Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

« Un « narco État » soutenu par les États-Unis » : comment le crime et la corruption nourrissent l’immigration hondurienne

Introduction : Nous allons nous entretenir avec la reporter Sona Nazario, , gagnante du prix Pulitzer. Elle a expliqué en détail ce qui pousse les habitants.es d’Amérique centrale à fuir leurs foyers et à tenter d’atteindre les États-Unis pour y demander l’asile. Plus tôt cette année, elle a passé un mois au Honduras et y a documenté la corruption et la violence des gangs (criminels) qui forcent beaucoup de gens à s’enfuir. Son article intitulé « Pay or Die » a été publié dans le New York Times où elle contribue à la page d’opinions.

Democracy Now, 14 août 2019
Traduction, Alexandra Cyr

Juan González : Sonia, je veux que nous parlions de votre étonnant article (….). Ici, aux États-Unis nous entendons beaucoup parler de la violence des gangs qui alimentent la majorité de l’immigration venant de l’Amérique centrale. Mais nous ne comprenons pas vraiment ce que cela signifie. Vous avez fait un travail remarquable…


Sonia Nazario : Merci.

J. G. : en pénétrant au cœur de ce qui se passe en ce moment. Vous mentionnez que depuis 2010, 1,500 travailleurs des transports ont été assassinés, à coup de fusil, étranglés poignardés derrière leur volant ou brulés vifs par ces gangs parce qu’ils ne payaient pas la « taxe » qu’ils devaient leur verser pour continuer leurs opérations et le transport des gens. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ces travailleurs au Honduras sont devenus une mine d’or pour ces gangs de rue ?

Sonia Nazario : C’est exact. Je me suis concentrée sur le rôle de la corruption dans ces pays comme le Honduras. C’est vraiment une catastrophe a laquelle nous devons mettre fin si nous voulons tenter de réduire le flot de gens qui se présente à notre frontière sud. La corruption provoque aussi toutes les autres choses épouventables qui arrivent : les gangs imposent un régime de terreur dans les quartiers, créent la guerre à la « taxe », extorquent une « taxe » de tout ce qui roule : les autobus, les taxis, les motos taxis et des entreprises. Dans le quartier où j’étais installée, une entreprise sur quatre payait cette « taxe ». Et une sur quatre a dû fermer ses portes parce qu’elle ne pouvait plus le faire. Donc l’économie est paralysée.

Donc, ce que cela veut dire que les propriétaires d’autobus se font littéralement dire par les gangs : « Vous devez payer lundi matin ». Chaque lundi matin, de milliers de propriétaires d’autobus sortent et vont porter ces paquets, des briques d’argent comptant à ces gangs ou sont tués s’ils ne le font pas. Sur le trajet de l’autobus, si un chauffeur refuse de payer, il sera tué tout simplement au hasard. Donc, c’est ce que j’ai observé et ce n’était que dans la capitale hondurienne. Ces gangs empochent ainsi approximativement 23 millions de dollars par an avec ces seules « taxes ».

Amy Goodman : (…) Au cours de ce mois que vous avez passé au Honduras, non seulement vous avez pris connaissance de sort des gens qui risquent leur vie ou vu ceux et celles qui sont assassinés.es mais vous-même avez risqué votre vie. (…) Pourquoi ces gens viennent-ils ici ? Vous décrivez comment vous vous êtes écrasée derrière un de ces chauffeurs pendant qu’il faisait son paiement. Décrivez-nous. Qu’est-t-il arrivé ? Pourquoi vous cachiez-vous ?

Sonia Nazario : Je voulais voir ce que ça donnait quand les propriétaires d’autobus font un de ces paiements. Un d’entre eux m’a offert de l’accompagner alors qu’il déposait son dû. Je suis donc montée dans sa petite voiture et nous nous sommes rendus à un endroit où il a pris un paquet de billets soit 650$. Il payait pour trois de ses autobus sur un total de 55, seulement pour une semaine au gang de la 18ième rue un des plus importants gangs du Honduras, de l’Amérique centrale.

