Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Renouvellement ou développement, vivre ou mourir sans fin

Est « développé » le pays qui pratique depuis plusieurs siècles l’extractivisme, le pillage à grande échelle des ressources naturelles que sont les biens communs. Chez lui d’abord, mais surtout chez les autres pour s’approprier tout ce qu’il n’a pas ou qui est excessivement destructeur ou trop polluant chez lui. Bois et autres produits tropicaux, soja, huile de palme, caoutchouc, agrocarburant, minerais de toutes sortes, énergies fossiles, ressources halieutiques sont importés depuis 5 siècles et transformés industriellement par les pays extractivistes.

tiré de : [CADTM-INFO] Banque mondiale, dettes coloniales, banques...

19 mars par Nicolas Sersiron

Pays « développés »

Le commerce triangulaire avec l’esclavage, la colonisation avec le travail forcé et le néocolonialisme actuel avec les leviers de la dette illégitime et du libre-échange forment une continuité d’asservissement des autres peuples, un accaparement du sol et du sous-sol de leurs pays. Ils sont les bases du « développement », nommé aussi « progrès », des pays les plus riches.

Un pays « développé » est aussi celui qui a fait disparaître les paysans et leur monde pour les remplacer par des exploitants agricoles : ceux qui soignaient la terre ont été remplacés par ceux qui la saignent au profit de l’immense lobby de l’agroalimentaire avec l’aide d’énormes robots que sont les assistants pétrolivores, des engrais et des pesticides chimiques, eux aussi à base d’énergies fossiles. Un pays, qui se dit moderne comme la France, détruit la fertilité de ses terres, pollue ses eaux douces, l’air et la santé des français. Mais en plus, à travers ses multinationales, il achète/accapare les terres des autres pays, expulse les paysans, pompe et pollue l’eau et in fine exporte vers lui-même les matières premières agricoles produites pour en profiter à un prix très faible. Lesquelles sont majoritairement destinées à nourrir ses propres élevages, voire abreuver ses voitures. Viandes et produits laitiers sont transformés par nos usines et distribués dans nos supermarchés de pays dits développés.

L’ensemble a pour résultat la disparition de son autonomie alimentaire. Sa dépendance quasi totale au pétrole et aux transports trans-océaniques pour son alimentation (France, Europe) rend le pays très fragile face aux effondrements en cours (biodiversité, climat, réserves halieutiques, acidification des océans, déforestations) et ceux à venir toujours plus graves. Pire encore, nos pays subventionnent leur agriculture. En exportant une part de leurs ressources alimentaires, ils ruinent l’agriculture des autres pays dans une concurrence dite « libre », en réalité sans règle et parfaitement faussée par l’application de la loi du plus fort. L’extractivisme étant la base du capitalisme, nos pays s’approprient aussi les mines, les puits de pétrole et toutes les grandes entreprises des autres grâce à une finance dominatrice et corruptrice issue du développement colonial.

Les pays développés sont, et de très loin, les premiers responsables de l’effondrement de la biodiversité, de la destruction de l’environnement, de sa pollution, du chaos climatique et de l’accélération du réchauffement, etc. Le développement se fait par une recherche frénétique de la croissance du PIB

, donc par la compétition et l’écrasement des plus faibles. Le pouvoir d’achat moyen/an s’y compte en dizaines de milliers de dollars alors que dans un pays dit en « développement » le pouvoir d’achat/an se compte en quelques centaines de dollars/an. Dans les deux cas les inégalités internes, au Sud comme au Nord, sont en progression. Le développement produit surtout une croissance des profits des détenteurs de capitaux - les véritables détenteurs du pouvoir économique et politique avec en retour, plus de réchauffement, de catastrophes environnementales et de misère pour le plus grand nombre. Il ne faut pas oublier que ce pillo-développement profite aussi aux classes moyennes urbanisés qui le défendent par leur style de vie pour conserver leur confort.

Pollution et réchauffement

La Chine et les États-Unis, les deux premiers émetteurs de CO2, sont aussi les deux pays les plus inégalitaires. À leur image, les pays les plus développés, nous, prônant inlassablement compétitivité et croissance, sont ceux qui accélèrent le plus vite vers le « no futur » climatique et environnemental ! Un français, voire un européen, utilise 24h sur 24 l’équivalent de 400 « esclaves », ou assistants, énergétiques.

Comparaison faite par Jancovici entre la capacité de travail d’un homme compté en kwh - 0,05 à 0,5kwh/jour, travail intellectuel ou physique - et celle d’un litre de pétrole égale à 10 kwh. Une image plus parlante : l’énergie d’un plein d’essence équivaut au travail physique moyen d’une personne pendant un an. En 2050 ou bien avant, quand la fête du pétrole sera terminée, le quotidien risque fort d’être gravement décroissant pour les 2 milliards d’humains - dont la majorité des français - qui vivent avec des centaines d’assistants énergétiques. En effet le prix d’un plein de carburant reste dérisoire comparé au salaire de 15 000 euros/an que touche un smicard au cours d’une année de travail compté en kw/h. Malgré l’extension des énergies renouvelables - dont la fabrication est consommatrice de pétrole et polluante - en 2050, gaspillage et consommation appartiendront à l’Histoire.

