Édition du 19 mai 2020

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Asie/Proche-Orient

Pour une solidarité effective envers nos sœurs syriennes

Les signataires et nombreux cosignataires de cette carte blanche appellent à un féminisme transcendant les différences culturelles pour soutenir les femmes victimes de la guerre en Syrie. Appel est également lancé aux citoyens afin d’exiger le respect des droits fondamentaux en faveur des migrants ainsi que des instruments juridiques visant à protéger les femmes migrantes.

Publié le 13 mars 2020
tiré de : eNtre les lignes et les mots 2020 - n°12

La situation en Syrie, dramatique, ponctue, une fois de plus, l’actualité. Pourtant, il est un prisme qui demeure très peu abordé par les médias : celui du genre. En cette journée consacrée aux droits des femmes, nous voulons attirer l’attention des citoyen·ne·s sur les femmes syriennes. En particulier, nous appelons les associations féministes et leurs allié.e.s à un élan de solidarité, de « sororité ».

Il y a quelques années, l’opinion publique découvrait, avec effroi, les pratiques de l’Etat islamique. La presse mentionnait que des femmes yézédies étaient vendues comme esclaves sexuelles. Plus récemment, les médias et l’opinion publique se sont émus du sort des femmes kurdes.

Ces femmes ne sont pas les seules victimes de la tragédie syrienne. La Syrie est assurément plurielle (musulman·e·s, chrétien·ne·s, Druzes, Doms… s’y côtoient). Dès 2011, des femmes appartenant à différents groupes sont descendues dans les rues, à l’instar des activistes Fadwa Sleiman ou May Scaf. Bien moins médiatisées que les horreurs commises par l’Etat islamique, celles du régime de Damas ne sont guère plus honorables : torture et viols sont légion, comme l’illustre le film Syrie, le cri étouffé de Manon Loizeau. Ceux-ci sont à considérer dans un contexte plus large : depuis cinquante ans, la peur engendrée par le clan Assad sévit chez les Syriennes et Syriens.

Massacres en chaîne

Comment expliquer l’invisibilisation de ces femmes et des crimes qu’elles subissent ? Pour y répondre, il conviendrait, entre autres, d’examiner nos représentations sociales, lesquelles sont imbibées d’orientalisme. Les femmes syriennes sont perçues comme forcément musulmanes et soumises. Cette altérisation empêche toute identification.

En neuf ans, la Syrie n’a cessé de saigner. Rappelons la destruction de Deraa, Hama, Qousseir, Homs, Alep, la Ghouta, Rakka, Kobané, etc. par le régime. Actuellement, Assad et son allié Poutine commettent des massacres de civil·e·s à dlib.

Le dramatique sort des mères et des enfants

Qu’on se le dise et que l’on en prenne la pleine mesure : il s’agit de la pire catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale. L’ONU quantifie le nombre de déplacé.e.s à plus de 960 000 depuis le 1er décembre 2019. Or, présenté comme tel, il s’agit à la fois d’un chiffre impressionnant et d’une réalité impalpable. Penser ces civil·e·s comme un groupe homogène constitue bien une vue de l’esprit, laquelle entrave, une fois de plus, toute possibilité d’identification et d’empathie. Des données plus précises confirment que les femmes et les enfants constituent 80% de ces déplacé·e·s. Être une femme à Idlib, c’est risquer, par exemple, de mourir en couches. Et pour cause : les hôpitaux sont détruits. Être une mère à Idlib, en ce moment, c’est risquer de voir ses enfants mourir, littéralement, de froid ou de faim.

Dans le reste du pays, la situation n’est guère enviable. La dévaluation de la livre syrienne engendre une précarité extrême.

L’exode au féminin

Bien que les expressions « crises migratoires » et « vagues migratoires » soient désormais familières en Europe, l’exode syrien s’est majoritairement matérialisé en Jordanie, au Liban et en Turquie. Une partie significative de la population y vit entassée dans des camps de fortune. La précarité y est extrême et les dérives, dans de telles conditions, inévitables. À titre d’illustration, le dernier rapport du Comité onusien pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes (2016) dénonçait des mariages forcés de mineures syriennes.

Sur les routes menant à l’Europe, les trafics en tout genre sont légion. Les mesures complètement démentes prises par l’Union européenne et ses États membres pour « protéger » les frontières soumettent les migrant·e·s à des conditions d’insécurité extrêmes. À titre d’illustration, des accords européens ont permis la création de hot spots en Grèce. Dans ces camps de la honte, s’entassent un nombre effroyable de migrant·e·s. Il va sans dire que dans de telles conditions, des catégories telles que les femmes, les enfants, les personnes handicapées… y connaissent une vulnérabilité extrême.

Des mesures juridiques ridicules

Chez nous, malgré la ratification d’instruments juridiques visant à protéger les femmes migrantes à l’instar de la Convention dite d’Istanbul, force est de constater que les mesures prises demeurent ridicules. De fait, les politiques migratoires, tant européennes que belges, vulnérabilisent encore plus les femmes migrantes. Nous pourrions fournir de multiples illustrations pour étayer cette affirmation. Deux suffiront sans doute.

Premièrement, la fermeture de places d’accueil fait courir le risque à de nombreux·euses migrant·e·s de connaître la violence de la rue. Il va sans dire que si la rue peut représenter un danger pour les hommes, celui-ci est décuplé pour les femmes (viols, agressions multiples…).

