Édition du 22 octobre 2019

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Printemps de force : Une histoire engagée du mouvement étudiant au Québec (1958-2013)

Theurillat-Cloutier, Arnaud. 2017. Printemps de force : Une histoire engagée du mouvement étudiant au Québec (1958-2013). Montréal : Lux, 494 p.

Je termine à l’instant la lecture de la brique d’Arnaud Theurillat-Cloutier consacrée au mouvement étudiant au Québec de 1958 à 2013. « Brique », le mot n’est pas trop fort puisqu’il s’agit d’un ouvrage volumineux qui compte autour de 500 pages.

Le corps du texte comporte une introduction (précédée d’une ligne du temps indiquant qui dirigeait le Québec [le nom du premier ministre et du parti politique au pouvoir], quelles étaient les grandes associations étudiantes et identification des 12 grands conflits qui ont donné lieu à une grève étudiante nationale [1958, 1968, 1974, 1978, 1986, 1988, 1990, 1996, 2005, 2007, 2012 et 2015]), six chapitres et un épilogue. S’ajoute d’autres sections dont les « Notes bibliographiques » et une imposante « Bibliographie sélective ». Manifestement, l’auteur a dû consacrer beaucoup de temps pour rendre compte de son objet d’étude pour lequel il existait, jusqu’à maintenant, peu ou prou de tentatives réelles de synthèse. Il faut donc féliciter notre auteur pour le travail qu’il a réalisé et souhaiter qu’il ne renonce pas de sitôt à son talent de défricheur (ou d’archéologue), d’analyste et d’auteur. Dans le sous-titre, on nous présente ce livre comme étant une « histoire engagée ». Dans les faits, l’ouvrage a été rédigé par une personne qui a milité dans les associations étudiantes lors des deux grandes grèves étudiantes historiques de 2005 et de 2012. Ceci étant dit, à la fin de la lecture du livre de Theurillat-Claoutier je me posais toujours cette question : que faut-il comprendre par le concept « d’histoire engagée » ? Quelle est sa spécificité ?

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La phrase introductive de l’ouvrage ne va pas sans rappeler le célèbre début de la petite plaquette écrite par Marx et Engels (à la demande de la Ligue des justes) en 1848. Plaquette intitulée Manifeste du parti communiste. Les deux figures de proue du « Socialisme scientifique » (sic) y allaient, il y a plus de 170 ans, d’une phrase d’ouverture à l’allure incontestablement déclamative : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. » Theurillat-Cloutier écrit de son côté : « UN SPECTRE HANTE LE QUÉBEC. L’asphalte résonne de milliers de pas. On entend au loin les échos de la révolte et de l’espoir. […] » (En lettres capitales dans le texte Y.P.). La suite du Manifeste du parti communiste est bien connue, il s’agit d’un récit qui se donne comme objectif de rendre compte de l’histoire de l’humanité à travers le prisme de la lutte des classes :

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. »

« Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte. ».

Dans son introduction, Theurillat-Cloutier présente les deux grands concepts à l’aide desquels il entend déployer son analyse des luttes étudiantes de 1958 à 2015. Ces concepts sont les suivants : « le concertationnisme » (la tendance plus collaborative avec le gouvernement) et « le syndicalisme de combat » (la tendance plus combative face aux orientations gouvernementales) (p. 23 et note 12 de la page 406). C’est autour des tensions et des divisions entre ces deux grandes visions stratégiques d’action face à l’État que notre auteur structure et présente son récit historique.

C’est donc à travers un regard analytique « binaire » (diraient certainEs) ou « manichéen » (diraient d’autres) que Thurillat-Cloutier analyse les luttes étudiantes au sujet des deux grands enjeux qui interpellent le mouvement étudiant : les prêts et bourses et les frais de scolarité de 1958 à 2013.
Soyons juste, dans ce livre, il n’est pas uniquement question du mouvement étudiant, de ses organisations et de ses luttes. Dans chacun des six chapitres, l’auteur présente divers éléments en lien avec la conjoncture politique et l’évolution du système d’éducation du Québec. Éléments présentés hélas d’une manière un peu trop sommaire. Durant la lecture de ces sections je me suis demandé si je n’étais pas, à certains moments, en présence d’un amalgame d’éléments hétéroclites et trop étrangers les uns aux autres. Passons.

Les six chapitres du livre

L’auteur analyse l’histoire du mouvement associatif étudiant en six chapitres. Chapitres qui couvrent une période d’environ dix ans et pour lesquels il dégage, dans une formule lapidaire et choc (pour ne pas dire choquante à une occasion), sa caractéristique principale :

1- « La préhistoire (sic) du mouvement étudiant (les années 1950) » (8 pages) ;

2- « Participer, contester, s’organiser (1961-1973) » (62 pages) ;

3- « Une ANEQ combative (1974 à 1980) » (34 pages) ;

4- « Entre la combativité et la concertation (1980 à 1989) » (51 pages) ;

5- « De la confrontation à la concertation (1990 à 2001) » (65 pages) ;

6- « La résistance au néolibéralisme (2001 à 2013) » (141 pages).

