Édition du 21 mai 2024

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Québec

PSPP : l’immigration et la montée aux extrêmes

Fin janvier, PSPP tient des propos qui n’ont rien de sobres. [1] Il prétend ouvrir une discussion saine sur l’immigration, mais c’est par des déclarations péremptoires qu’il dit vouloir entreprendre ce débat. L’immigration serait une menace et pourrait favoriser une montée aux extrêmes. Il appelle à la fermeture du chemin Roxham et il reprend la proposition qu’il a faite durant la campagne électorale d’une réduction du seuil d’immigration à 35 000 migrant-e-s par année.

Il fait donc le lien entre l’immigration et la montée de l’extrême-droite. En fait, toutes ces propositions couvrent un tissu de non-dits et d’imprécisions qu’il convient d’expliciter. Parler de seuil d’immigration, c’est d’emblée mettre de côté le principe de la liberté de circulation et d’installation sur cette planète et croire qu’on peut se barricader derrière des frontières et empêcher des migrations humaines que les multiples crises actuelles au niveau international ne pourront que renforcer. Les frontières sont faites pour être franchies et elles le seront et les murs physiques, policiers ou juridiques ne pourront empêcher de telles migrations. Toute la logique des seuils mène à la logique des murs, et c’est précisément cette logique que nourrissent les entrepreneurs identitaires comme Trump ou Orban qui nourrissent la montée de l’extrême-droite.

Le refus de reconnaître la réalité des apports de l’immigration

Quand il fixe le seuil à 35 000 migrant-e-s par années, PSPP parle, sans le préciser, de migrant-es permanent-e-s. Mais il néglige de rappeler que les migrant-e-s au Québec sont de plus en plus des migrant-e-s temporaires qui viennent occuper les emplois en agriculture ou dans les services publics ou privés dont les populations locales ne veulent plus. Ces travailleurs et travailleuses temporaires n’ont souvent pas les mêmes droits que la maind’oeuvre d’ici. De plus, ces immigrant-e-s temporaires travaillent le plus souvent sans droit d’installation aucun et doivent retourner dans leur pays une fois que le travail demandé a été effectué.

Au lieu de préciser l’apport fait par ces travailleurs et travailleuses temporaires et celui des migrant-e-s permanents qui sont souvent des personnes très qualifiées dont la formation a été payée par leur pays d’origine, PSPP s’inquiète de l’impact de l’immigration sur les budgets sociaux. Il ne rappelle pas le rôle des travailleuses racisées durant la crise de la COVID-19. PSPP insiste sur le coût de ses migrant-e-s en termes de services publics ou de logements. La crise du logement ne trouve pas sa source dans l’immigration, mais dans les choix des investisseurs privés qui préfèrent construire des condos coûteux et de luxe plutôt que des logements sociaux. Elle provient de la logique du marché immobilier lui-même. La population immigrée n’a jamais été à l’origine du déficit budgétaire. Ce ne sont pas les dépenses sociales qui sont à l’origine de ce déficit, mais bien le refus des plus riches de payer leur juste part et le caractère de moins en moins redistributif de l’impôt.

PSPP et le refus de la porosité de la frontière canadienne

Exiger la fermeture du chemin Roxham et appeler le gouvernement à utiliser la police provinciale pour bloquer l’entrée de demandeurs d’asile, ce n’est pas aborder la question de l’immigration sur un mode « démocratique » et « dans le respect ». C’est au contraire prôner une approche répressive face à des demandeur-e-s d’asile ou des immigrant-e-s économiques au lieu d’appeler à créer les conditions d’un véritable accueil des personnes migrantes. C’est demander que le Québec exige le pouvoir de refouler les demandeur-e-s d’asile au lieu de se solidariser avec eux-elles.

La question des seuils, une porte ouverte à une démagogie facile

La capacité d’accueil est une notion bien variable. Quand il s’est agi d’accueillir les victimes de l’invasion de Poutine en Ukraine, ces capacités d’accueil sont renforcées considérablement. Quand, il s’agira de faire face à la montée des migrations climatiques, il faudra planifier un élargissement considérable de ces capacités à moins de s’arc-bouter sur nos frontières pour refouler ces migrant-e-s dans des territoires où la vie sera devenue difficile sinon impossible. Ce que propose PSPP, comme tous les partis dominants, avec sa logique des seuils, c’est la réduction des personnes migrantes à leur seule force de travail. C’est une vision étroitement utilitariste de l’immigration.