Nous sommes remontés dans sa voiture. Nous avons récupéré l’argent auprès du contrôleur du trafic des autobus et nous sommes repartis vers le quartier de Las Pavas, le château fort du gang de la 18ième rue. Tout au long de la route on voyait les postes d’observation du gang où des membres lourdement armés d’AK-47 font le guet. Arrivé en haut de la colline, 2 gangsters sont sortis de nulle part. Je me suis écrasée sur le siège arrière en tentant d’enregistrer la scène avec mon téléphone intelligent en le tenant près de la fenêtre. Mais le chauffeur a abaissé la vitre de deux pouces, montré son argent et les 2 gangsters sont disparus. Cet argent va passer entre de nombreuses mains jusqu’à celles du leader du gang. Ce type de transaction concerne des centaines de propriétaires d’autobus chaque lundi matin. C’est le moment de payer les gangs. Et ces propriétaires payent ainsi trois et même six gangs pour ne pas se faire tuer.

C’est ce qui génère beaucoup de désespoir dans des endroits comme le Honduras. Les corps policiers sont financés par les gangs, les politiciens.nes de même et on évalue que 30 à 40% de tous les revenus du gouvernement sont siphonnés par la corruption de l’ensemble de ces acteurs. La totalité du système est gangrené et il n’y a pas d’espoir que les choses changent dans ces pays.

J.G. : Sonia, vous parlez de la corruption aux plus hauts niveaux du gouvernement sans qu’il l’arrête. Dans votre article vous parlez des vols perpétrés par quelques membres de l’actuelle famille présidentielle que des groupes communautaires ont mit au jour au Honduras. Mais, en même temps, un frère du Président Juan Antonio Hernández a été poursuivi et est accusé en ce moment, emprisonné pour trafic de drogue. Et une autre étonnante…

A.G. : En Floride.
J.G. : Ce qu’il y a d’étonnant dans cette accusation par le FBI c’est qu’il désigne spécifiquement deux co-conspirateurs ; non seulement l’actuel Président, J. O. Hernández mais aussi le Président précédent, Porforio Lobo. On déclare qu’ils ont participé à des discussions avec les trafiquants en vue de recevoir des contributions pour le financement de leurs campagnes électorales avec, en retour, des promesses de protection des opérations du commerce illicite de drogues. Si ces accusations sont exactes, le Honduras est effectivement devenu un « narco État » pour ses dirigeants.es alors que la masse de la population vit sous la terreur de ces gangs avec le consentement de son gouvernement. Je me demande ce que vous pensez de ces récentes accusation par le gouvernement fédéral américain.

S.N. : Un « narco État » soutenu par les États-Unis. Il y a deux manières de voler de l’argent au Honduras. Soit vous le prenez aux cartels de la drogue soit dans les coffre de la nation. Ces dernières années, un système a été mis en place pour procéder à ce vol de l’argent public. Il s’agit de créer de véritables ou de fausses ONGs où sont déférées les affaires gouvernementales. Mais, en réalité, vous ne faites rien pour que cela fonctionne ou vous donnez le moins possible de services aux pauvres dans le pays. On allègue que l’entourage du Président et le Président lui-même sont impliqués dans ces manœuvres.

Le frère du Président a été arrêté en novembre dernier pour avoir, selon les allégations américaines, transféré des tonnes de cocaïne pendant plus d’une décennie aux États-Unis sous l’étiquette TH, Tony Hernández ; des briques de cocaïne portant ses initiales. On allègue aussi que la sœur du Président, Hilda Hernández qui est morte dans un accident d’hélicoptère en 2017, avait transféré 12 millions de dollars du ministère de l’agriculture dans une ONG qui ne faisait pour ainsi dire rien. Le plan prévoyait la formation d’agriculteurs.trices pour l’augmentation de leur production. Au lieu de cela, l’argent a servi à la campagne de Juan Orlando, candidat à la Présidence. Elle l’a aussi utilisé pour ses fins personnelles. Et, maintenant, une bombe éclate : on allègue que le Président a financé sa campagne avec l’argent des cartels de la drogue. Il était à Washington hier. Bien des gens dans le pays se demandent ce qu’il est allé faire là.

A.G. : Et bien sûr, il y a en arrière scène, toutes les questions sur cette élection qui a eu lieu pendant des protestations massives partout dans le pays semaine après semaine. Il est supposé avoir battu Salvador Nasralla (candidat de la gauche que le décompte donnait gagnant pendant de longues heures après l’élection de 2017 n.d.t.). On a déjà vu cela se produire en 2009 quand un coup soutenu par les États-Unis a été perpétré contre le Président M. Zelaya démocratiquement élu. Democracy Now a suivi son retour au Honduras. Il est maintenant président du parti d’opposition hondurien, Libre. Nous lui avons parlé le mois dernier.

