Édition du 3 décembre 2019

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Le blogue de Pierre Beaudet

Les trois âge de l’altermondialisme

À la fin des années 1980, des fissures apparaissaient dans l’édifice néolibéral mondial. Il y avait l’effondrement économique au Mexique, au Brésil, en Thaïlande, en Russie et ailleurs. Le discours associé au soit-disant « Consensus de Washington », présenté comme la « fin de l’histoire » et le « triomphe définitif » du capitalisme, devenait de plus en plus contesté. À mesure que les impacts dévastateurs étaient constatés au Nord comme au Sud, avec les coupes massives dans les services publics et les emplois, l’explosion de la dette, la privatisation et la déréglementation. Quelque chose était dans l’air.

L’irruption zapatiste

Au Mexique dans ce pays mal aimé du néolibéralisme, les paysans et les autochtones ont décidé de dire basta et c’est ce qui a mis au monde une révolte imprévue et imprévisible dans la province du Chiapas. Un mouvement obscur, l’Armée de libération zapatiste (EZLN) a surpris tout le monde, à gauche comme à droite, à contre-courant de la proposition habituelle des mouvements de libération nationale. Les Zapatistes parlaient d’un projet non-étatique, de la démocratie par en bas, de l’autonomie locale, de structures non hiérarchiques, d’une façon qui tranchait avec aussi bien le discours marxiste traditionnel que le narratif anarchiste, par l’ancrage social, paysan et autochtone qui de toute évidence lui donnait sa force. Peu après, le message devenait viral et rejoignait des mouvements sociaux de grande envergure, notamment en Europe et en Amérique du Nord. La mobilisation prenait la forme de grandes manifestations contre les porteurs de ballon néolibéraux comme la Banque mondiale et le FMI. Finalement en 1998 survint la « bataille de Seattle » réunissant « teamsters » (syndicats) et « tortues » (environnementalistes), dans une alliance inédite et militante. Peu après, cette expérience fut répétée à Québec avec le Sommet des peuples des Amériques (avril 2001).

La phase ascendante

Tout cela et plein d’autres choses annonçaient comme un nouveau départ pour les mouvements populaires à la recherche de perspectives émancipatrices. Des réseaux, des groupes de réflexion, des mouvements (comme ATTAC) prenaient forme, parallèlement à des publications et recherches de plus en plus diffusées grâce à l’appropriation des technologies de l’information. Dans le sud, les mobilisations prenaient une grande ampleur, desquelles ont émergé de nouvelles propositions politiques. La « vague rose » qui s’en suivit changea le paysage politique de l’hémisphère pendant que des gouvernements progressistes prenaient le devant de la scène avec un cortèges de réformes et de tentatives pour briser le cercle de fer du capitalisme globalisé. Fait à noter, plusieurs nouvelles coalitions politiques se disaient favorables au renforcement des mouvements populaires, aux expériences de démocratisation et aux luttes pour bousculer l’ordre dominant. C’est dans ce bouillon incandescent qu’est né en 2001 le Forum social mondial, à l’initiative de mouvements brésiliens et de quelques partenaires dans le monde. Durant la première décennie du nouveau, le FSM est devenu un laboratoire et un incubateur de stratégies et d’analyses, notamment pour aller au-delà du « modèle » néolibéral, et pour élaborer un programme économique alternatif basé sur la revitalisation du secteur public, la désagrégation des biens et services de base, de nouveaux mécanismes fiscaux et financiers permettant de réduire les inégalités, les entreprises locales non marchandes, etc. 

Une nouvelle méthodologie

Sans agenda prescriptif, le FSM ouvrait les débats que reprenaient par la suite des mouvements, des gouvernements progressistes, des intellectuels, syndicalistes, féministes et écologistes de plusieurs secteurs et pays. Plus tard, le FSM s’est étendu géographiquement vers l’Inde, le Mali, la Tunisie, le Kenya et ailleurs à travers une structure décentralisée et sur la base d’initiatives auto organisées de centaines de mouvements. Cette liberté de ton et d’idées tranchait positivement avec l’approche traditionnelle héritée des Internationales, tout en se traduisant concrètement avec la mise sur pied de réseaux d’initiatives tels Via Campesina et la Marche mondiale des femmes. Dans cette phase ascendante, le FSM permit à des centaines de forums nationaux et municipaux d’aider des citoyens à agir, s’exprimer et créer. Le Forum social québécois fut à deux reprises en mesure de relancer les débats, et plus tard l’idée fut reprise par le Forum social des peuples qui a permis le dialogue entre mouvements québécois, canadiens et autochtones. De tout cela s’est ajouté dans le vocabulaire militant un nouveau mot : l’altermondialisme.