Les chapitres comprennent une introduction (le contexte politique, économique et social de la période étudiée) ; un développement (les péripéties du mouvement étudiant organisé durant la période étudiée) et une conclusion (dans laquelle l’auteur dégage une synthèse des principaux enjeux et événements impliquant le mouvement étudiant).
Comme l’indique les chiffres entre parenthèses ici, certaines décennies ont été traitées très, voir même beaucoup trop, rapidement. Soulignons aussi qu’il n’y a aucun développement au sujet de la question étudiante au Québec au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Pourquoi ? Le « mouvement étudiant » au Québec était-il inexistant à cette époque ? Se retrouvait-il dans un état de gestation ou d’organisation sans aucun intérêt ? Mentionnons aussi que le découpage en six « ères » rappelle celui que Jacques Rouillard applique au mouvement syndical au Québec dans son ouvrage Le syndicalisme québécois : Deux siècles d’histoire. Jusqu’à quel point peut-on établir un parallèle entre le mouvement étudiant et le mouvement syndical ? La question se pose avec acuité puisque Theurillat-Cloutier n’hésite pas à l’occasion à mettre en parallèle, voir même en concurrence, ces deux mouvements dans son livre.
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Critiques

Je le mentionne, l’ouvrage de Theurillat-Cloutier est, pour le moment, un ouvrage incontournable pour quiconque veut se familiariser avec les grandes luttes nationales étudiantes, qui ont été accompagnées d’une grève, au Québec de 1958 à 2015. Mais là où la démarche de l’auteur mérite d’être approfondie réside dans l’utilisation et surtout dans la définition de son cadre conceptuel. Qu’est-ce que le « mouvement étudiant » ? Qu’est-ce qu’un « mouvement social » ? Qu’est-ce que le « syndicalisme de combat » ? Qu’est-ce que « l’histoire » ? Qu’est-ce que « l’histoire engagée » ? Existe-t-il des règles méthodologiques à suivre et à appliquer ici ? L’auteur a-t-il respecté les règles de la discipline et du genre ? Peut-il écrire à la page 19 « contre le mépris et la méconnaissance historique du mouvement étudiant en général, nous avons le devoir de faire une réelle archéologie de ce mouvement pour constituer un récit fidèle, sans mystification ni jugements cavaliers. » (p. 19) et ensuite ajouter quelques lignes plus loin : « Seules les fouilles archéologiques et l’écoute attentive de quelques protagonistes peuvent nous éviter de nous égarer ou de nous raconter des histoires, quand bien même nous ne parviendrons jamais à un récit scientifique et objectif . » (p. 20).

Peut-on réellement affirmer établir un récit historique « fidèle, sans mystification ni jugements cavaliers » tout en écrivant, quelques lignes plus loin, qu’il est impossible de parvenir à « un récit scientifique et objectif » ? Quand on se donne pour tâche de rédiger une œuvre à la fois historique et sociale, il faut faire attention au choix de ses mots. Notre auteur en a choisi quelques-uns qui sont très lourdement chargés de sens. Ces mots ont pour effet de mettre la barre très haute. La démonstration du professeur de philosophie ne nous a pas toujours convaincu. Theurillat-Cloutier affirme même, sans véritable preuves à l’appui, ce qui suit : « Parmi les mouvements populaires, le mouvement étudiant a toujours été l’un des fers de lance des grands bouleversements sociaux » (p. 21). Rien de moins. De notre côté, nous doutons qu’il en soit ainsi.

Les grands progrès et les grands bouleversements sociaux dans l’histoire de l’humanité en général et dans l’histoire du Québec en particulier se sont produits, à plusieurs occasions, à l’extérieur de l’existence et de la présence des étudiantes et étudiants et des organisations estudiantines. De plus, les clivages au sein du mouvement étudiant sont nombreux et vont au-delà des catégories retenues par l’auteur. La question des femmes est à peine étudiée ici. Jusqu’à quel point la grille d’analyse appliquée dans cet ouvrage nous permet-elle de comprendre les deux grèves étudiantes de 2019 autour de l’enjeu de la rémunération des stages et de l’avenir de la planète ? Selon nous, le « réel » ne peut se réduire qu’à une seule grille interprétative. Il y a donc lieu d’élargir la grille d’analyse sur d’autres dimensions dialectiques susceptibles de rendre compte un peu plus adéquatement des enjeux qui interpellent le mouvement étudiant organisé.

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La liste des ouvrages consultés par Theurillat-Cloutier est imposante. S’ajoute à cette bibliographie une liste de vingt-cinq personnes interviewées. L’auteur n’a pas jugé bon d’expliquer pourquoi il a réalisé des entrevues avec certaines personnes qui ont été actives au sein du mouvement étudiant et pas d’autres ? Pourquoi ? Les affinités électives y seraient-elles pour quelque chose dans cette sélection des personnes retenues ? Qu’en est-il maintenant du guide d’entrevue ? Quelles ont été les questions précises qui ont été adressées aux personnes rencontrées ? Les lectrices et les lecteurs sont en droit de les connaître.