Manuel Zelaya : Ils vont chercher des solutions au système qui provoque la migration, parce que si tout le monde en parle, les causes sont les politiques américaines, celles du FMI, et celles du Commandement du sud pour la région. Elles provoquent de plus en plus de migration au fur et à mesure du temps. Donc, la militarisation du Honduras, de l’Amérique centrale, vient bloquer le canal d’air que constituait pour les honduriens.nes le travail aux États-Unis. Il n’était même pas nécessaire d’y chercher du travail, les propriétaires d’entreprises vous attendaient. Par exemple, les grandes entreprises agricoles ne peuvent pas payer les travailleurs.euses de leur pays pour faire les récoltes. Elles payent le voyage de membres des familles de leur employés.es. C’est comme cela qu’il y a une telle migration vers les États-Unis.

A.G. : C’était le Président renversé du Honduras, M. Zelaya. (…) Alors, Sonia Nazario, pouvez-vous commenter ? Et pour revenir à votre article, qu’arrive-t-il quand les gens refusent de payer ? Vous parlez de meurtres. Et aussi, pouvez-vous parler de cet enjeu, ce que vous décrivez comme des féménicides quand vous êtes allée dans la 3ième plus grande ville du pays où il y en a le plus grand nombre de meurtres de femmes ?

S.N. : Donc, quand les gens refusent de payer…..Dans mon article je me suis concentrée sur la corruption dans un quartier appelé Nueva Suyapa dans la capitale. J’y vais depuis 20 ans. Une femme se tenait au sommet d’une colline dans ce quartier dominé par la 18ième rue. Le demande de paiement se fait toutes les semaines auprès des propriétaires de petits commerces. Vous devez verser au gang, au moins la moitié de vos recettes de chaque jour. Elle leur a dit : « Je ne paierai plus. Allez gagner votre argent vous-même ». Ils ont envoyé un sicario, un tueur, depuis une autre partie de la ville pour qu’elle ne puisse pas le reconnaitre. Il s’est présenté à la porte d’entrée et a commandé un jus d’orange. Quand elle est revenue le lui donner, il lui a tiré en plein visage. Elle s’est trainée jusqu’à la chambre à coucher à l’arrière vers sa fillette de 4 ans qui y dormait. Elle est morte peu après. C’est ce qui arrive. Et les gens savent que c’est ce qui arrive à ceux et celles qui refusent de payer.

L’an dernier j’ai publié un autre article dans le New York Times. Il exposait les raisons qui font partir tant de femmes de leur pays. De plus en plus, les cartels de la drogue recrutent des femmes. Certaines le font parce qu’il n’y a pas d’autre emploi dans leurs quartiers. Dans celui où j’étais la moitié des femmes entre 18 et 25 ans sont sans emploi. Alors certaines acceptent de vendre de la drogue, d’autres y sont forcées. Quand elles veulent quitter cette vie ou quitter leur petit ami trafiquant, on les tue. Ce que j’ai observé au Honduras, c’est que 4 femmes sur 10 qui sont assassinées, elles le sont avec une brutalité qui dépasse largement ce qu’il faut pour les tuer. Il y a là un message. On leur tire dans le vagin. On les découpe en morceaux. On leur arrache la peau alors qu’elles sont encore vivantes. J’en ai fait des cauchemars horribles. Depuis mon retour je suis en thérapie à cause de ce qu’on m’a raconté à leur sujet. Une femme compare cela à être traitée comme un poulet. Ils vous retirent tous vos morceaux. Le gouvernement et la police ne prennent pas au sérieux les plaintes pour violence familiale. Ils répondent : « Allez régler ça sur l’oreiller. Peut-être qu’hier soir vous n’avez pas répondu à ses attentes. Peut-être que ce que vous lui avez servi au souper n’était pas à son goût ». Donc, la plupart de ces crimes sont évacués. Dans neuf cas sur dix, ces meurtres de femmes ne font pas l’objet de poursuite. Les gangs et les cartels de la drogue savent qu’ils vont s’en tirer.