Deuxièmement, ne tenant pas compte des réalités psychiques des réfugié·e·s, les procédures d’asile constituent en elles-mêmes une violence symbolique. Aussi, les délais d’attente exposent les migrant·e·s à une précarité significative et contraignent, bien souvent, au travail informel. Or, si les hommes peuvent gagner quelques euros dans le bâtiment, les femmes se retrouvent, le plus souvent, dans les travaux domestiques, lesquels les exposent aux violences genrées à huis clos. Aussi, rappelons que le secteur du marché de l’emploi en Belgique étant ethnostratifié et genré, les femmes migrantes, une fois un titre de séjour obtenu, se retrouvent, pour une partie significative d’entre elles, dans le secteur du service aux personnes… un secteur qui compte parmi les plus précarisés du marché belge.

Transcender les différences culturelles

Nous appelons la société civile à une solidarité effective avec le peuple syrien. Les femmes autrices de ce texte appellent particulièrement les associations féministes et leurs allié.e.s à une solidarité effective envers les filles et femmes syriennes. Celle-ci doit se matérialiser de multiples manières.

En premier lieu, il convient d’écouter réellement les femmes syriennes. Pour ce faire, il est indispensable de se décentrer, de sortir des prismes de type orientaliste. Dans une perspective féministe, projeter ses conceptions des rapports hommes-femmes et de la libération des femmes fait courir le risque du racisme. Nous appelons donc à un féminisme transcendant les différences culturelles. Autrement dit, nous appelons à une sororité transnationale.

En second lieu, la Belgique ayant intégré le Conseil de sécurité des Nations unies, il nous appartient de faire pression sur notre gouvernement pour que ce dernier exige l’arrêt immédiat des bombardements. La Syrie se meurt et, avec elle, meurt notre humanité.

En troisième lieu, il appartient aux citoyen·ne·s d’exiger le respect des droits fondamentaux en faveur des migrant·e·s ainsi que des instruments juridiques visant à protéger les femmes migrantes.

Cosignataire.trice.s : Al Rassace Sabreen, artiste, réalisatrice, spécialiste en Genre et Exil, responsable de la permanence des réfugié.e.s syrien.ne.s à Paris 2012 – 2019 ; Achbouk Aïcha, militante féministe racisée intersectionnelle ; Anciaux Stéphanie, militante féministe ; Association féministe et antiraciste Lëtz Rise Up (Luxembourg) ; Aydogan Sema, militante féministe ; Belleflamme Sébastien, enseignant et chroniqueur ; Bogaerts Kelly, féministe ; Brion Fabienne, professeure à l’UCL ; Chairi Mustapha, militant des droits humains et allié de mouvements féministes ; Croiselet Dominique, maître-assistant Defré ; Da Câmara Santa Clara Gomes Sophie, spécialiste des situations de guerre et experte en désarmement ; Daoulette Jessy, militante féministe ; Dayez Jean-Baptiste, psychologue social et allié de mouvements féministes ; De la Peña Marcela, coordinatrice de la Marche mondiale des femmes ; Dehoux Amaury, chercheur au FNRS/UCLouvain ; Delobel Jeanne, citoyenne et féministe ; Demblon Stéphanie, féministe ; Demillequand Martine, collaboratrice de l’UCLouvain et alliée de mouvements féministes ; Djelloul Ghaliya, chercheuse à l’UCLouvain et féministe ; Donni William, allié de mouvements féministes ; El Abbadi Khalissa, militante féministe ; El Massaoudi Sarra, militante féministe ; Echadi Bouchaâla Nadia, militante féministe antiraciste, responsable de l’ASBL Maxi-Liens ; Farah, féministe syrienne ; Fontaine Marie, militante féministe ; Gelen Seyma, féministe et enseignante ; Gély Raphaël, professeur de philosophie, Université Saint-Louis-Bruxelles et allié de mouvements féministes ; Graas Céline, militante féministe ; Hannesse Vanlerberghe Benjamin, citoyen et allié de mouvements féministes ; Jaber Hana, chercheuse (France) ; Jonnart Cristèle, enseignante, citoyenne engagée et alliée de mouvements féministes ; Kontar Firas, activiste ; Lootvoet Valérie, Directrice de l’Université des Femmes ; Lucchini Silvia, professeure UCLouvain ; Lukamba Leslie, féministe antiraciste et décoloniale ; Macq Christelle, juriste et doctorante à l’UCLouvain ; Maissin Sidonie, éditrice chez L’Harmattan ; Manço Altay, directeur scientifique de l’Institut de Recherche Formation Action sur les Migrations ; Nowé Jennifer, militante féministe ; R. Hajar, militante féministe ; Sebti Meryem, chercheuse (France) ; Shahin Mohammad, militante féministe intersectionnelle, conseillère communale Ecolo Groen à Anderlecht ; Temko Chrissy, enseignante, citoyenne engagée et alliée de mouvements féministes ; Torrekens Corinne, professeure de science politique à l’ULB ; Van Gestel Anouk, journaliste ; Van Miegroet Anne, citoyenne, enseignante et hébergeuse ; Verhaeren Dominique, animatrice Equipe populaires Luxembourg et citoyenne engagée ; Wiame Bernadette, professeure de théologie émérite UCLouvain ; Wansart Viviane, metteuse en scène et étudiante en science politique ; Wibert Murielle, professeure d’anglais et accueillante d’enfants migrants ; Yancy Aïda, militante féministe ; Yzerbyt Vincent, professeur de psychologie sociale à l’UCL ; Zamora Samantha, stagiaire chez Vie féminine.

https://plus.lesoir.be/285552/article/2020-03-09/pour-une-solidarite-effective-envers-nos-soeurs-syriennes

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