Édition du 10 septembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Les militaires : de l’institution d’État au complexe financier et industriel 3

En dehors de la gestion des marchés d’armement pour les forces armées, la première partici-pation directe des militaires à l’économie, hors de leur « champ de compétences », a lieu lors du Plan Bolivar 2000.

photo et article NPA 29
http://npa29.unblog.fr/2019/08/12/venezuela-3-contretemps/

Le 27 février 1999, Hugo Chávez lance une première mission en direction des quartiers populaires chargée principalement de réaliser un plan de vaccinations massives, des soins d’urgence et de distribuer des denrées alimentaires. Ce Plan, organisé par les militaires qui mobilisent 40 000 d’entre eux, finit par des révélations de corruption contre des généraux qui se seraient enrichis à cette occasion[6].

Puis, progressivement, la place des militaires va devenir centrale, jusqu’au gouvernement Maduro avec 30% en moyenne de sièges occupés par des militaires[7], dont les postes régaliens. Cette progression du poids des militaires est due à un double phénomène.

Le premier est économique avec l’implication directe, comme on l’a vu dès le Plan Bolivar 2000, des militaires dans la vie économique du pays. Cette mission supplémentaire qui s’ajoute à celle de la défense du territoire va plonger les cadres de l’institution militaire directement dans le monde économique et des affaires.

Le deuxième élément, est une opération de séduction de la part de Maduro qui cherche à les associer à la gestion du pays. Cela devient une opération de survie, notamment après la crise politique ouverte en 2014 avec les mobilisations de la droite et la défaite du PSUV aux législatives de 2015, approfondie par la crise sociale et économique.

Dans ce contexte, le régime a besoin du soutien de tout l’appareil répressif. Dans l’histoire du Venezuela chaviste, il ne faut pas oublier que le coup d’État de 2002 a été soutenu par une partie des militaires et qu’il a conduit à une épuration dans ses rangs. Maduro ne veut pas prendre le risque de rééditer un tel évènement.

Si sous Chávez les militaires sont contenus dans des fonctions d’appui à un gouvernement majoritairement civil, sous Maduro, les militaires prennent aussi la tête de la plupart des entreprises publiques du pays (PDVSA, métro de Caracas, ports, entreprises métallurgiques).

Pour donner corps à cette transformation d’une partie de la hiérarchie militaire en groupe d’hommes d’affaires, celle-ci crée des entreprises ad hoc, une banque en 2013 (El Banco de la Fuerza Armada Nacional Bolivariana, BANFANB), une entreprise d’extraction minière en 2016 (Compañia Anónima Militar de Industrias Minera, Petrolífera y de Gas, CAMIMPEG), mais aussi une dizaine d’autres compagnies, dans le transport, l’agriculture, la construction, l’eau les télécoms …

Si entre 1950 et 1998, seules 4 entreprises sont créées par les militaires, principalement dans l’armement, un service de voyages et l’assurance, sous Chávez, ce sont deux entreprises, dans l’automobile et la construction. Mais sous Maduro, entre 2013 et 2017, ce sont 14 qui sont mises sur pied dans l’ensemble des domaines productifs et de services.

Depuis 2014, ce phénomène de présence militaire dans les affaires s’est accéléré et a été entériné notamment après le vote de la loi Organique de la Fuerza Armada Nacional Bolivariana (FANB) du 17 novembre 2014 qui réaffirme, dès son article 3, comme mission octroyée à la FANB, la nécessité de participer activement au développement national, mission déjà reprise dans l’article 328 de la Constitution.

En septembre 2016, le « Commando pour l’Approvisionnement Souverain » nouvellement créé, chargé de contrôler la distribution des principaux biens de consommation dans le pays est confié aux militaires.

Ce Commando est divisé 18 groupes par types de produits, chacun sous la direction d’un militaire (huile, viande bovine, sucre, beurre, etc. ….)[8]. Une liste des militaires directement impliqués dans la gestion d’entreprises privées ou publiques, soit en les dirigeant directement, soit en ayant des rôles clefs en leur sein (conseil d’administration, etc…) fait état de 785 officiers de haut rang[9] et plus de 1600 si on y inclut ceux qui ont des charges politiques et gouvernementales.