Quant à votre question précédente, (il faut dire) que l’histoire des États-Unis en Amérique latine est sordide. On peut reculer de cent ans à la domination des compagnies américaines sur ces pays, dont United Fruit. Les États-Unis ont remplacé leurs Présidents quand leur politique ne favorisait pas le monde des affaires américain et, plus récemment en 2009, avec ce coup d’État (au Honduras). Beaucoup de pays de la région et des organisations internationales ont déclaré « ne plus permettre cela à l’avenir ». En 2017, quand l’actuel Président (hondurien) a été réélu dans des circonstances plus que douteuses, les autres pays ont réclamé une reprise de l’élection. Les États-Unis ont répondu laconiquement : « elle nous convient ». Je pense que le gouvernement américain devrait sérieusement remettre en question son soutien à Juan Orlando Hernández. La pourriture est au sommet et le peuple va continuer à sortir du pays tant que la corruption ne sera pas traitée sérieusement.

J.G. : Sonia, il y a autre chose à propos de ces gangs que beaucoup ici ne connaissent pas vraiment. Spécialement quand le Président Trump parle du gang MS-13 qui est né aux États-Unis, dans les rue de Los Angeles et Sacramento, dans les prisons californiennes. Il est composé de gens qui ont passé la majorité de leur vie aux États-Unis. Quand on les condamne pour des crimes qu’ils ont commis ici, on les expulse en Amérique centrale où ils recomposent leurs gangs. Que pouvez-vous nous dire du lien entre les origines de ces gangs et la violence qui se passe là-bas en ce moment ? L’Amérique centrale est l’endroit le plus violent au monde maintenant.

S.N. : Exactement. Je vis à Los Angeles. Il y a d’abord eu le gang mexicain de la 18ième rue. Durant les années 1980, il y avait une guerre en Amérique centrale. Beaucoup de résidents.es de ces pays sont venus s’installer aux États-Unis. Ils ont été pris à partie par les Mexicains. Ils ont donc fondé leur propre gang pour se défendre ; c’est le MS-13.

En 1996, quand le gouvernement a durci les lois pour certains délits relatifs à la drogue, les étrangers.ères détenant le statut de résidents.es permanents.es ont été spécialement visés.es. Leur expulsion a commencé là. 300,000 criminels.les ont été expulsés.es en Amérique centrale. Dans beaucoup d’endroits au Honduras, avant cela, il y avait des gangs. Ils contrôlaient leurs territoires respectifs, se disputaient les filles mais n’étaient pas si violents. Ils n’étaient pas armés comme ils le sont maintenant. Mais, ces expulsés.es sont arrivé dans ces pays où ils ne connaissaient personne et devaient survivre ; le niveau de violence a explosé.

Tout cela y est réuni et vous avez le problème de la drogue aux États-Unis où on trouve le plus grand nombre de consommateurs.trices de drogues illégales au monde. Beaucoup de cette drogue provient de Colombie et passe par le Honduras. Les vols chargés des drogues atterrissent au Honduras. Les cartels et les gangs tentent de contrôler cette marchandise pour l’expédier au nord, à nous les consommateurs.trices américains.es. C’est ce qui alimente autant de violence.

A.G. : Merci Sonia pour être venue nous rencontrer. En terminant, je veux vous demander : vous avez enquêté sur ça. Vous êtes allée au Honduras à plusieurs reprises. Qu’est-ce qui vous a le plus choquée cette fois, spécialement en lien avec le discours du Président Trump à propos de migrants.es qu’il qualifie d’ « envahisseurs » ?

S.N. : Voyez-vous, Amy, la corruption va du sommet à la base. Elle affecte les gens qui ont besoin de médicaments n’en trouvent que d’inefficaces. On donne des pots de vin pour des achats de mauvais médicaments. Cela compte pour le manque d’enseignants.es dans les écoles. Votre prof n’existe pas, il y a des prof. fantômes à cause de la corruption. Cela touche la vie quotidienne de la population.

Ce que je veux souligner, c’est que nous devons avoir plus de compassion pour ces gens qui fuient toute cette violence. Et je suis convaincue que nous ne devrions pas couper dans l’aide qu’apporte US Aid à ces pays. C’est controversé mais je pense qu’une partie de cette aide, spécialement l’aide humanitaire, non pas l’aide militaire et policière, a été utilisée par les États-Unis pour faire baisser la violence, l’impunité et la corruption. J’en ai été témoin. Cela prendra 10 ou 20 ans mais c’est plus humain, plus effectif. Il vaut mieux trouver un moyen pour que ces gens restent dans leur pays et y améliorent leurs conditions de vie. Et c’est moins couteux que de les installer dans des prisons horribles ici au pays, qui coûtent des milliards et des milliards de dollars.

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