sorte continuer l’expansion des économies surtout dans l’univers nord de la planète. Ce processus a commencé avec l’impérialisme et le colonialisme. Le colonialisme a tout déclenché. Le nom original de BP était : First Exploitation Company. Shell a aussi été impliquée à fond dans le colonialisme britannique : le gouvernement du Royaume uni lui a vendu le Nigéria et la compagnie y a commencé son exploitation. Cela est donc intimement lié à la suprématie blanche, au colonialisme et au capitalisme tous ensemble.

Nous allons donc attaquer cette crise en attaquant ses racines. Autrement, nous ne ferions que remplacer un système oppressif par un semblable avec, peut-être, un tout petit peu plus de vert mais sans résoudre le véritable problème. Je raisonne aussi en médecin et je sais que nous ne voulons pas seulement d’un simple pansement. Nous ne voulons pas traiter que les symptômes. Nous devons traiter les causes profondes de la maladie au point de départ. Donc, nous devons aller aux racines des systèmes. Cela me donne beaucoup d’espoir parce que nous pouvons nous attaquer à tous ces systèmes à la fois et donc créer un monde meilleur. Il ne s’agit pas simplement d’empêcher un désastre total. Il se pourrait qu’il soit question de construire des choses, un monde meilleur pour tous et toutes. Je pense que c’est une bonne raison d’espérer.

A.G. : Pensez-vous que vous êtes en train de gagner ?

M.K. : Je pense que nous le sommes. Je dois y croire. Je ne sais pas si nous gagnons, mais je dois y croire parce que de plus en plus de gens (se joignent au mouvement). Spécialement en Amérique latine. J’ai vécu en Colombie durant les élections de Francia Marquez et Gustavo Petro. Je respecte Francia Marquez depuis si longtemps ; c’est une militante incroyable sur la crise climatique. Cette élection était la victoire du peuple. Ce sont les campagnes de terrain qui l’ont propulsée. Elle a démontré que si la Colombie a pu se défaire de 200 ans de pouvoir des élites, imaginez ce que nous tous et toutes pouvons faire avec notre propre pouvoir si nous nous y mettons ensemble. Je pense que de plus en plus de gens se rendent compte de cela. Il y a encore bien d’autres projets d’exploitation pétrolière à arrêter. Je pense que nous pouvons gagner mais cela va exiger de nous rassembler et de prendre le travail dans nos propres mains.

A.G. : En 2020, vous avez été désignée la femme la plus influente du mouvement climatique du Royaume Uni par Forbes, Global Citizen et la BCC Woman’s Hour. Pouvez-vous nous dire qui vous a influencée et qui vous inspire aujourd’hui ?

K.L. : Whoo. Je pense que mon inspiration vient vraiment d’Angela Davis de son travail et des abolitionnistes. Audre Lorde (poétesse afro-américaine engagée dans la lutte LGBT et autres. N.d.t) aussi. Donc des personnes que vous n’identifieriez pas comme participant à la lutte pour le climat. Mais je pense que le travail des abolitionnistes est ce qui m’a rejoint le plus et portée là où je me trouve maintenant, à faire ce que je fais. Cette idée, non cette réalité que nous pouvons défier absolument tout, pas seulement abattre les choses mais en construire m’a réellement inspirée et m’inspire encore dans ce que je fais. Je tente aussi de rester proche de ce genre de personnes, comme Nanny des Maroons en Jamaïque, qui s’est battue pour la liberté dans ce pays ; j’essaie de les garder proche dans mon cœur, de me les rappeler et de me demander : « Qu’auraient-ils fait » ? Et comment je peux défier encore plus les choses en ce moment.
(…)

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