Édition du 23 novembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Les Cubain.e.s ne veulent pas de changement de régime

Les États-Unis espéraient que les manifestations à Cuba amèneraient au renversement du régime. Cela ne s’est pas produit. En parlant avec des Cubain.e.s ordinaires, on comprend pourquoi : malgré les critiques adressées au gouvernement, de nombreux et de nombreuses Cubain.e.s veulent faire avancer la révolution, non pas l’abandonner.

16 novembre 2021 | tiré de Jacobin | traduction David Mandel

Les dissident.e.s ont travaillé fébrilement pendant des mois pour transformer les manifestations sans précédent du 11 juillet en un crescendo d’opposition au gouvernement le 15 novembre. Ils et elles ont construit une structure formidable, avec des médias sociaux sophistiqués (y compris une abondance de fausses nouvelles), des tas d’argent provenant de Cubain.e.s américain.e.s et du gouvernement américain, y incluses des déclarations de soutien d’un Congrès américain bipartite et de la Maison Blanche.

Même après que le gouvernement cubain ait refusé un permis aux manifestant.e.s, au motif qu’ils et elles faisaient partie d’une campagne de déstabilisation menée par les États-Unis, les forces antigouvernementales ont insisté sur le fait qu’elles n’étaient pas découragées et qu’elles étaient prêtes à prendre des risques. Mais à la fin, les masses cubaines ne se sont pas soulevées.

Que s’est-il passé ?

L’intimidation des dissident.e.s était certainement un facteur clé. Le leader du groupe Facebook Archipelago, Yunior Garcia, a été maintenu pratiquement en résidence surveillée. D’autres dirigeant.e.s ont été menacé.e.s d’arrestation et ont été répudié.e.s par leurs voisin.e.s pro-révolutionnaires.

Mais j’ai parlé à des Cubain.e.s qui avaient des doutes sur l’utilité des manifestations de rue. Ils et elles sont descendu.e.s dans les rues le 11 juillet, spontanément, avec toutes sortes de plaintes légitimes : la rareté de la nourriture et des médicaments, les longues files d’attente pour les produits de base, la propagation rapide du COVID-19, les magasins de devises fortes, auxquels ils et elles n’avaient pas accès.

Mais dans les mois qui se sont écoulés entre les manifestations de juillet et novembre, beaucoup ont décidé que les manifestations de rue ne créaient que la division, tandis que le pays avait besoin d’unité. Ils et elles ont compris que malgré tout le battage médiatique sur les réseaux sociaux, le gouvernement n’était pas sur le point de tomber, et que même s’il tombait, on ne savait pas ce qui allait suivre. Si c’était le chaos et la guerre civile, ou une ruée de Cubain.e.s américain.e.s voraces, essayant de s’emparer de propriétés insulaires au bord de l’eau, leur situation économique précaire pourrait devenir encore pire.

« J’ai participé aux protestations du 11 juillet », m’a dit une jeune mère de la Vieille Havane. « Mais depuis, je pèse le pour et le contre. La situation alimentaire ici est terrible - nous devons faire la queue pour tout. D’un autre côté, nous sommes en sécurité. Les gens n’ont pas d’armes à feu et ne s’entretuent pas. La police ne tire pas sur les gens. Nous n’avons pas à nous soucier de nos enfants lorsqu’ils et elles jouent dehors. Et ils et elles reçoivent une bonne éducation gratuitement. Si ce gouvernement s’effondrait vraiment, j’ai peur que nous perdions plus que nous ne gagnerions. »

Les gens ont également été découragés par le choix du jour, le 15 novembre, programmé pour faire des ravages précisément le jour de la réouverture prévue de Cuba après près de deux ans de strictes restrictions pandémiques. Les Cubain.e.s qui vivent du tourisme, la principale industrie de l’île et qui a été décimée par la fermeture du COVID, attendaient avec impatience le retour de visiteurs étrangers du 15 novembre. La dernière chose qu’ils et elles voulaient était d’effrayer les touristes avec des conflits internes.

Et le 15 novembre était également le premier jour où toutes les écoles devaient s’ouvrir. Les enfants dans leurs uniformes soigneusement repassés débordaient d’excitation après avoir été enfermé.e.s pendant si longtemps. Les parent.e.s étaient ravi.e.s que la vie reprenne lentement son cours normal, maintenant que presque toute la population – à partir de l’âge de deux ans – avait été vaccinée avec le vaccin produit localement. Celui qui a choisi ce jour mémorable pour des manifestations à l’échelle nationale a donc fait une erreur épique.

