Édition du 20 août 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Lutte contre la pauvreté

Un foyer convenable pour tout le monde

Embourgeoisement de quartiers entiers, spéculation immobilière urbaine, « condoïsation » effrénée, populations à modestes et faibles revenus déplacées en périphérie...

Le visage de nos villes se transforme comme ce fut le cas lors de cette autre période de mutations sociales et économiques majeures que fut la révolution industrielle du dix-neuvième siècle, entraînant elle aussi son lot de mesures arbitraires motivées par l’appât du gain, le tout avec la fréquente complicité d’élites locales et régionales. Remarquable continuité de l’organisation et de la culture capitalistes.

Examinons au préalable les propositions des parties en présence.

La gauche demande un meilleur encadrement des manoeuvres qui entraînent une spéculation immobilière effrénée : contrôle plus serré des loyers, obligation pour les propriétaires de mieux entretenir leurs édifices à logements, constitution de réserves immobilières d’édifices à logements locatifs bon marché protégées de la « condoïsation » et restrictions plus générales dans le processus (trop facile présentement) de conversion en condos d’édifices à logements, sans oublier une accélération de la construction de coopératives.

À ces arguments, la droite répond qu’il faut laisser jouer les mécanismes du marché et qu’un nouvel équilibre en résultera finalement, favorable aux locataires à plus long terme. Selon les tenants de cette thèse, interdire ou entraver le mouvement « naturel et légitime » de la restructuration des quartiers découragerait les propriétaires immobiliers d’investir dans le logement, qu’il soit locatif ou à condos, ce qui nuirait en fin de compte tant aux propriétaires qu’aux locataires.

Autre arguments avancés par la droite pour justifier l’expansion des condos dans les centre-villes, c’est celui faussement « écolo » de la limitation de l’expansion des banlieues, ce qui en partie vrai. C’est pourquoi la concentration des logements au centre-ville et aux alentours (qu’il s’agisse de condos ou de logements locatifs) n’est pas un phénomène mauvais en soi. Ce qui est par contre malsain, c’est que l’espace de ces zones est monopolisé par les condos et les appartements de luxe, au détriment d’appartements bien entretenus et à prix abordable dont les locataires sont souvent refoulés à la périphérie urbaine. Mais il y aurait sûrement moyen de trouver une solution équilibrée à ce dilemme

Politiciens et politiciennes municipaux soutiennent pour leur part (en particulier dans la métropole) qu’ils entendent compenser la perte de logements locatifs convenables et à prix abordables en investissant dans les coopératives et les logements « à prix abordable ». Certains éditorialistes appuient ce point de vue.

C’est mieux que rien bien entendu et souhaitable en soi, mais ce genre de mesure réglera-t-elle le problème aigu de la spéculation immobilière ? On peut en douter. Il s’agit plutôt en l’occurrence d’un cataplasme sur une jambe de bois, d’une compensation incomplète et trop partielle.

La complaisance des classes politiques municipales envers les promoteurs et promotrices immobiliers s’explique par une fréquente proximité sociale, mais surtout par tous les impôts et les taxes qui remplissent les coffres de la ville à la suite du mouvement de capitaux découlant de la « condoïsation » de plusieurs quartiers, en particulier ceux du centre-ville et de ses alentours.

Favoriser la construction de logements de type coopératif ou à bon marché est valable, mais ce parti-pris comporte des « vices cachés », disons plutôt des interrogations troublantes.

Tout d’abord, de quels logements au juste parlons-nous ? Les coopératives contiennent des appartements subventionnés (pour lesquels les locataires paient 25% de leurs revenus) et d’autres non subventionnés, moins chers que leurs équivalents privés mais tout de même à loyer plus élevé que les appartements subventionnés. Ils ne sont pas nécessairement à la portée de toutes les bourses. Quant aux logements privés à bon marché, des questions similaires se posent. Dans quelle mesure les politiciens et politiciennes municipales sont-ils prêts à faire pression sur les propriétaires pour maintenir les loyers à un niveau abordable pour les prestataires de l’aide sociale ou de l’assurance-emploi, par exemple ? L’arbitrage de la Régie du logement ne peut suffire à garantir dans tous les cas le maintien d’un équilibre entre proprios et locataires, d’autant que plusieurs de ces derniers craignent d’y faire appel, soit par timidité, soit à cause de l’intimidation pratiquée par certains propriétaires peu scrupuleux. Mieux contrôler les augmentations de loyer s’avère donc une nécessité pour protéger les plus démunis.

Ceux-ci ne sont pas tous non plus nécessairement intéressés à vivre en coopérative ou en HLM pour divers motifs qu’il n’est pas pertinent de détailler ici, surtout si cela implique d’abandonner un logement qu’ils et elles habitent depuis longtemps pour déménager dans un quartier éloigné.

Plus fondamentalement, mettre l’accent sur la construction de coopératives et de « logements sociaux » comme semble vouloir le faire Valérie Plante, mairesse de Montréal, revient à consacrer le fait accompli de la « condoïsation » et à donner au logement coopératif ou à bon marché un rôle supplétif dans la question de l’accès du droit au logement. Un prix de consolation pour les locataires et une permission de continuer à sévir pour les spéculateurs.

Ne faudrait-il pas plutôt restreindre la conversion d’édifices à logements en condos, un processus beaucoup trop aisé en ce moment et aussi mettre des zones urbaines à l’abri de la « condoïsation » ? Sans oublier bien sûr de relancer le mouvement des coopératives.

Pour conclure, ne pourrait-on penser à un moyen terme entre l’interdiction totale des condos et le maintien intégral (pas toujours désirable) du parc de logements locatifs, surtout celui contenant des logements anciens et peu salubres ?

Dans cette optique, deux propositions, entre autres, apparaissent intéressantes : la limitation de la possibilité de convertir en condos d’appartements convenables et à bon marché, et ensuite la constitution de zones urbaines formées d’immeubles locatifs qui seraient protégées du processus de « condoïsation ».

Le problème est complexe et il n’existe pas de solutions simples à une situation qui découle de politiques globales épineuses, défavorables aux travailleurs et travailleuses à modestes ou faibles revenus.

À quelle enseigne veut-on loger au juste ?

Jean-François Delisle

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