Édition du 4 octobre 2022

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Asie/Proche-Orient

Les agressions israéliennes à la porte de Damas et la "bataille de l’identité" à Jérusalem

Malgré les provocations et les mesures de répression israéliennes, les Palestiniens restent déterminés à profiter du ramadan dans ce lieu de culte populaire selon leurs propres conditions.

Tiré de France-Palestine Solidarité. Article publié à l’origine dans Middle East Eye.

Un vendeur de jus de fruits crie pour annoncer ses produits, "rafraîchissants, passez et essayez !".

L’odeur du maïs grillé s’échappe des étals voisins, et le vendeur de ballons traverse les rangées de personnes tandis que les enfants lui courent après.

D’innombrables vendeurs de rue et marchands palestiniens remplissent la place juste à l’extérieur de la porte de Damas à Jérusalem-Est occupée, alors que des centaines de personnes affluent vers la porte de la vieille ville pendant le ramadan pour se divertir la nuit après avoir rompu leur jeûne.

Les rassemblements près de la porte, que les Palestiniens appellent Bab al-Amoud, sont devenus presque une seconde nature après la prière nocturne du ramadan dans la mosquée al-Aqsa voisine. Les jeunes sont de sortie, buvant du thé chaud et reprenant en chœur les refrains pour la Palestine et Jérusalem, et chantant les louanges du prophète Mahomet.

Ce spectacle unique, qui se produit une fois par an pendant le mois sacré, est gâché par les barrières métalliques érigées par les forces israéliennes de chaque côté de l’entrée de la porte. Ces barrières empêchent les gens de s’asseoir et de se déplacer facilement sur la place, tandis que les forces israéliennes lourdement armées patrouillent dans les rues, remplaçant la joie habituelle par un sentiment de malaise.

Et pour la deuxième année consécutive, les violentes agressions israéliennes se sont poursuivies.

Depuis le début du ramadan, les forces israéliennes ont arrêté au moins 40 Palestiniens rassemblés devant la porte, dont des mineurs.

Des dizaines de personnes ont été blessées lorsque les forces israéliennes ont utilisé des matraques pour frapper les passants, des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes et la police montée pour disperser la foule.

3 000 policiers supplémentaires ont été déployés dans la vieille ville, notamment autour de la mosquée Al-Aqsa et de la porte de Damas, juste avant le ramadan, dans un énième signe de sécurisation accrue.

La scène rappelle parfois celle de l’année dernière, lorsqu’Israël a installé des barricades limitant l’accès des Palestiniens à la place, ce qui a suscité de nombreuses protestations et de violentes répressions israéliennes. Finalement, Israël a retiré les barricades.

Cette année, ce lieu de rencontre populaire a connu moins de violence, car la crainte d’une recrudescence de la violence ailleurs est présente dans tous les esprits. Et les répressions des forces israéliennes sont interrompues par un autre moment de calme, alors que le jeu constant du chat et de la souris prend fin avec un autre chant palestinien et d’autres enfants qui courent après le vendeur de ballons.

Une bataille pour l’identité

Ibrahim al-Sinjilawi, un journaliste basé à Jérusalem, se rend quotidiennement sur la place en tant que résident de la vieille ville, et considère la porte de Damas comme un passage régulier sur le chemin du retour.

Il raconte à MEE que, depuis qu’il est enfant, la porte est un lieu de rencontre avec les amis et la famille pendant le ramadan. Elle est toujours animée par des passants et fréquentée par des jeunes qui pratiquent souvent spontanément divers sports, notamment le parkour.

La porte de Damas est particulièrement remarquable pour ses ornements et sa construction architecturale, dominant les affrontements qui ont eu lieu depuis le premier jour du ramadan cette année.

Sinjilawi affirme que la présence palestinienne dans la zone et les festivités du ramadan ont incité le gouvernement israélien à envoyer davantage de renforts de police.

"Les Palestiniens sont confrontés à des soldats armés bouillonnant de rage et d’extrémisme. Ils ont peur d’un rassemblement spontané de Palestiniens, car la bataille pour la porte de Damas est une bataille pour l’identité", dit-il.

Mais les politiques arbitraires de la police peuvent conduire à l’éclatement d’affrontements pendant tout le mois, soutient Sinjilawi.

"Les soldats provoquent les jeunes en les arrêtant pour des fouilles corporelles aléatoires et invasives, ce qui accroît leur ressentiment et leur colère face à la transformation de la porte de Damas en un poste de contrôle militaire fermé", dit-il.

Sinjilawi pense que les Israéliens veulent nuire à l’activité économique qui a lieu autour du mois sacré et, par extension, limiter le nombre de prières dans la mosquée al-Aqsa.

Un jeune Jérusalémite, Iyad al-Tawil, considère que la porte de Damas est l’un des derniers espaces de loisirs pour lui et son ami.