Le syndicalisme de combat

Dans un article publié en 2010 dans la revue À bâbord ! (février-mars 2010, no 33) Jean-Marc Piotte avance la définition suivante du syndicalisme de combat : « Le syndicalisme de combat vise essentiellement à affermir le rapport de force des syndicats face aux patrons, non seulement durant la période des négociations, mais durant la période de paix des relations industrielles. Or, la puissance d’un syndicat est directement proportionnelle à la conscience et à la mobilisation de ses membres. » Dans son livre intitulé Du partenariat au combat, Jean-Marc Piotte ajoute comme caractéristique fondamentale au syndicalisme de combat ce qui suit : « De plus, dans toutes ses luttes, il s’assurera que les travailleurs prennent conscience de l’exploitation et il oeuvrera, par ses actions et son travail éducatif, à la naissance du parti ouvrier qui, lui, cherchera à abattre le capitalisme. » (p. 24).

Bien sûr, le syndicalisme étudiant auquel semble s’identifier Theurillat-Cloutier doit inscrire son action dans un cadre où l’objectif à atteindre cible une éducation émancipatrice, libre et gratuite (voir à ce sujet la dédicace de l’ouvrage). Il s’agit donc d’un syndicalisme forcément très combatif. Mais qu’en est-il d’une des catégories distinctives établies par Piotte entre « le syndicalisme de combat » et ses deux figures opposées (« le syndicalisme de boutique » et « le syndicalisme d’affaire » ), à savoir : « la naissance du parti ouvrier » ? Là-dessus autant notre auteur, que plusieurs leaders des grandes associations étudiantes syndicales combatives du début du XXIe siècle, observent ou ont observé une certaine distance, pour ne pas dire une authentique méfiance, face à l’engagement politique. Cet aspect du « parti ouvrier » est quand même un critère décisif du « syndicalisme de combat » chez Piotte. Les personnes qui se réclament du « syndicalisme de combat » doivent nous expliquer pourquoi leur engagement s’arrête avant la phase à proprement parler politique de la lutte militante.

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Remarque à l’éditeur

Les notes sont reportées à la fin de l’ouvrage. Le problème ici est le suivant : il y en a au total 1378. Dans un ouvrage comme celui-ci il aurait été préférable de disposer les remarques secondaires et les sources consultées directement au bas de la page.

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Du « SPECTRE » initial à l’appel final au printemps éternel…

Le livre de Theurillat-Cloutier s’ouvre, comme nous l’avons mentionné plus haut, sur une figure de style grandiloquente (« UN SPECTER HANTE LE QUÉBEC » ) et se termine par une métaphore saisonnière que l’auteur souhaite riche en promesses et surtout permanente et durable dans le temps : « Il ne s’agit plus seulement de faire éclore le printemps, mais de savoir le faire durer. » (p. 400). Le nouveau défi du mouvement étudiant et des autres mouvements sociaux du Québec consiste à « infléchir » les politiques néolibérales des gouvernements (p. 400). La vie doit être rêvée, certes. Elle doit aussi être vécue et souvent ce qui nous attend dans la vie c’est un chemin parsemé d’embuches et d’obstacles. L’histoire des mouvements de luttes et de résistances est un récit dans lequel il y a tantôt des gains et tantôt des défaites. Dans le déroulement de l’histoire des mouvements sociaux ou des grands mouvements politiques dits révolutionnaires ou réformistes, les avant-gardes d’un moment, sont parfois remplacés par d’autres. Autrement dit, il arrive dans l’histoire que les contestataires d’un jour, deviennent les dirigeants impitoyables de ces lendemains qui déchantent. Cette leçon de l’histoire ne doit pas être passée sous silence, ni surtout jamais oubliée.
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L’ouvrage recensé ici est un complément indispensable à l’ouvrage de référence de Pierre Bélanger (Le mouvement étudiant québécois, son passé, ses revendications et ses luttes : 1960-1983). Il s’adresse aux militantes et aux militants qui veulent identifier adéquatement le courant idéologique dans lequel elles et ils inscrivent leur action dans cette longue trame historique revendicatrice du mouvement étudiant québécois (un mouvement qui semble avoir été le fait des mâles blancs et francophones surtout). Le livre trouvera sa place aussi dans les bibliothèques, les locaux d’Associations étudiantes post-secondaires et les divers Centres de documentation qui se spécialisent dans l’étude des mouvements sociaux de protestation et d’opposition (ou d’appui) aux politiques gouvernementales. Il sera également lu, étudié, épluché, analysé et critiqué par celles et ceux qui voudront réaliser des travaux universitaires autour des luttes étudiantes au Québec de 1958 à 2015. Jusqu’à nouvel ordre, nous sommes d’avis que nous sommes en présence d’un ouvrage incontournable pour celles et ceux qui veulent rendre compte de divers aspects de la lutte étudiante au Québec depuis la fin des années cinquante du siècle dernier jusqu’à 2015.

Yvan Perrier
2 avril 2019

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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