La phase descendante

En 2008, le capitalisme mondial connaissait sa crise la plus grave depuis 1929. Cette crise a d’abord ébranlé le Nord, d’où les mobilisations de masse sous la bannière d’Occupy Wall Street (au Canada et aux États-Unis) et des Indignés (en Espagne et d’autres pays du sud de l’Europe), avant de traverser la Méditerranée. Là dans le sud « proche », un mouvement historique imposa l’implosion de dictatures de longue date, comme en Égypte et en Tunisie. Cependant, contrairement à l’Amérique du Sud, ces mouvements n’avaient pas de répondants politiques et ainsi, les révoltes ne parvinrent pas à provoquer la rupture. Dans plusieurs pays, le puissant édifice de pouvoir a relevé le défi en combinant des offensives réactionnaires locales / nationales, d’une part, et une intervention internationale d’institutions néolibérales non démocratiques. Cette contre-offensive a également entraîné la dislocation de nombreux gouvernements progressistes, le Brésil et le Venezuela en particulier - incapables de résister aux attaques réactionnaires, en plus d’être affaiblis par leurs propres limites et contradictions. Il n’était pas surprenant alors que le FSM entre dans une pente déclinante. Plus particulièrement au Brésil où le FSM était né, le traditionnel leadership était déstabilisé. Plus tard à Tunis (2015), Montréal (2016) et Salvador de Bahia (2018), les FSM tout en favorisant des rencontres fructueuses a manqué d’énergie et de d’enthousiasme, avec une certaine tendance à la routinisation.

Regarder vers l’avant

Aujourd’hui le mouvement de mouvement à l’origine du FSM cherche à se réinventer. Certes, dans de nombreux pays, les mouvements populaires sont sur la défensive, tandis que de nouvelles formes d’autoritarisme ou d’austéritarisme s’imposent et que les gouvernements progressistes s’affaissent sous le poids des pressions impérialistes et de leurs propres contradictions. En même temps surgissent des soulèvements d’une très grande envergure, comme en Chine, au Chili, au Soudan, au Liban, en Iraq, en Argentine, en Algérie, en Colombie. Ici et là, on observe des mouvements sociaux devenus plus astucieux, utilisant de nouvelles stratégies décentralisées. Beaucoup se structurent dans les luttes pour sauver la Pachamama, ce faisant construisant une nouvelle manière de penser le monde, la société, l’économie. Des millions de jeunes pensent, comme Naomi Klein, que le « problème » n’est pas le climat, mais le capitalisme. Parallèlement se mettent en place de nouvelles plateformes de débats et de dialogues croisés, tel que la conférence La grande transition (Montréal, mai 2020), le Forum social mondial sur l’économie transformative (Barcelone, juin 2020 et le Forum mondial sur la migration et le développement (Mexico, janvier 2021). Beaucoup plus que par le passé, les femmes, les jeunes et les communautés marginalisées prennent les devants.

Dans l’interrègne

Il est trop tôt pour présumer si cette grande vague sera en mesure de produire un renouvellement de l’altermondialisme, d’autant plus que se profilent les nuages ​​noirs du militarisme, du racisme et du fascisme. Le grand Immanuel Wallerstein avait prédit avant son décès que la bataille de titans entre l’émancipation et le pouvoir allait durer pendant plusieurs années, sans que l’on puisse savoir si la société allait sombrer dans une sorte d’arène de tous-contre-tous (à la Mad Max), ou se reconstruire dans la solidarité et la coopération. Nous sommes probablement dans un « interrègne », pour reprendre l’expression de Gramsci où aucun plan prédéterminé ne tient la route et où l’humanité, dans des conditions qu’elle n’a pas déterminées comme le disait Marx, refait son histoire.

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