"Boire notre café du matin à l’extérieur de la porte de Damas est devenu un rituel quotidien pour les habitants de Jérusalem", a-t-il déclaré. "Si les habitants de Jérusalem perdent cet endroit, ils perdront un espace national et social vital dans la ville. C’est pourquoi il est si important de continuer à s’y rendre."

Al-Tawil a ajouté qu’il se sentait étranger chaque fois qu’il passait devant la nouvelle porte, mais qu’il continuait à se sentir chez lui lorsqu’il passait devant la porte de Damas.

"Nous avons besoin de joie et de connexion spirituelle pendant le Ramadan, mais l’occupation veut plutôt mettre le feu à toute la ville", a-t-il déclaré.

Ziyad Bheis, chercheur sur Jérusalem, a déclaré à MEE que les Israéliens considèrent la porte de Damas comme un champ de bataille pour la souveraineté de Jérusalem, et comme une arène dans laquelle ils peuvent imposer leur contrôle sur la ville et effacer son identité arabe islamique et chrétienne.

"La porte de Damas est également devenue une sorte de complexe de défaite pour l’occupation, qui a essayé de retrouver la stature et la capacité de dissuasion qu’elle avait perdues pendant le ramadan de l’année précédente aux yeux de la jeunesse de Jérusalem."

À cette fin, les autorités israéliennes ont érigé des barrières métalliques pour empêcher les rassemblements, tout en établissant un poste de police temporaire dans la zone et en renforçant les garnisons qu’elles ont construites en 2017 en installant de nouveaux projecteurs et en augmentant le nombre de policiers.

Mais les mesures ne se sont pas arrêtées là. Le ministre des affaires étrangères, Yair Lapid, a effectué une visite provocatrice dans la zone et a déclaré que la Porte de Damas était un champ de bataille pour la souveraineté israélienne. Cela a suscité la critique et la censure du ministre de la défense Benny Gantz, car cela revenait à révéler sans autorisation un objectif politique flagrant derrière les mesures répressives à la Porte, selon Bheis.

"À la lumière de cela, la bataille palestinienne pour la porte de Damas est devenue une lutte pour notre identité et notre existence même. Nous devons formuler des objectifs spécifiques pour retirer ces barrières métalliques et pour supprimer le poste de police temporaire", a commenté le chercheur.

Chevauchement des fêtes religieuses

Quant aux scénarios qui devraient se dérouler à Jérusalem dans les prochains jours, plusieurs points de friction sont possibles, d’autant plus que la troisième semaine du ramadan coïncide avec la Pâque juive.

Cela pourrait même conduire à un élargissement du champ de la confrontation pour impliquer Gaza, comme ce fut le cas en mai de l’année dernière. En outre, commente Bheis, les années 2022 et 2023 verront un chevauchement continu des calendriers hébraïque et islamique Hijri.

Ce chevauchement comprend la coïncidence de la troisième semaine du ramadan avec les sept jours de Pessa’h, ainsi que le chevauchement de Pourim avec le 15 Sha’ban (le jour du pardon musulman), le chevauchement de la destruction du temple avec Ashura, et le chevauchement de Yom Kippour avec al-Mawlid (l’anniversaire du prophète Mahomet). Ces chevauchements pourraient donner lieu à deux années civiles tumultueuses et instables.

Le groupe d’extrême droite des Fidèles du mont du Temple (TMF), qui vise à procéder à un nettoyage ethnique religieux de la mosquée al-Aqsa et à reconstruire le mont du Temple à sa place, est le fer de lance de l’extrémisme juif dans la ville.

Considérant la Pâque juive comme l’une des trois plus importantes fêtes juives, les Fidèles du mont du temple ont pour objectif de rompre le jeûne à l’intérieur d’al-Aqsa, d’y organiser une lecture commune du Livre de l’Exode et d’apporter le sacrifice de Pessa’h dans la mosquée.

Bheis a ajouté que les pratiques sacrificielles juives ont historiquement reculé au fil du temps en raison de la destruction du Temple, qui était le centre de ces pratiques religieuses.

Selon les déclarations toraïques, la renaissance de ces rites religieux signifie donc que la droite israélienne veut reconstruire le Temple sur la mosquée al-Aqsa, afin de transformer la zone en un site exclusivement juif.

"Ces provocations, qu’il s’agisse de faire entrer le sacrifice de Pessa’h dans al-Aqsa ou de faire entrer le sang après le rituel d’abattage et de l’utiliser pour profaner le dôme du Rocher, peuvent conduire à une éruption inévitable."

"L’occupation fait le pari de pouvoir freiner ces tentatives ou, tout au moins, d’endiguer la réaction des Palestiniens. En réalité, elle parie sur l’absence de réaction, au lieu de s’efforcer d’empêcher la crise de se produire en premier lieu."

Traduction : AFPS

Aseel Jundi

Journaliste pour Middle East Eye (Liban).

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