Pour faire des affaires, encore faut-il s’accorder avec le pouvoir politique. Au Venezuela, l’État joue un rôle déterminant dans le contrôle des politiques économiques. La création des zones économiques spéciales, censées faciliter l’exploitation des ressources au nom de l’intérêt général, ouvre la porte à la déréglementation des règles environnementales et sociales et des droits peuples indigènes.

La plus emblématique est celle de l’Arco Minero del Orinoco (AMO, Arc Minier de l’Orénoque) située essentiellement dans l’état de Bolivar sur une surface équivalente à celle du Portugal.

Lors des élections régionales du 15 octobre 2017, le CNE (Conseil National Électoral) en pro-clame le résultat dans l’état de Bolivar et désigne comme vainqueur le candidat de l’opposition, Andrés Velásquez, du parti Un Nuevo Tiempo. Puis deux jours plus tard, le CNE déclare que Justo Noguera Pietri, candidat du PSUV, est élu[10] ! Cet ancien commandant général de la Garde Nationale prend la main sur l’État de l’AMO, permettant ainsi une jonction entre le pouvoir politique et le pouvoir économique.

Face aux scandales de corruption qui touchent aussi bien des membres du pouvoir politique et militaire que des partisans de l’opposition, le Tribunal Suprême de Justice décide par sa senten-ce n°1.421 du 15 décembre 2016 que le contrôle fiscal des entreprises liées aux militaires ne sera plus exercé par le Contrôleur Général de la République mais directement par celui de la FANB, permettant ainsi aux entreprises créées par les forces armées d’échapper à tout contrôle public et tout risque de poursuite en cas de malversation.

Ces sociétés militaires fonctionnent comme n’importe quelle entreprise privée. La CAMIMPEG s’associe avec des entreprises étrangères, comme le géant anglo-suisse Glencore, société de négoce des matières premières, régulièrement poursuivie et accusée de corruption et de pollution, ou Southern Procurement Services, compagnie britannique spécialisée dans le pétrole, pour exploiter les territoires qu’elle contrôle.

Désormais, une partie de la hiérarchie militaire est directement intégrée dans la direction et la gestion d’entreprises. Elle se retrouve ainsi liée au régime de Maduro, ce qui explique en partie la faiblesse des soutiens militaires à Guaidó pendant la tentative de coup d’état d’avril 2019.

Conclusion

Si la gauche s’est intéressée, voire parfois identifiée, au chavisme, c’est en raison des résultats positifs des politiques menées les premières années. La mise en place des missions, avec l’accès gratuit aux soins dans les quartiers populaires, la création des universités bolivariennes, la politique préférentielle en direction des plus pauvres, portaient un espoir de rupture avec le néolibéralisme dominant la planète.

Pour beaucoup à gauche, le chavisme permettait de redonner l’espoir et ouvrait la possibilité de changer l’ordre des choses. Mais la politique de l’entre-deux, celle de tenter de satisfaire tout le monde, a buté sur la réalité des conflits de classe. Rapidement, les reculs se sont multipliés, et la victoire de Maduro a signé la fin de la partie et des débats.

Cette discussion autour de la trajectoire et de la nature du régime vénézuélien depuis l’acces-sion de Chávez au pouvoir est essentielle car elle doit nous permettre de tenter de comprendre aussi le brusque retour de bâton qui secoue l’Amérique latine avec les victoires successives de la droite, y compris extrême, dans les dernières élections, que ce soit au Brésil, en Colombie, en Argentine, au Chili, etc.

Car cette situation n’est pas propre au Venezuela. On pourrait aussi interroger l’évolution de l’Équateur qui a mené au départ de Correa, comme celle du Nicaragua et la féroce répression du peuple nicaraguayen par le président Ortega.

Comment des gouvernements qui avaient conquis le pouvoir en s’appuyant sur des revendica-tions des couches populaires, ont-ils été balayés et désavoués par leur propre base électorale ? (Résumé voir lien)

Patrick Guillaudat 29 mai 201

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