Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Afrique

Révolution au Soudan : « Les femmes ont une âme de combattantes »

Au mois de décembre 2018, le peuple soudanais s’est soulevé contre le régime d’Omar El-Béchir. Après la démission du tyran, c’est le Conseil Militaire qui s’est emparé du pouvoir. Les manifestations se poursuivent, la répression s’aggrave. Nous avons échangé avec deux femmes soudanaises vivant à Tours sur la situation dans leur pays. Témoignage de deux femmes révoltées [1].

Tiré de La rotative.

Comment tout a commencé

Depuis début décembre, c’est la révolution au Soudan. Le peuple est révolté parce que le prix du pain a énormément augmenté en un an — une baguette pouvait coûter jusqu’à 5 euros ! Les banques n’avaient plus d’argent, alors que dans le palais d’El-Béchir il a fallu trois camions pour transporter l’argent qui y était entreposé ! Les manifestations ont commencé à Atbara, où un monument du gouvernement a été brûlé, puis le reste du pays s’est révolté. Ce sont d’abord les jeunes qui se sont mobilisés, puis toute la population s’est soulevée, malgré la peur. Certaines familles ne comprenaient pas pourquoi sortir dans la rue : elles ont toujours vécues comme ça ! Imaginer un nouveau départ, c’était peut-être difficile pour elles. C’est la peur de tout changer. Il y a eu beaucoup de manifestations pacifiques. À l’exception du premier jour, où il y a l’incendie du monument, ça a toujours été pacifique : pas d’armes, juste des slogans.

Quand le président a été destitué, son beau-frère a pris sa place. Vingt-quatre heures plus tard, le peuple l’a obligé à partir. Ce n’est qu’après que le Conseil Militaire est arrivé et a annoncé qu’il s’emparait du pouvoir pour une durée de trois ans, soit-disant pour assurer la transition. En fait, c’est un vrai coup d’état. L’homme à la tête du Conseil Militaire, on n’a vu son visage qu’une fois. Face à ce coup de force, le peuple est redescendu dans la rue, le travail a été arrêté partout, puis un campement a été organisé devant le Conseil Militaire. Tout le monde pouvait venir dans ce campement : on accueillait les sans-abris, il y avait des tentes de médecins, des cantines, des lieux de vie… C’était une petite ville dans la ville. Tous les opposants aux militaires se sont regroupés au sein des Forces de Liberté et de Changement. A chaque fois, le Conseil Militaire faisait mine de négocier avec les Forces de Liberté et de Changement, mais il changeait toujours les dates de rendez-vous ! Quand ils se sont rencontrés, le Conseil Militaire a proposé qu’il y ait au moins cinq militaires dans le gouvernement, ce que les FLC ont refusé ! Mais les membres du Conseil Militaire ne sont même pas d’accord entre eux…

Que demande le peuple ?

Le peuple n’a aucune confiance dans les militaires. Les militaires sont au pouvoir depuis le coup d’état d’El-Béchir en 1989, et il n’ont rien fait. Ils sont restés là, à prendre l’argent du peuple. Ils n’ont rien fait en matière d’éducation… Avant leur arrivée au pouvoir, le Soudan était un pays qui avait tout : il y avait beaucoup de médecins réputés, d’éducateurs réputés… L’université de Khartoum était la meilleure d’Afrique ! Avec El-Béchir, tout ça s’est effondré.

Ce que veut le peuple, c’est un gouvernement civil. On veut que tout le système parte, même les fonctionnaires, que tout change, qu’ils s’en aillent tous. On veut un vrai changement, que ce soit le peuple qui décide, que tout bascule. Maintenant, le problème c’est le Conseil Militaire : il a fait en un mois pire que ce qu’El-Béchir a fait en trente ans ! [2]

Qu’est-ce qui s’est passé ce 3 juin 2019 ?