Ainsi, croire que la voiture électrique individuelle ralentira le réchauffement et les désastres environnementaux est un rêve de capitalistes en mal de profit. L’énergie grise, celle qui est nécessaire à la construction de ce genre de voiture, batteries comprises, équivaut à celle qu’il faut pour construire une voiture thermique plus son utilisation pendant 150 000 km. Sans oublier l’hyper extractivisme du lithium, des métaux rares, du cobalt, etc, qui lui sont indispensables et la production d’électricité avec des « renouvelables » si c’est possible. Pour 1 à 2 milliards de véhicules c’est très peu probable, quant à la pollution aux nano et micro particules issues de l’usure des pneus et des freins, on continue...

Pays non « développés »

Dans un pays « non développé » où celui qui a du travail ne gagne que quelques centaines d’euros par an, il y a extrêmement peu de voitures particulières comparé aux pays « développés ». La Côte d’Ivoire, 25 millions d’habitants, un des pays les plus « développés » de l’Afrique subsaharienne, importe 6 000 voitures neuves par an. Par comparaison, en France avec une population de 65 millions, il se vend chaque année plus de 2 millions de voitures neuves, soit proportionnellement 1000 fois plus.

La civilisation thermo-industrielle n’a pu se « développer » qu’avec l’utilisation massive des énergies fossiles au profit du 1/5 de la population mondiale. Au rythme actuel des extractions, 100 millions de barils/jour en 2018, cette civilisation ne durera pas plus d’un siècle. L’utilisation massive des énergies fossiles date des années 1950, en 2050 il fera si chaud, au rythme actuel ce sera +3° voire +4°, et les ressources auront tellement diminué que la parenthèse thermo-industrielle sera impérativement refermée. Alors comment mangerons-nous sans ce système agro-alimentaire, totalement shooté au pétrole ? Environ 2 000, plus les 400 assistants énergétiques de chacun d’entre nous [1] sont aujourd’hui au service d’un exploitant agricole français ! Engrais, pesticides, machinisme, arrosage, sans oublier l’aval, transport, transformation, distribution. Il est grand temps que tous ceux qui rêvent d’un avenir vivable se mettent les mains dans la terre pour apprendre à produire, localement et sans pétrole, une nourriture de base avant qu’il ne soit trop tard.

Inversement un pays non développé (mal..., sous..., en voie de...) est un pays pillé. Celui dont les richesses sont extraites et exportées, les pollutions laissées sur place, dont les élites sont corrompues et le pays endetté par les pilleurs, les pays « développés ». Un pays « non développé » est donc un pays colonisé par les pays extractivistes et leurs multinationales pilleuses, avec de nombreux partenariats privés/publics, pour un parfait pillage : vol de leurs ressources minérales, végétales, fossiles, plus exploitation dramatique du travail. Un pays « non développé » s’il veut rejoindre le club des pays « développés » - ceux qui détruisent le biotope de tous les terriens et sont responsables de l’écocide - doit piller les autres pays et les autres peuples, y compris les pays « développés », s’il peut le faire.

Ce qu’à réussi la Chine en quelques décennies et que tente de faire l’Inde à son tour. Les mesures protectionnistes étasuniennes contre la Chine en sont la preuve. Si le développement leur a permis de sortir une partie de leur population de la misère, pour combien de temps et avec quelles boucles de rétroaction dues aux maxi pollutions et au réchauffement ? Les catastrophes écologiques et les guerres liées à ces développements économiques sont déjà là. En 2018 la Chine émettait deux fois plus de CO2 que les États-Unis, même si chaque Étasunien émet encore deux fois plus qu’un Chinois, alors que son pays, par ses exportations de biens industriels, est devenu l’atelier du monde, en particulier celui des États-Unis. Le but de ces délires développementistes ! Consommer toujours plus pour faire plus de profits, donc détruire toujours plus.

Développement ou renouvellement

Un enfant se développe physiquement jusqu’à atteindre sa taille adulte, il en va de même pour un jeune arbre quand il a accès à la lumière. Dans la forêt, les grands arbres empêchent, par leur seule présence, les jeunes de grandir, leur canopée déployée bloque les rayons du soleil, la photosynthèse ne peut se réaliser. Si la forêt se développait comme les pays en croissance durable, la forêt deviendrait si dense que toute vie y serait impossible, elle s’autodétruirait. Ce que fait le cancer dans un corps humain par une multiplication (mitose) infinie de certaines cellules. Quand les plus grands et les plus vieux arbres meurent ou tombent, un jour d’orage et de vent, un trou de lumière se fait, les jeunes en attente peuvent alors croître et devenir adultes.

