Édition du 26 mai 2020

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Un deuxième texte sur Camus

L’étranger

1942 est une année importante pour Albert Camus. Il publie, cette année-là, deux ouvrages qui vont en faire un personnage incontournable de la scène littéraire : d’abord Le mythe de Sisyphe et ensuite L’étranger. Ces deux ouvrages portent sur le même thème : l’absurde. L’absurde, c’est-à-dire l’impuissance à trouver un sens à la vie et également, est-il nécessaire de le rappeler, ce qui est contraire à la raison. Nous avons déjà rédigé un texte sur Le mythe de Sisyphe, les prochaines lignes sont consacrées au roman intitulé L’étranger et nous tenterons, en filigrane, de répondre à la question suivante : qu’est-ce donc que la « raison » ?

Camus, Albert. 1977. (1942). L’étranger. Paris : Folio, 186 p.

Le roman est un récit fictif écrit en prose dans lequel la personne qui le rédige fait évoluer ses personnages dans une époque et un milieu donnés. Dans L’étranger, il s’agit d’une histoire qui est racontée par le narrateur (Meursault). Elle se déroule à l’époque contemporaine dans l’Algérie française. Jacqueline Lévi-Valensi mentionne que Jean-Paul Sartre et Simonne de Beauvoir virent dans ce roman de Camus, « une sorte de manifeste de l’existentialisme »[1]. Rien de moins.

L’ouvrage se divise en deux parties. Dans un premier temps, la présentation d’un récit du point de vue du narrateur. Récit qui se construit à partir d’une succession d’événements irrationnels, parce que sans véritables liens de causalité les uns avec les autres. Événements fortuits imputables aux hasards de la vie. Dans un deuxième temps, la métamorphose de ce récit de vie d’événements hasardeux dans un cadre dit rationnel pour certains personnages en position d’autorité. Cadre « rationnel » qui reste toutefois complètement absurde pour celui qui en est victime.

Première partie

Un télégramme apprend à Meursault la mort de sa mère. Il se rend à l’hospice (situé près d’Alger) où il l’avait placé depuis plusieurs années. Arrivé sur place, il n’exprime aucune tristesse et ne manifeste aucune émotion. Il refuse même de voir le corps de sa défunte mère. Il veille la dépouille en fumant des cigarettes et en buvant du café. Aux funérailles, il n’exprime aucun chagrin. Il ne verse aucune larme. Il se limite à observer les personnes qui l’entourent. Le lendemain, il est de retour à Alger et il décide d’aller se baigner dans la mer où il rencontre une secrétaire, du nom de Marie Cardona, avec qui il a déjà travaillé et qu’il connaît peu. Le soir, ils vont au cinéma pour visionner un film dans lequel figure l’acteur humoriste Fernandel. À leur retour du cinéma, Marie accepte d’aller passer la nuit chez Meursault où ils couchent ensemble. La relation qu’ils développent n’a pas pour effet de susciter chez Meursault des marques d’affection particulières ou de grands sentiments amoureux. Il faut savoir que Meursault n’est pas du genre à afficher ses sentiments. Il est plutôt impassible, renfermé et taciturne. En plus, il manifeste peu d’intérêt pour sa carrière. Il ose même refuser une promotion qui l’amènerait à travailler dans la « Ville Lumière ». Quand Marie lui demande de l’épouser, il accepte en affichant un air d’indifférence.

