Édition du 16 juin 2020

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Asie/Proche-Orient

Syrie-Liban. La crise monétaire fait se lever une tempête sociale

En Syrie comme au Liban, le cours des monnaies par rapport au dollar plonge depuis début juin. Les populations craignent un naufrage économique, et les protestations contre la vie chère prennent de l’ampleur dans les deux pays. Trois raisons au moins expliquent cette situation : les nouvelles sanctions américaines contre la Syrie, l’interconnexion de ce pays avec une économie libanaise ravagée, et une crise politique ouverte au sommet du régime Al-Assad.

Tiré de Orient XXI.

Un vent de folie s’est emparé depuis quelques semaines du marché des changes en Syrie. La livre syrienne (LS) connaît une dégringolade sans précédent qui menace le quotidien de millions de gens et provoque des manifestations contre la faim et le régime. Elle relègue au second plan neuf années de guerre civile dont le principal résultat a été le maintien au pouvoir du chef de l’État Bachar Al-Assad. Au Liban, pays voisin au système politique et économique différent, les soubresauts actuels de la livre locale (LL) présentent un étrange parallèle avec le grand frère syrien.

Certes ce n’est pas la première fois que la monnaie syrienne se trouve dévaluée depuis le début de la guerre en 2011, mais c’est inédit de la voir perdre la moitié de sa valeur d’un jour à l’autre. Son crash a commencé au début du mois de juin 2020, crevant successivement les plafonds des 2 000 puis 3 000 livres pour un dollar, provoquant une panique au sein de la population. À la veille de la guerre, un dollar valait 47 LS. Durant les années de guerre totale, le billet vert s’échangeait pour dix fois plus, au gré des combats et des spéculations, sans toutefois atteindre les 1 000 LS pour un dollar. Ce niveau est désormais enfoncé alors que la situation économique continue de se détériorer, malgré ce que d’aucuns nomment « le retour de la paix », avec la défaite des djihadistes grâce au soutien de l’Iran et de la Russie pour sauver un régime aux abois. Mais cette « paix » doit compter avec des poches de résistance dans diverses régions, dont le nord-ouest à la frontière avec la Turquie, et des richesses (pétrole, agriculture) qui échappent pour l’essentiel au pouvoir.

« À qui profite le crime ? »

Depuis début juin, l’effondrement de la monnaie a vu le dollar gagner 40 %, sa valeur triplant quasiment depuis janvier. Son cours est passé d’un peu plus de 2 000 LS pour un dollar le 3 juin à plus de 3 300 quelques jours plus tard. Jeudi 11 juin, elle s’était refait une petite santé en se négociant sur le marché noir aux alentours de 2 500 LS pour un dollar. Quelle explication à cette remontée, la Banque centrale de Syrie ayant renoncé à intervenir sur le marché depuis belle lurette, faute de devises ? Réponse d’un important commerçant syrien, qui souhaite garder l’anonymat : « À qui profite le crime ? Depuis des années, une mafia [la mafia du régime, la seule autorisée] s’amuse à profiter des acrobaties de la monnaie, réalisant de belles plus-values. »

Ce commerçant a arrêté toute importation et toute vente de produits en attendant des jours meilleurs… ou pires. Des artisans, des détaillants et des grossistes, des pharmaciens ont eux aussi provisoirement fermé leurs portes, faute de pouvoir fixer leurs prix ou pour protester auprès du gouvernement contre cette anarchie du marché.

« Du jour au lendemain, mon café matinal avec mon groupe d’amis est passé de 350 à 500 LS, et certains ont cessé de se joindre à nous pour profiter de ces belles heures de la matinée, le ciel et les arbres étant les seuls plaisirs gratuits qui nous restent », déplore Antoine, un vieux Damascène, à la retraite forcée faute de travail depuis dix ans, et dont la survie tient du miracle. « Une pomme coûte 500 LS et une laitue, tiens-toi bien, en vaut 10 000 ! », raconte à Orient XXI un ami parisien dont le père est directeur d’école à Alep. « C’est l’équivalent de la moitié de son salaire ! » ajoute-t-il, incrédule.

« Même les oignons sont chers [....] et le prix du lait a été multiplié par trois » en quelques jours, a affirmé une Damascène citée jeudi 11 juin dans un reportage du Washington Post. Un autre témoin raconte avoir acheté trois paquets de cigarettes en 24 heures. « Durant la journée de dimanche, le paquet était vendu à 1 400 LS ; en fin de journée il avait atteint 2 200 LS. Arrive lundi, il valait 3 000 livres ».