La plupart des Cubain.e.s semblent plus soucieux et soucieuses de relancer leur économie que de renverser leurs dirigeant.e.s. Même s’ils et elles blâment leur gouvernement pour la mauvaise gestion, la corruption, et un système qui étouffe l’entreprise privée, peu d’entre eux et elles ne parviennent pas à reconnaître l’énorme impact des sanctions américaines. Alors que l’île a fait déjà l’objet d’une forme ou autre de sanctions depuis soixante ans, l’administration de Donald Trump y a ajouté plus de 200 nouvelles mesures qui ont porté de sérieux coups, comme l’arrêt des envois de fonds des Cubain.e.s américain.e.s à leurs familles restées au pays et l’interdiction des navires de croisière américains de faire des escales sur l’île (affectant une entreprise qui avait prospéré sous les ouvertures du président Barack Obama).

Les mesures prises par Trump pour plaire aux Cubano-Américain.e.s de droite ont réussi à remporter le vote en Floride et à donner aux Républicain.e.s deux sièges supplémentaires du sud de la Floride au Congrès, mais elles ont rendu la vie misérable pour le peuple cubain. Malheureusement, le président Joe Biden a poursuivi l’approche intransigeante de Trump – plaçant la politique partisane au-dessus du bien-être des 11 millions Cubain.e.s.

Les Cubain.e.s ne peuvent faire grand-chose pour modifier la politique américaine, mais ils et elles peuvent – et veulent – faire leurs propres changements domestiques. Un thème que j’ai entendu maintes et maintes fois de la part de jeunes révolutionnaires est que la meilleure façon de défier la contre-révolution est de rendre la révolution meilleure.

Lors d’un rassemblement présentiel de Cubain.e.s de gauche qui, pendant la pandémie, ont créé un groupe populaire de discussion Telegram appelé « La Manigua », j’ai demandé quel genre de changements les gens aimeraient voir. Un.e par un.e, elles et ils ont donné des exemples : défier la bureaucratie étouffante, licencier les personnes ineptes ou corrompues de leurs positions, encourager plus d’initiatives populaires, adopter le Code de la famille qui donnerait tous les droits aux femmes et à la communauté gay, lutter plus sérieusement contre le racisme.

Le dernier intervenant a voulu parler de ce qu’il ne voulait pas changer. Cela comprenait l’accent mis par la nation sur les soins de santé, la science et l’éducation, qui ont permis aux Cubain.e.s de développer leur propre vaccin et de vacciner l’ensemble de la population ; le sens de communauté dont les Cubains ont fait preuve en s’entraidant pendant cette pandémie ; et les valeurs de solidarité internationale incarnées par les brigades sanitaires cubaines qui, depuis des décennies, parcourent le monde pour sauver des vies.

La fin de semaine avant la manifestation prévue, un nouveau groupe de jeunes révolutionnaires appelé Pañuelos Rojos, ou écharpes rouges, a installé un campement de quarante-huit heures avec de la musique, du théâtre, des jeux et des discussions de groupe. Le dernier jour du campement, il y avait un concert. Les jeunes étaient assis.es par terre, dansant sur la musique du musicien Tony Ávila, lorsque le président cubain, Miguel Diaz-Canel, s’est présenté.

Les étudiants l’ont acclamé alors qu’il s’asseyait avec eux et elles sur le sol. Ávila était au milieu d’une chanson intitulée « Mi Casa » (« Ma maison »). « Je vais changer les meubles de ma maison », a-t-il chanté. « Je vais changer la couleur des murs, refaire les portes, les fenêtres et abattre certains murs. » Tout le monde chantait avec lui, et le président hochait la tête de haut en bas. La foule a rugi à propos de ce verset : « Bien que je sois heureux dans ma maison, il y a des changements qui doivent être faits. Mais je n’irai pas trop vite, car je ne veux pas endommager les fondations. »

Certes, les efforts des dissident.e.s et de leurs soutiens américains pour endommager la fondation et renverser le gouvernement cubain ne sont pas terminés. Mais comme le chef de la division nord-américaine du ministère des Affaires étrangères, Carlos Fernando de Cossio, a tweeté : « Le gouvernement américain a mal interprété Cuba lorsqu’il a décidé d’investir autant pour tenter de déclencher l’insurrection. Nous, les Cubain.e.s, voulons améliorer notre pays et aller de l’avant, non pas revenir à l’époque où nous étions le terrain de jeu des capitalistes américain.e.s, de la corruption et de l’ambition. Si seulement le gouvernement américain apprenait cette leçon vieille de soixante ans.

Medea Benjamin

Medea Benjamin (née le 10 septembre de 1952) est une militante politique américaine, surtout connue pour avoir co-fondé le mouvement féministe et pacifiste Code Pink et, avec l’activiste et auteur Kevin Danaher, le groupe Global Exchange. Benjamin est également candidate du Parti Vert dans la Californie en 2000 pour le Sénat des États-Unis. Actuellement, elle contribue à OpEdNews1 et Le Huffington Post2.

En 2003, The Los Angeles Times la décrit comme "l’une des dirigeantes de haut-profil" du mouvement pacifiste3.

En 2017, Benjamin est nominée pour le Prix Nobel de la Paix par Mairead Maguire.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Medea_Benjamin

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