L’événement décisif du roman réside en ceci : Meursault fréquente un voisin, du nom de Raymond Sintès, qui « vit des femmes » (p. 47). Sintès est un souteneur. Il soupçonne sa maîtresse de lui être infidèle. Il l’a battu et craint les représailles du frère de sa maîtresse. Lors d’une chicane qui éclate entre Sintès et sa maîtresse, un policier intervient. Cette dernière mentionne à l’agent que Sintès l’a « tapée ». Elle précise aussi que « C’est un maquereau » (p. 61). Sintès est convoqué au Commissariat. Il demande à Meursalt de lui servir de témoin de moralité. Meursault accepte. En signe de reconnaissance, Sintès invite Meursault à passer la journée du lendemain à la maison de campagne de l’un de ses amis du nom de Masson. L’invitation est acceptée. Le lendemain dimanche, Marie, Meursault et Sintès prennent le bus en direction de la maison de campagne (un « cabanon ») de Masson. Ils sont suivis par un groupe d’Arabes dans lequel il y a le frère de la maîtresse de Sintès. Après le déjeuner, Meursault, Masson et Sintès (qui a en sa possession un pistolet) vont se promener sur la plage où « Le soleil tombait presque d’aplomb sur le sable et son éclat sur la mer était insupportable. » (p. 85). C’est lors de cette marche qu’ils croisent une nouvelle fois le groupe d’Arabes. Une bagarre éclate. Sintès est blessé au visage d’un coup de couteau. Sur le chemin du retour vers la maison de campagne de Masson, Meursault obtient de Sintès son arme à feu. Meursault retourne sur la plage, il est maintenant armé d’un révolver. La chaleur, sous le soleil de plomb qui règne, est accablante. Il croise un arabe qui sort un couteau. Meursault est aveuglé par le reflet du soleil sur la lame du couteau. Il sort le révolver de sa poche et, comme l’écrit Camus en laissant la parole à Meursault : « C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le révolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. » (p. 95).

Un couteau, le reflet du soleil sur la lame du couteau qui aveugle Meursault, le révolver, la gâchette qui cède, un premier coup qui part et qui fait une victime. Un moment d’attente. Une décharge de quatre coups de feu additionnels sur un corps « inerte ». Décidément, non seulement Meursault avait détruit « l’équilibre du jour », mais il venait de cogner à grands coups « sur la porte du malheur ».

Et c’est ainsi qu’une succession d’événements, sans liens les uns avec les autres, allait permettre à des professionnels de l’ordre juridique rationnel de disposer du reste de la vie de Meursault sur terre.

Deuxième partie

Meursault, on s’en doute se retrouve emprisonné et étant donné qu’il n’est pas du genre à exprimer ses émotions, il s’intéresse à son procès à venir avec un certain détachement. Puisque, selon sa défunte mère, on finit toujours par « s’habituer à tout » (p. 120), Meursault devient rapidement indifférent à sa privation de liberté et se fait vite à l’idée de ne plus faire l’amour avec Marie. Dans son nouvel environnement carcéral, il dort ou passe en revue dans sa tête les objets de son appartement. Du début de son emprisonnement à son exécution, Meursault semble ne rien ressentir. Tout au long de son procès, il n’exprime aucun regret. Bref, il se sent « étranger » à ce qui lui arrive.

Lors de son interrogatoire durant le procès par l’avocat général, il est surtout question de son comportement et de son attitude en certaines circonstances. Il se fait demander qu’elles sont les « raisons » de son crime ? Meursault répond : « à cause du soleil » (p. 158). La réponse déclenche des rires dans la salle. Comme système de défense, reconnaissons-le, c’est plutôt faible et facile à détruire.

Or, dans un procès, les règles du jeu sont claires. L’avis de l’accusé sur les événements dont on l’accuse importe peu. L’avocat général peut démontrer, par diverses associations, même les plus fantaisistes, la culpabilité d’une personne. Pour ce faire, il n’a qu’à puiser dans la vie de l’accusé certains événements épars et faire un montage qui lui sera au final fatal. C’est exactement ce qui arrive ici à Meursault. Ses motivations réelles, quand il décharge le révolver sur la victime, n’intéressent pas la justice. On se concentre plutôt sur certains de ses comportements et certains aspects de sa personnalité (sa vie libertine avec Marie, son athéisme et son caractère asocial) pour le décrire comme un authentique criminel. Cette approche autorise l’avocat général à tisser un amalgame douteux qui ne donnera aucune chance de s’en sortir à Meursault. L’avocat général dira même : « Messieurs les jurés, le lendemain de la mort de sa mère, cet homme prenait des bains, commençait une liaison irrégulière, et allait rire devant un film comique. Je n’ai plus rien à vous dire. » (p. 144-145). L’avocat général fera témoigner Raymond Sintès qu’il décrira comme un « souteneur » dont Meursault était « son complice et son ami » (p. 147). De l’association de la totalité de ces faits, l’avocat général conclura, devant le jury, ceci : « Le même homme qui au lendemain de la mort de sa mère se livrait à la débauche la plus honteuse a tué pour des raisons futiles et pour liquider une affaire de mœurs inqualifiable. » (p. 147). C’est donc principalement à cause de son indifférence face aux normes de la société que Meursault se retrouvera reconnu coupable et condamné à la guillotine.