Dans notre corps, chaque jour un milliard de cellules meurent et autant naissent. Tous les terriens, bactéries, vertébrés, insectes, naissent, croissent, puis disparaissent en laissant la place aux suivants. Une économie capable de conserver un avenir ne peut être en croissance et en développement continu sauf à hypothéquer très gravement l’avenir de tous. Le système économique de nos pays n’existe qu’en utilisant les ressources naturelles finies, sans limite. Au rythme des prélèvements actuels, ils ne pourront plus fonctionner très longtemps. La nature, dont nous sommes un élément parmi d’autres, ne se développe pas mais se renouvelle. Elle évolue lentement, ce qui a permis à l’humanité de prospérer dans un climat très favorable depuis une dizaine de millénaires.

Constatant les désastres en cours, les détenteurs de capitaux, ces fous-drogués du profit qui dirigent le monde, ont décidé de faire du développement... durable. Pourtant, une croissance infinie dans un monde fini est une fable pour endormir les grands enfants que nous sommes. Maintenus dans l’ignorance ou au contraire saturés d’informations plus ou moins vraies sur ces graves questions, le développement durable leur ouvre la possibilité d’être dans le déni.

Résistons au funeste projet des développementistes et de ceux qui en profitent, ne les laissons pas nous suicider. Il est impérieux de lutter pour inverser la tendance, il est urgent d’aller vers une décroissance des inégalités. C’est seulement dans un monde plus juste - celui où il n’y aura plus ce 1 % qui possède la majorité de la richesse globale, pollue individuellement cent ou mille fois plus que chacun des 99 % restants - qu’il sera possible de lutter tous ensemble contre la vertigineuse dégradation de notre biotope, l’écosystème qui nous permet de vivre. Le livre « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous » le montre très bien [2].

Seule une marche vers la simplicité, la sobriété, l’entraide, la solidarité, la gratuité, la démarchandisation, respectueuse des libertés, pourra nous amener vers plus d’égalité et donc vers un monde avec un avenir vivable. Jamais une dictature capitalo-communiste, à la chinoise par exemple, ou un totalitarisme capitaliste et pseudo démocratique comme ceux qui s’annoncent à coup de LBD chez nous, ne fera disparaître compétition et cupidité comme valeurs primordiales. En étant à l’opposé de l’égalité, cela anéantira aussi la liberté. Le renversement de ces valeurs mortifères, à la base de la civilisation suicidaire occidentale, est fondamental pour que chacun comprenne sa responsabilité, accepte l’immense transformation de son quotidien, voire même devienne un activiste de ce combat pour la survie de tous les terriens.

Qui aurait envie de manger cinq à dix fois moins de viande, laisser sa voiture pour pédaler, ne plus prendre l’avion pour aller paresser sous les cocotiers et nouer des affaires, cesser de sublimer sa libido dans la consommation, s’il n’y trouve pas un véritable épanouissement ? Impossible tant que d’autres continuent à s’enrichir, salir et réchauffer sans vergogne, tant que les 1 % n’abandonnent pas la croissance de leurs profits, les principes de compétition, de développement, de consommation inutile et destructrice, de pouvoir et d’accroissement des inégalités.

Le renouvellement de notre écosystème, sans lequel il n’y aura pas de futur, repose d’un côté sur le renoncement à cette civilisation qui a abouti à la domination de quelques-uns sur notre vie et l’avenir de tous les terriens. De l’autre sur la création d’un monde d’espérances et d’entraides où chacun aura une place digne, un monde de partage, une aventure de vie qui donnera du sens à nos actions et de la force pour accepter ce bouleversement de notre quotidien. Croire que la technique trouvera des solutions au réchauffement, à la casse environnementale et sociale actuelle est aussi crédible que le discours de nos « grands ingénieurs » sur le traitement des déchets nucléaires. Nos magnifiques centrales en crachent depuis 50 ans et la technique, malgré ses promesses répétées, n’a toujours rien trouvé pour se débarrasser de leur immense danger. Ils s’accumulent par milliers de tonnes pour des dizaines de milliers d’années sans que l’on sache qui les gèrera pendant si longtemps. Mais comme l’indique le titre du livre de Pablo Servigne et de ses coauteurs « Une autre fin du monde est possible » [3]. À nous tous de la faire advenir !

Notes

[1] Pour produire la nourriture aujourd’hui consommée par les français, il faudrait une population agricole de… 1,8 milliard de personnes (pour 65 millions de français) si nous avions le même régime alimentaire et pas d’énergie fossile ou fissile. Bien sûr, les conventions choisies peuvent se discuter, il est possible qu’il suffise de 500 millions (!!).
https://jancovici.com/transition-energetique/l-energie-et-nous/combien-suis-je-un-esclavagiste/

[2] Richard Wilkinson et Kate Pickett, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, ed Les petits matins 2013

[3] Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, ed. Anthropocène Seuil 2018

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme » Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD. Il donne régulièrement des conférences sur la dette.

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