Pour faire taire les mécontents, le président Assad a limogé jeudi 11 juin son premier ministre Imad Khamis, nommé à ce poste en juin 2016, et l’a remplacé par le ministre des ressources en eau, Hussein Arnous, qui dirigera le gouvernement jusqu’aux élections législatives prévues le 19 juillet. En tout état de cause, le gouvernement est connu pour faire de la figuration, le pouvoir véritable étant entre les mains de Bachar Al-Assad et de son proche entourage.

De mystérieux incendies frappent les récoltes

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), « la pauvreté touche plus des deux tiers de la population syrienne. Le taux de chômage s’élève à 50 % et atteint 80 % chez les jeunes », et cet organisme de l’ONU « a distribué des vivres à 4,5 millions de personnes en septembre 2019 ». Toujours selon le PAM, les prix des produits alimentaires ont augmenté de 115 % entre mai 2019 et mai 2020, avant la nouvelle chute de la livre.

Ironiquement, la saison agricole s’annonçait bien cette année, avec des pluies abondantes. Cependant, pour la deuxième année consécutive, des incendies criminels ravagent les récoltes, favorisant la hausse des prix et la chute de la livre. Ces incendies restent un mystère y compris pour les riverains et les agriculteurs, et entraînent toutes sortes de rumeurs. Certains accusent le régime, d’autres les rebelles ; d’autres encore les Russes, alliés de Damas, mais dont la surproduction agricole de blé cherche des débouchés jusqu’en Syrie et au-delà, d’autant que la Russie est devenue pour la première fois cette année le premier producteur mondial de blé, selon des statistiques officielles.

Donc, toutes les hypothèses ont cours dans un pays où la folie règne. Pour la chute de sa monnaie, le gouvernement se contente d’accuser la « spéculation » et les sanctions américaines à venir, après avoir tenté en vain au cours des dernières années plusieurs remèdes, qui ont eu pour résultat d’affoler encore plus les commerçants, et même des responsables du régime. Tout récemment, le 2 juin, le taux officiel de la livre a été dévalué une troisième fois, à 1 670 LS pour un dollar contre 700 LS puis 1 260 LS, respectivement en février et le 21 mai de cette année, croit savoir la revue économique en ligne Syria Report qui ajoute que depuis le 8 juin, la majorité des distributeurs automatiques d’argent ont cessé de fonctionner, à l’exception de ceux de deux banques : la libanaise Audi Bank, et l’étatique Commercial Bank of Syria.

La défiance vis-à-vis de la monnaie a conduit des habitants des régions frontalières de la Turquie — où le régime est absent — à adopter la livre turque. Le pain y est vendu une livre turque pour un paquet de pain rond. La Turquie se conduit comme chez elle dans ces territoires où des moissonneuses turques ont été vues à l’œuvre dans les champs de la Djazira (région fertile de la Syrie). La Syrie est plus que jamais un pays exsangue dont on ignore s’il sera jamais réunifié comme le souhaite son président qui rêve de contrôler à nouveau « chaque parcelle » de son territoire.

Les conséquences de la loi « César »

Outre la faillite totale de l’État, les causes de ce plongeon de la livre sont au nombre de trois : la fameuse loi dite « César », qui doit entrer en vigueur le 17 juin, qui durcit les sanctions américaines contre la Syrie ; la crise économique qui sévit au Liban, pays voisin et poumon financier de la Syrie où la monnaie locale périclite aussi de façon inquiétante ; et enfin une bataille inédite au sommet du pays comme il n’en a jamais connu depuis 50 ans de régime baasiste.

La loi « César », votée par le Congrès américain, vise les États et entreprises tierces commerçant directement ou indirectement avec la Syrie afin de ralentir le retour de Damas sur la scène internationale, et punir ce pays pour des actes de torture. Malgré le flou qui entoure un grand nombre de ses dispositions, cette loi d’une ampleur inédite fait depuis des mois trembler tout ce que la Syrie, mais aussi le Liban en raison des liens entre les deux pays compte de décideurs, le premier étant l’unique débouché commercial terrestre du second vers les autres pays arabes.