Dans le dernier chapitre du roman, Meursault refuse de rencontrer dans sa cellule l’aumônier de la prison qui veut entendre sa confession. Le prêtre lui promet, s’il accepte de se convertir et de croire en Dieu, une autre vie. Meursault est athée, il est convaincu que la finalité de la vie réside dans la mort. Il n’adhère donc pas à la conception du curé selon laquelle il existerait un Christ rédempteur. Dans sa cellule, Meursault entre dans une grande colère face à l’aumônier. C’est à travers sa colère, sa violence et sa révolte à l’endroit du prêtre qu’il découvre l’absurdité (l’absence de sens) de la condition humaine. Il se libère dès lors des faux espoirs et il accepte l’inéluctabilité de la mort en voulant en retirer le maximum. Cédons-lui la parole ici : « Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » (p. 186).

En lisant ce livre, vous découvrirez que la « rationalité » (c’est-à-dire le rapport de cause à effet entre deux choses) est le fondement de l’ordre autoritaire institutionnel qui nous est imposé. Hélas, ce n’est pas la raison qui met toujours en mouvement le monde dans lequel nous évoluons. Ce sont souvent des choses imputables à la déraison et à l’absurde qui sont souvent les véritables fondements des ressorts de la vie spontanée.

En complément de lecture à cet ouvrage je vous recommande un détour du côté de David Hume qui a été un des premiers auteurs à remettre en question frontalement le paradigme de la rationalité occidentale. À ce sujet, il a écrit : « Quand nous regardons des objets externes autour de nous, et considérons l’opération des causes, nous ne sommes jamais capables, en un cas en particulier, de découvrir aucune force ou aucune connexion nécessaire, aucune qualité qui lie l’effet à la cause, et fasse de l’un une infaillible conséquence de l’autre. Nous voyons seulement qu’actuellement en fait, l’un suit l’autre. L’impulsion de l’une des boules de billard s’accompagne d’un mouvement de la seconde boule. C’est là tout ce qui apparaît aux sens externes. L’esprit n’éprouve aucun sentiment, ou aucune impression interne, venant de cette succession d’objets : par conséquent il n’y a, en aucun cas particulier, déterminé, de cause et d’effet, rien qui puisse suggérer l’idée de force ou de connexion nécessaire. » Hume, David. 1999. Enquête sur l’entendement humain. Classique de la philosophie. Paris : Le livre de Poche, p. 137.

C’est à travers l’exemple de deux boules de billard (ou deux boules de « pool ») que David Hume a fait basculer les fausses assises de l’ordre rationnel occidental. Hélas, toutes les institutions ne semblent pas avoir réalisé l’importance de cette découverte qui remonte à 1748. J’oubliais, la justice dans le roman de Camus se prétend « impartiale » et surtout « objective » (p. 126). Deux autres de ces illusions qui gouvernent le monde, notre monde.

À la fin de cette lecture, je me disais que la personne humaine est un curieux mélange de rationalité et d’irrationalité. Le peu de rationalité qu’elle recèle ne lui permet pas toujours de rendre compte complètement (et de rendre compte en entier) de son irrationalité. L’institution juridique se prétend fonctionner à « l’objectivité » et à « l’impartialité », alors qu’elle fonctionne plutôt à la subjectivité et à la partialité. Il est juste d’affirmer qu’elle n’est pas toujours dans l’erreur cette institution juridique. Mais, n’oublions jamais qu’elle crée parfois une illusion de rationalité. D’où il arrive qu’il se produise qu’une personne se fasse juger sur une base qui lui est complètement étrangère. Étrangère, L’étranger : « The stranger », dans la langue de Shakespeare. Rappelez-vous, « People are strange… » chantait Jim Morisson.

Quoi lire pendant cette pandémie ? Pourquoi pas La peste de Camus. À suivre...

Yvan Perrier

Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

[1] Jacqueline LÉVI-VALENSI, « CAMUS ALBERT », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 2 avril 2020. URL : https://universalis-vieuxmtl.proxy.collecto.ca/encyclopedie/albert-camus/

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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