Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Mort de l'écrivain urugayen Éduardo Galeano

L’écrivain uruguayen Éduardo Galeano, auteur du fameux ouvrage Les veines ouvertes de l’Amérique latine est mort le 11 avril 2015 à l’âge de 74 des suites d’un cancer. Sa disparition ne peut que nous interroger tous et toutes, tant cet homme –journaliste, écrivain, poète— a su incarner, tout au long de sa vie, cet esprit de lutte et de résistance qui n’a cessé de parcourir l’Amérique latine des peuples.
Il était l’écrivain des sans voix, de tous ceux et celles qui aspiraient à un autre monde possible. Plus encore, il était un des grands référents de la gauche latino-américaine, sans doute sa conscience la plus vive, passionnée et critique, le modèle par excellence de l’intellectuel engagé au sens le plus noble du terme.
Le récit que vous lirez ci-dessous et que j’ai écrit sur la base d’une entrevue que j’ai menée avec lui en décembre 1988 à Montevideo, vous le fera particulièrement bien apercevoir.

À Montevideo, il est deux heures de l’après-midi, et au-delà de l’entrelacs désordonné des ruelles pentues qui descendent vers le port, sur la « 25 de mayo », juste en face du « Brasilero » —un de ces derniers et pittoresques cafés-bars de la vieille ville—, c’est soudain le délire : un cri de triomphe vient de monter de la foule, une foule partagée d’espoirs et d’inquiétudes, massée depuis de longues heures devant les bureaux électoraux.
 
Un long suspens prenait ainsi brusquement fin. La nouvelle... la radio panaméricaine (la radio des Tupamaros) l’avait jetée comme un soulagement sur les ondes. Et maintenant elle ne cessait d’en répéter, d’en ressasser une à une toutes les conséquences : le nombre suffisant de signatures favorables à la tenue d’un référendum a été enfin récolté, et le gouvernement urugayen devra –comme le stipule la constitution— organiser une consultation populaire questionnant la validité de l’amnistie que par le passé il avait accordée aux militaires responsables d’atteintes aux droits humains sous la période dictatoriale.
 
C’est là une première victoire pour le peuple d’Uruguay, et ce ne sont que cris et manifestations, fanfares de klaxons, cortèges et drapeaux, embrassades et débordements de joie. De loin en loin, une même clameur : « Maintenant c’est indispensable, justice et châtiment pour les coupables, apparition en vie de tous les disparus ».
 
Éduardo Galeano est dans la foule, dans la mêlée. Un polo, une simple veste, manifestant parmi les manifestants. Emporté par l’enthousiasme ? Pas exactement ! Un sourire complice et satisfait, c’est tout. Les yeux d’un bleu profond et métallique, le front dégagé, le geste chaleureux, il m’entraîne au « Brasilero » comme si nous étions déjà de vieux amis. Autour d’une petite table placée en coin : un « cortado » pour chacun ; le temps de quelques questions pour une entrevue.
 
Éduardo Galeano, l’auteur de « les veines ouvertes de l’Amérique », n’est guère connu au Québec, si ce n’est par un public d’initiés. Il est pourtant en Amérique latine un intellectuel de renom, et dans les milieux de gauche on apprécie sa verve étincellante et résolument engagée, jamais pourtant affadie par la partisanerie pamphlétaire.
 
Alors que tant de penseurs, de chercheurs et d’écrivains ont succombé aux sirènes « new-look » des idéologies du « Nord », aux modes intellectuelles de la post-modernité, aux charmes de la légèreté, lui il est resté fermement du même camp, proche des drames et luttes de son peuple, fidèle à Bolivar et au Che, mais à sa manière avec passion et poésie. Quelque chose de rafraîchissant et fascinant. Quelque chose que nous avons oublié en Europe ou en Amérique du Nord, où les impératifs de la société marchande et de l’univers technocratique ont dissipé en nous jusqu’à la conscience des contradictions, nous ont fait peu à peu perdre de vue « l’homme concret » fait « de chair et de sang », habité de rêves et de projets, mais aussi par une existence incertaine et mutilée. Et en l’écoutant dans ce petit café de Montevideo, mon magneto tout proche, je pensais au vieux Sartre, à Nizan, à Frantz Fanon, à toute cette tradition d’intellectuels critiques, tant présente il y a encore quelques années, et aujourd’hui si galvaudée et démodée, si oubliée.
 