Ces mesures anti-Assad sont la conséquence des révélations d’un photographe de la police militaire syrienne qui avait fait défection au milieu de la guerre civile (et pris le surnom de César pour préserver son anonymat), emportant avec lui un stock de 55 000 clichés. Des photos prises dans les geôles du régime syrien, montrant des cadavres de prisonniers morts de faim, de maladie ou de torture. Ces photos avaient créé une immense émotion dans la communauté internationale (1). Cette loi, signée par le président Donald Trump le 20 décembre 2019, s’applique à des secteurs-clés de l’économie syrienne comme la construction, le pétrole, les finances — autant de domaines déjà touchés par les sanctions tant américaines qu’européennes. Une fois de plus, ces sanctions risquent de fragiliser la population davantage que le régime qui a appris à s’en accommoder.

Une dégringolade parallèle au Liban

Deuxième cause, le Liban où le système financier et bancaire s’est effondré depuis octobre 2019, avec la révolte de la rue et la chute du gouvernement accusé de corruption. Cette crise a amené le nouveau gouvernement à demander l’aide du FMI, mais n’a pu empêcher la devise libanaise de dégringoler. Elle a frôlé, jeudi 11 juin, les 5 000 LL face au billet vert. L’interdiction des banques libanaises d’effectuer des transferts en raison d’une pénurie de liquidités a eu raison d’un système ultralibéral qui servait notamment de soupape de sécurité aux déposants et gros commerçants syriens (et caciques du régime) qui s’en servaient pour leurs affaires, leurs opérations d’importations tout en profitant des taux d’intérêt à deux chiffres proposés par les banquiers du pays du Cèdre. Diverses sources ont récemment estimé à quelque 20 milliards de dollars (17,81 milliards d’euros) les dépôts syriens auprès des banques libanaises.

Cette interconnexion entre les deux pays explique pour une large part la dégringolade parallèle des deux monnaies à des niveaux jamais vus. Agnès Favier, une spécialiste de l’économie de ces deux pays, rappelle que la livre libanaise s’échangeait à 1,5 LL pour un dollar avant la guerre civile (1975-1990), ce qui en faisait une des monnaies les plus solides du monde, avant de se retrouver valant 1 500 LL pour un dollar, puis d’entamer cette année son inexorable chute.

Crise entre Al-Assad et son puissant cousin

Troisième et dernier facteur de la crise, les dissensions entre Bachar Al-Assad et son cousin et principal soutien financier et politique Rami Makhlouf, l’homme le plus riche de Syrie, à la tête d’un conglomérat comprenant le mastodonte de la téléphonie mobile Syriatel. Cette amère « fin d’une liaison » entre cousins a valu à Rami Makhlouf (à qui on prête le contrôle de 60 % de l’économie syrienne à travers ses sociétés offshore) de se retrouver interdit de sortie du territoire, et ses biens saisis par l’État sans qu’on sache exactement la signification de ces confiscations. L’homme d’affaire, également sur la liste des personnalités visées par les sanctions internationales, dispose d’une vingtaine de milliers de miliciens à ses ordres qui ont combattu pour le maintien du régime. Cette forte secousse au sein de la famille régnante n’est pas étrangère à la tempête sur le marché des changes.

La dispute, dont se mêle aussi Asma, l’épouse du président, tient en haleine les réseaux sociaux, certains allant jusqu’à spéculer sur les derniers jours du président, avec l’aide d’articles dans des médias russes critiquant sa gouvernance. De quoi ébranler plus d’une monnaie… Ce qui, venant d’un indéfectible allié ne manque pas de sel !

Les nouveaux pauvres ont commencé à réclamer le départ du président. « Allez, va-t’en ô Bachar […] Syrie libre, Bachar dehors, dehors », a scandé ces derniers jours une foule de manifestants en colère de la ville druze de Soueida, au sud de Damas, au cœur d’une région restée à l’écart de la guerre. Alors qu’au nord-ouest du pays, dans la ville assiégée d’Idlib, d’autres manifestants affamés s’en prenaient aux rebelles islamistes qui contrôlent la région.

Pauvre pays. En général, après une longue guerre cruelle et dévastatrice, un pays tente de se reconstruire. En Syrie, c’est le contraire qui se passe. Le pays reste la proie de rapaces qui le dévorent, nonobstant le fait que les sanctions entravent les efforts d’une reconstruction évaluée à plusieurs centaines de milliards de dollars.

Note

1- Garance Le Caisne, Opération César, au cœur de la machine de guerre syrienne, Stock, 2015.

Henri Mamarbachi

Ancien journaliste de l’Agence France presse (AFP). A exercé les fonctions de chef de poste à Beyrouth et à Rabat, ainsi qu’aux services économique et diplomatique au siège de l’agence.

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