La défense de la culture nationale comme prétexte

PSPP, comme François Legault. justifie ses prises de position au nom de la défense de la langue française et de la survie de la nation. En fait, ce n’est pas l’immigration, de plus en plus francophone d’ailleurs, qui constitue une menace pour la langue française, c’est la puissance de la langue anglaise qui reflète la puissance économique et politique des élites du Canada et des États-Unis qui imposent leur hégémonie culturelle sur le monde dont l’usage universelle de la langue anglaise est une expression. C’est également, la couardise des élites politiques du Québec qui, avec le gouvernement Legault, limite les aspirations du Québec à un autonomisme mou, qui affaiblit l’attraction de la langue française. Car, cet autonomisme écarte la nécessité de la lutte pour l’indépendance comme la seule voie pour assurer la défense de la langue française comme langue commune d’une société égalitaire et inclusive.

Nous assistons à une crise identitaire dans tous les États nationaux occidentaux conséquences des crises induites par la mondialisation. Les réalités nationales ne sont pas des essences, ce sont des processus en constante évolution. Agiter l’épouvantail de l’immigration comme péril pour notre culture, c’est utiliser le prétexte de protection culturelle pour exiger une orthodoxie culturelle dans la vie publique à l’heure où le métissages des cultures est le trait fondamental de l’évolution sociale. Nous avons le choix de la défense d’une conception fermée et tournée vers le passé de la nation ou celui de l’hybridation culturelle tournée vers la solidarité la plus large.

Contrer la montée de l’extrême-droite passe le refus de la logique du bouc-émissaire

PSPP prétend que le Parti québécois est le seul « à chercher un modèle durable, de sorte que justement on évite ce qu’on voit ailleurs dans le monde, la montée des extrêmes » [2]. La politique prônée par PSPP reflète de façon atténuée une logique de la forteresse assiégée que les entrepreneurs identitaires et autres idéologues de la droite et de l’extrême-droite qui n’arrêtent pas de construire l’immigration comme le bouc-émissaire des problèmes que connaît la société québécoise. Présenter des personnes immigrantes, comme les porteurs d’une possible régression culturelle et en faire des boucs émissaires de nos différents problèmes, c’est précisément cela qui peut nourrir la montée de l’extrême droite.

Reconnaître que nous sommes à l’heure du renforcement mondial des migrations

La stigmatisation de la porosité de la frontière du Canada, ce n’est pas un modèle d’immigration « plus rassurant » et « plus garant de notre paix sociale », c’est un modèle qui repose sur la lubie qu’on pourra geler l’état actuel du monde, et particulièrement du Québec, à l’heure où les mouvements migratoires seront un trait de plus en plus essentiel de notre condition humaine compte tenu de la convergence des crises économique, sociale et climatique.

Défendre la liberté de circulation et d’installation

La liberté de circulation et d’installation [3] doit être le principe guidant la mise en œuvre de politiques migratoires à l’heure de la réalité des migrations mondiales. Il est aujourd’hui la seule politique réaliste face aux demandes de protection et d’émancipation de ces hommes et de ces femmes qui cherchent à améliorer leur sort. Au lieu, de croire qu’on peut s’abriter derrière des frontières des mouvements de population qui vont s’accentuer dans les décennies à venir face aux forces accumulée de la misère dans laquelle doivent vivre de plus en plus d’humains sur notre planète, il faut bâtir les conditions d’une politique d’ouverture des frontières.


[1Paul St-Pierre Palmondon précise ses propos sur l’immigration et la « montée aux extrêmes », La Presse canadienne, 26 janvier 2023.

[2Le modèle d’immigration québécois pourrait contribuer à la « montée des extrêmes’, Le devoir, 25 janvier 2023

[3Voir la Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948, article 13

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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