Le 3 juin, les milices Janjawid ont commencé à tirer sur les manifestants par surprise. Ça a été un massacre. Ils rentraient dans les maisons pour terroriser les gens, pour les forcer à rester chez eux. À Khartoum, quand ils sont arrivés au campement devant le Conseil Militaire, ils ont brulé les tentes alors qu’il y avait des gens à l’intérieur. Ils frappaient les personnes âgées pour rien. Ils ont tué des jeunes de 13 et 14 ans, ils ont violé des enfants de 6 ans et ont retiré les culottes après pour les prendre en photo. Ils étaient contents de ce qu’ils faisaient, ils en jouissaient. Plus tard, ils ont jeté une centaine de personnes avec les mains attachées dans le fleuve, et on voyait les corps flotter. Il y a eu plusieurs centaines de morts en deux, trois jours.

Les militaires soudanais ont frappé et matraqué les manifestants, mais les milices Janjawid, elles, n’ont pas de limites. Avant, elles sévissaient au Darfour, maintenant elles sont au Soudan. Ces miliciens viennent de partout, notamment du Tchad. Les actes des milices Janjawid sont cautionnés par l’armée. C’est elle qui a décidé de retirer les soldats présents autour du campement, le 29 mai, et qui les a remplacés par les milices. Le 3 juin marque une rupture entre l’armée et la population, c’est une trahison. En laissant agir les miliciens, l’armée a tenté de ne pas se salir les mains. Pour se justifier, ils servent des mensonges qui sont de moins en moins crédibles.

Si on ripostait avec les armes, cela donnerait une excuse au Conseil Militaire, c’est pourquoi il y a la volonté de ne pas utiliser la violence, pour ne pas légitimer la violence des milices. Ils font tout ça pour provoquer le peuple, pour qu’ils puissent justifier leurs actions. Le peuple n’en peut plus – des gens sont arrêtés, tués – mais réagir pacifiquement est la seule solution.

Quelle est la situation aujourd’hui ?

Les moyens de communication sont désormais coupés. Le réseau est détraqué. On ne sait pas bien tout ce qui se passe. Quelques personnes arrivent à avoir des informations : pour avoir internet, certains utilisent des cartes SIM d’Arabie Saoudite. Beaucoup de gens quittent aussi le Soudan, ils vont en Egypte via Wadi Halfa, ils prennent leur famille et leurs enfants. Si ça continue comme ça, il n’y aura plus personne au Soudan. Les viols, les massacres et les pillages continuent.

D’après les dernières informations, la terreur est toujours importante. Les milices Janjawid sont partout. Un homme a été violé parce qu’il défendait sa femme contre des miliciens qui étaient rentrés dans leur maison. Les gens ne sont plus en sécurité chez eux. Ils rentrent avec leurs mitraillettes, ils tirent en l’air ; ils essaient d’écraser tout le monde. A Khartoum, cinq hôpitaux ont été fermés et deux partiellement. Les pharmacies ont été fermées. La clinique qui servait de soutien aux habitants a été brulée, avec les médicaments, le matériel médical, tout. Les médecins et les infirmiers qui soignent sont tués ou séquestrés chez eux. Aujourd’hui, il y a des morts parce qu’il n’y a plus de médecins, plus de matériel médical, plus rien pour soigner ! La population n’a pas les moyens d’aller voir les médecins, si c’était difficile avant, c’est impossible maintenant, et ce n’est plus une question économique. Les milices Janjawid auraient pu s’arrêter là, mais là il sont allés trop loin. Si le Conseil Militaire et les milices s’imaginent qu’ils vont mettre fin au soulèvement du peuple soudanais, ils se trompent. On ne peut pas s’arrêter, pas maintenant, avec tous ces martyrs, tout ce qui s’est passé.

Les manifestations se poursuivent, même dans les petits villages. C’est l’Union des Professionnels qui appelle aux manifestations. Le 30 juin, il y a une grande manifestation de prévue, en réponse à ce qui s’est passé le 3 juin.

Quelle a été la réaction à l’international ?

