Édition du 13 octobre 2020

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Arts culture et société

Retour au magasin général

7 juillet 2020

À cause des mesures sanitaires entraînées par la pandémie de Covid-19, les façons de fréquenter les commerces et de s’y comporter ont dû changer. Peu de temps après la réouverture de son magasin, alors classé comme service essentiel, un commerçant de mon quartier avait créé un espace d’entrée en forme de U carré où seules deux personnes pouvaient pénétrer à la fois. On ne pouvait pas quitter cet enclos et on devait demander l’article désiré au commis situé de l’autre côté de ce périmètre. Il se chargeait d’aller le chercher pour nous.

Ce mode de fonctionnement m’a ramené loin dans mon enfance, au temps où j’allais faire des commissions au magasin général du petit hameau où je vivais. Je vous parle ici d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître.

On entrait dans le magasin général et une cloche actionnée par l’ouverture et par la fermeture de la porte signalait notre entrée. On pénétrait dans un espace rectangulaire au parquet de bois foncé, bordé par la porte derrière soi, et tout autour par un immense comptoir de bois qui faisait un U carré inversé. Il y avait bien sûr un portillon qui permettait au marchand de traverser du côté client si besoin en était, mais il était verrouillé par lui du côté marchand.

La caisse enregistreuse aux impressionnants boutons et à la sonnaille métallique si caractéristique était tout au fond du U. Madame Lemieux sortait de l’arrière-boutique en demandant : « Qu’est-ce que tu veux, mon garçon ? » Et je demandais une bobine de fil noir pour madame Boucher, un paquet de cigarettes pour monsieur Duval (oui, les enfants pouvaient acheter des cigarettes pour les adultes) ou un cahier à dessin pour le cours du vendredi après-midi.

Madame Lemieux demandait : du fil de nylon ou de coton ? Quelle marque, les cigarettes ? Le cahier pour crayon ou pour encre ? Je répondais. Elle se déplaçait derrière son comptoir en direction des rayons appropriés. Certains articles étaient parfois dans l’arrière-boutique. On la voyait disparaît par une embrasure et on attendait patiemment.

Elle mettait le tout dans un sac de papier brun et, après m’avoir bien dévisagé, me disait : « T’es le troisième chez Sylvio, c’est ça ? » Je répondais fièrement Oui !, ce qui lui permettait de compléter notre entretien, avant les salutations d’usage, par « Je vais marquer ça. » Marquer, ça voulait dire inscrire dans le registre des ventes que madame Boucher devait 10 ¢, que monsieur Duval devait 45 ¢ et que mon père devait 10 ¢.

Une personne qui ne pouvait pas « faire marquer » n’avait pas un bon nom. Et ça, c’était la pire chose qu’on pouvait dire de quelqu’un.

On ne circulait pas dans les allées, il n’y en avait pas, seulement des étagères sur tous les murs. Il fallait savoir ce qu’on voulait en entrant dans le magasin. Si on voulait une pelle, il y avait pelle à neige, carrée, ou pelle à terre, ronde. La couleur était celle de l’année, rouge ou verte ; l’année suivante, ça serait l’autre. Quand on voulait un couvre-chaussure en caoutchouc, on donnait sa pointure et on recevait le couvre-chaussure approprié. Si on voulait une soupe en boîte, le marchand avait une marque et on achetait celle-là, que ce soit au poulet ou à la tomate. Si on n’aimait pas cette marque, on pouvait toujours traverser la rue pour aller en face à l’épicerie générale, où on trouvait à peu près les mêmes choses, mais provenant de fournisseurs différents et, habituellement, en plus cher.

La propriétaire de l’épicerie a été la première à transformer son commerce en « Servez-vous », mais elle avait gardé l’habitude de demander ce qu’on voulait et de se dépêcher d’aller le chercher dans les rayons avant qu’on y accède.

Aujourd’hui, le magasin général, qui me paraissait si plein de tout ce qu’on peut concevoir, a l’air d’un gros dépanneur qui ne contient que le strict minimum, et j’imagine mal retourner à cette époque étrange où il n’était pas loisible de se promener dans les allées pour comparer les articles, les formats, les marques et les prix.

Un petit détail toutefois, je ne suis pas convaincu que de devoir choisir entre 32 variétés de dentifrice soit un réel progrès.

LAGACÉ, Francis
http://www.francislagace.org

francis.lagace@gmail.com

Francis Lagacé

LAGACÉ Francis
8200, rue Hochelaga App. 5
Montréal H1L 2L1
Répondeur ou télécopieur : (514) 723-0415
francis.lagace@gmail.com.
www.francislagace.org
www.lesecritsfrancs.com

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