Édition du 16 juin 2020

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Amérique centrale et du sud

Nicaragua : masquant la réalité, non le visage

L’Observatorio Ciudadano COVID-19, un organisme privé d’experts, estime que le virus se propage de façon exponentielle et qu’au 30 mai le Nicaragua avait au moins 805 morts, dont 28 membres du personnel médical. Selon l’estimé récent de l’Imperial College London, d’ici quatre semaines, le nombre d’infectés atteindra 66 529.

Ovide Bastien : Ex-coordonnateur des Études Nord-Sud du Collège Dawson, qui inclut un stage étudiant au Nicaragua, et auteur de : Racines de la crise - Nicaragua 2018

Comment ça va ?

- Très mal...

Qu’est-ce qui se passe ?

- Beaucoup meurent de la Covid-19 à l’hôpital où je travaille. Plusieurs médecins et infirmières sont infectés et certains en meurent. Nous n’avons aucune protection. Je suis enceinte de 8 mois. Si je prends un congé maintenant, même sans solde, je perds mon emploi. Je dois encore travailler trois semaines. Et sais-tu le pire, Ovide ? Ne pouvoir rien dire. Si je parle, je serai congédiée sur le champ !

Alors que j’écoute au téléphone la douleur et le désespoir de cette Nicaraguayenne médecin de 39 ans, remonte en moi le souvenir du soulèvement massif du peuple nicaraguayen en avril 2018 : de centaines de milliers de manifestants, 300 morts, de milliers de blessés, 100,000 qui fuient à l’étranger pour échapper à une répression systématique et impitoyable, où policiers agissent de concert avec civils cagoulés et armés de fusils de guerre. Une situation qui me déchire puisque j’ai de profonds liens d’amitiés à la fois avec les pro et les anti-Ortega. Et qui m’amène à dénoncer un gouvernement qui, tout en se proclamant révolutionnaire, ment comme il respire. Qui interprète le soulèvement populaire massif comme une tentative de coup d’état de la droite appuyée par les États-Unis et prétend que la plupart des morts proviendrait d’accidents et de délinquance.

Remonte aussi en moi la douleur ressentie par les amis et admirateurs du grand poète nicaraguayen, Ernesto Cardenal. Lors de la messe funéraire célébrée début mars dernier pour ce prêtre de 95 ans, ministre de la culture du gouvernement sandiniste des années 80 et dénonciateur notoire de la dérive totalitaire d’Ortega, des mordus du régimes, envoyés par autobus par la vice-présidente Rosario Murillo, se mettent à scander à voix haute : « Traitre ! Traitre ! »

Manifestants ? Des putschistes et forces diaboliques ! Ernesto Cardenal ? Un traitre ! Ceux qui, en pleine pandémie, cherchent à se protéger en suivant les recommandations de l’OMS ? Des alliés des putschistes !

Le PIB a baissé de 4% en 2018 et de 3.9% en 2019 « dû à l’impact économique de la tentative de coup d’État des États-Unis. (...) Les putschistes et l’ensemble de l’appareil impérialiste des réseaux sociaux, des grandes entreprises, et des ‘fake news’ exigent une fermeture complète pour affaiblir l’économie et le gouvernement, » affirme le livre blanc publié par le gouvernement fin mai.

Le Nicaragua, contrairement aux autres pays d’Amérique centrale, effectue peu de tests, ne confine pas, publie de fausses statistiques, demande au personnel médical de ne pas porter de masque afin de ne pas énerver personne, et incite la population à participer à des fêtes populaires, incluant une grande manif à Managua en solidarité avec les victimes de la pandémie à travers le monde ! En avril, lorsque l’évêque de Matagalpa, Mgr Rolando Àlvarez, tente de mettre sur pieds dans son diocèse, avec la collaboration bénévole de médecins et de média, une campagne de prévention de la Covid-19, le gouvernement, au lieu de le féliciter et de l’appuyer, le lui défend formellement !

Au 20 mai le Nicaragua ne reconnaît officiellement que 17 morts de la Covid-19. Le jour même, affirme le producteur nicaraguayen de cercueil Mario José Herrera :

«  Je n’ai jamais vu une aussi rapide croissance de la demande pour cercueils depuis 60 ans. (...) Hier soir, par exemple, nous avons enterré environ 200 personnes. Les familles n’ont pas pu organiser de célébration et n’avaient pas le droit d’être présentes. (...) Nous faisons beaucoup de fric, mais il n’y a aucune joie à constater autant de morts à cause de la pandémie  »

L’Observatorio Ciudadano COVID-19, un organisme privé d’experts, estime que le virus se propage de façon exponentielle et qu’au 30 mai le Nicaragua avait au moins 805 morts, dont 28 membres du personnel médical. Selon l’estimé récent de l’Imperial College London, d’ici quatre semaines, le nombre d’infectés atteindra 66 529. Fin mai, certains des 716 médecins qui signent une deuxième pétition priant le gouvernement de respecter les consignes de l’OMS, reçoivent des menaces de congédiement.

Dans le Confidencial du 28 mai, affirme l’auteure et poète Gioconda Belli : «  Se poursuivent tromperies et secrets : les médecins ne laissent pas leurs proches dire ce qui ne va pas avec leurs patients. On enterre les gens sans en parler à la famille. Les statistiques du Ministère de la santé sont fausses, et ce depuis le début. »

Ce soir-là, j’ai très mal dormi. Je n’arrivais pas à oublier l’appel téléphonique de mon amie nicaraguayenne...

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