Il y a eu des manifestations de soutien au Canada, au Kenya, aux Pays-Bas, aux USA, en Malaisie, à Londres…. Mais les manifestants craignent que l’intervention d’autres États amène le chaos. Il y a une volonté de résoudre la crise de manière autonome, même si c’est difficile. Les manifestants ont demandé aux États-Unis d’intervenir, mais pas comme en Irak. La plupart des pays font des paroles en l’air, ils disent prendre des mesures, des sanctions, mais il n’y a rien du tout.

L’UNICEF a dit qu’il n’y avait pas de mission de prévue, pas de projet pour le nord Soudan, car d’après eux il n’y a pas de problème humanitaire. Ils ont dit qu’il était possible d’inclure le nord Soudan dans un projet pour le sud Soudan, pour récolter des fonds qui seraient ensuite utilisés pour aider le nord Soudan ; mais ils ont les mains liées. Pour beaucoup d’organisations, il n’y a pas d’état d’urgence ou d’état de guerre, ce n’est pas une crise urgente. Pourtant, il y a plein de personnes qui sont tuées ou violées. Qu’est-ce qu’ils attendent ? On demande simplement du matériel médical, des médicaments, des vivres.

Qu’en est-il des soutiens au Conseil Militaire ?

Il y a trois pays qui aident le Conseil Militaire : l’Égypte, les Émirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite. Ils financent le Conseil Militaire car ils ont tous quelque chose à y gagner. Pour l’Égypte, il y a l’enjeu de l’exploitation du Nil, pour laquelle un accord avait été conclu avec El-Béchir. Quand il y a eu la grève générale dans l’aéroport de Khartoum, les autorités soudanaises ont fait venir des Égyptiens pour remplacer le personnel ! L’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis utilisent tous les deux des soldats soudanais dans leur combat contre le Yémen, où ils font office de mercenaires. Et il ne faut pas oublier qu’El-Béchir a vendu une partie du territoire à l’Égypte, et des terres agricoles à l’Arabie Saoudite. Avant, le Soudan était un des pays les plus riches d’Afrique. Certains États n’ont aucun intérêt à ce qu’il redevienne ce qu’il était auparavant. Le peuple ne veut pas de l’implication de ces trois pays. Ce sont eux qui, par intérêt financier, permettent les massacres.

Quelle est la place des femmes dans ce qui se joue aujourd’hui ?

Beaucoup de femmes manifestent. L’image de la femme en vêtement traditionnel, la « femme Kanthaka », est devenue une icône, le symbole de ces femmes qui se battent. Les femmes soudanaises ne veulent plus rester à la maison : elles veulent se battre.

La situation des femmes s’est profondément dégradée ces dernières années. Elle n’ont plus aucune liberté. Elles ne vivent pas, elles sont conditionnées à n’être qu’épouses, mères, ménagères. Elles sont mariées de force, parfois à dix ans ; elle doivent rester à la maison, parce qu’elles sont des femmes ; elles n’ont pas le droit de donner leur opinion ; certaines n’ont pas le droit de travailler ; elles peuvent recevoir des dizaines de coups de fouet parce qu’elles portent un pantalon sans le recouvrir d’une robe. Ce sont les femmes qui ont le plus souffert. Avant El-Béchir, elles avaient plus de libertés. Ce sont les militaires qui sont responsables de la dégradation des conditions de vie des femmes. Aujourd’hui, elles n’en peuvent plus.

Les hommes trouvent bizarre qu’une femme puisse discuter, puisse rire, être libre. Mais les jeunes aujourd’hui comprennent. Être libre de ses choix, c’est comme un rêve. Vraiment décider quand se marier, quand avoir des enfants, quand étudier. Les femmes ont une âme de combattantes ! Dans les manifestations, les femmes ont montré plus que du courage. Elles n’ont plus peur. Ça donne envie d’y aller.

Notes

[1] L’entretien a été réalisé à la fin du mois de juin 2019.

[2] Le 5 juillet 2019, un accord sur une instance de transition a été trouvé entre les militaires et représentants de la contestation. Voir sur France 24.

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