Dans les dires de Galeano, rien pourtant de vieillot ou d’anachronique, de nostalgique. Non plutôt une pensée vivante, en mouvement, emportée par les événements, mais aussi et surtout –c’est la grande différence— avide de la transformer. Comme si l’inévitable, ou ce qui paraît tel, pouvait être subjugué, tout au moins défié, questionné, et comme si la parole en s’y affrontant, trouvait fonction et sens. Oui c’est ce qui me semble avoir disparu chez nous, cette insolence et cette audace, cette croyance au pouvoir de la parole, à l’utopie qu’elle peut dessiner en son sillage.
 
L’envie alors de ne rien perdre de cette conversation, de cette entrevue. L’envie de la garder comme un appel, un appel pour parler et écrire, envers et contre tout.
 
« Il n’y a pas de meilleure musique de fond à notre rencontre que ce peuple dans la rue qui fête la victoire des signatures. Tu vois, nous avions lancé une campagne contre le terrorisme d’État au temps de la dictature militaire, contre les enlèvements, les viols, les tortures, les assassinats. Et aujourd’hui, nous avons obtenu les signatures nécessaires. C’est ce qu’on célèbre maintenant partout. La démocratie, c’est justement cela, la participation populaire, l’exercice de la souveraineté, le droit que possède le peuple d’être le protagoniste de sa propre histoire, et non pas seulement le témoin passif de sa propre disgrâce. On fait bien souvent une confusion entre la cérémonie formelle de la démocratie et la démocratie véritable, une confusion telle que le prix pour acquérir « la formalité démocratique » se paie de la condamnation du pouvoir civil à la peine d’impuissance perpétuelle. Face à un pouvoir militaire qui paraît une puissance invulnérable, on en vient à se résigner à ce que les militaires gouvernernent, mais derrière le trône. Et c’est contre cela que les gens ont signé (...) »
 
« Nous vivons dans un système qui est sens dessus dessous. On veut nous faire croire –pour que la réalité ne nous paraisse pas irréelle— que la morale doit être immorale. Il nous faut ainsi accepter la loi de la peur comme la seule possible. Figure-toi qu’en Uruguay, 4 pesos sur dix du budget national sont destinés aux militaires et à la police. C’est le pourcentage le plus élevé au monde si on se réfère aux pays qui ne sont pas en guerre. Et 4 dollars sur 10 reçus en Uruguay au titre des exportations, servent à payer les intérêts de la dette extérieure, une dette qui en grande partie a été contractée par la dictature militaire. En fait tout cela ne sert qu’à payer le bâton qui nous réprime et le luxe qui nous humilie. Pourtant la campagne des signatures en est la preuve, il y a en dépit de tout, une sorte d’obstination de la dignité (...) »
 
« Je ne crois pas à cette schizophrénie qui permet de séparer l’oeuvre de la personne. Je ne crois pas non plus à l’objectivité de la parole humaine. Je prends parti, et je n’ai pas honte. Il me semble que ce vieux poête nicaragayen avait raison quand il me disait : « Ne te fais pas de soucis, tous ceux qui ont le culte de l’objectivité, en réalité ils ne cherchent pas à être objectifs, ils cherchent à être des objets, pour se sauver de la douleur humaine ». Et comme je ne veux pas me sauver de la douleur humaine, parce qu’il me semble que c’est l’indispensable prix à payer pour avoir droit à l’allégresse humaine, je n’ai aucun intérêt à être objectif. Je conte des histoires depuis mon intériorité. Cela me réchauffe, réveille la même haine, le même amour que j’aimerai que mes paroles réveillent chez mes lecteurs (…) »
 
« La culture dominante est une culture qui fracture, mutile et écartèle la condition humaine. Elle sépare l’âme du corps, la vocation du travail, comme le discours public du discours privé, la raison du cœur. J’écris contre cela, essayant de ramasser ces morceaux épars, d’unir justice et beauté. Je ne pense pas qu’il y ait d’un côté la dénonciation de l’injustice et de l’autre la recherche du beau, ou alors le monde extérieur avec ses cris que nous entendons, et de l’autre les guerres intérieures et les tourments de l’âme. En moi aussi s’affrontent la liberté et la peur. Et la parole humaine trouve justement son sens quand elle contribue à ce que les gens puissent ré-intégrer leur personnalité fracturée. C’est en ce sens que ma parole est une parole engagée : parce qu’elle ne peut pas rester impassible devant la douleur humaine. »

 
Montevideo, le 19 décembre 1988
Pierre Mouterde

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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