Édition du 16 avril 2024

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Histoire

L’action politique de la CSN de 1921 à 1976

Une « indépendance partisane » en cinq temps[1] (Troisième partie)

En 55 ans d’existence, la CTCC-CSN a donné le droit à ses organismes affiliés d’intervenir auprès des pouvoirs publics (scolaire, municipal, provincial, fédéral).

Pour lire la première partie.

Pour lire la deuxième partie.

Conclusion

Durant ces années, les congressistes ont accepté que l’action de leur confédération déborde le cadre strict de la négociation d’une convention collective de travail et se situe sur le plan politique, grâce à des représentations auprès des gouvernements ainsi qu’à l’éducation politique de ses membres. À partir de 1952, la CTCC juge que l’action de lobby auprès des gouvernements n’est pas suffisante. Elle encourage une action politique non partisane directe en dénonçant les candidatures hostiles à la classe ouvrière ou à l’action syndicale. Le congrès de 1958 accepte que le bureau confédéral appuie toute action politique décidée sur le plan régional. En 1959, il permet aux principaux officiers de « faire des déclarations d’ordre public au nom de la CTCC », après consultation du comité central d’action politique et dans le cadre des décisions prises par le bureau confédéral, ce qui élargit les possibilités d’intervention des deux principaux dirigeants de la confédération.

À partir de 1962, le congrès accepte, selon Lortie et Beauséjour, que la CSN crée des comités d’action politique et permette à ses dirigeants d’endosser ou de dénoncer le programme d’un parti politique lors des élections. Dans Le deuxième front, en 1968, le président Pepin précise les champs de revendication et d’intervention et clarifie ses attentes à l’endroit des comités d’action politique. Lors du congrès de 1972, la CSN se prononce en faveur de la création de comités populaires regroupant des militantes et des militants progressistes sans égard à leur affiliation syndicale. En 1974, Pepin identifie le socialisme comme solution alternative au capitalisme, et il déclare, en 1976, que ce sont les travailleurs et les travailleuses qui doivent mettre au monde les organisations politiques partisanes dont ils ont besoin, à la condition que celles-ci puissent s’autofinancer et être indépendantes de l’organisation syndicale.

Tout au long de ces 55 années, nous observons une constance en matière d’action politique partisane. En effet, la CTCC-CSN a toujours affirmé son indépendance face aux partis politiques, même si, à partir de 1972, elle s’est montrée prête à appuyer des candidatures anticapitalistes et totalement opposées au Parti libéral du Québec. Son action politique partisane s’est surtout développée dans certains conseils centraux[2]. D’après notre étude, la relation de la CTCC-CSN avec les partis politiques est une relation « d’indépendance ». À l’endroit du gouvernement, ce fut tantôt la collaboration tantôt l’opposition, mais sans jamais renoncer à critiquer certaines politiques gouvernementales. Ainsi, de 1952 à 1976, les dirigeants de la centrale ont invité leurs membres à combattre les candidatures antisyndicales, puis, à partir de 1972, à susciter et à appuyer des candidatures anticapitalistes. Il n’est donc pas juste, selon nous, d’avancer que « pendant les deux premières décennies de son existence, la CTCC, résolument apolitique, limita son action sur la scène publique à des réclamations législatives en évitant de prendre position directement contre les gouvernements[3] ». Il ne s’agit ni d’apolitisme ni de neutralité politique.

Le président Pepin a voulu, comme plusieurs de ses prédécesseurs, que l’action syndicale dépasse le champ strict de la négociation d’une convention collective. Dans l’ouverture du Deuxième front, en 1968, il s’est attaqué plus spécifiquement aux conditions d’existence des travailleuses et des travailleurs et au monde de la consommation. Il a cherché à activer et à dynamiser les comités d’action politique, une structure qui existait depuis 1962. Avant de porter aux nues l’action politique de la CSN annoncée dans Le deuxième front et dans les rapports moraux qui ont suivi, il importe de se demander jusqu’à quel point les moyens mis en place furent réellement inédits et à la hauteur des ambitions annoncées. Marcel Pepin a osé, dans ses rapports moraux, lever le voile sur la face cachée de la pauvreté et sur l’exploitation tous azimuts de la classe ouvrière. Sa contribution originale sur le plan de l’action politique, en tant que président de la CSN, reste la création des comités populaires et l’adhésion de la centrale syndicale au projet du socialisme. Sa démarche se démarque de l’anarcho-syndicalisme et du trade-unionisme. Là réside, selon nous, l’originalité de la voie qu’il a proposée.

En somme, la vision de la CTCC-CSN en matière d’action politique, tout au long de la période 1921-1976, n’a jamais rompu avec l’alignement sur « l’indépendance partisane ». Mais il est normal que cette constante prise de position ait évolué en cinquante-cinq ans. Nous pouvons donc nous poser une nouvelle question : jusqu’à quel point une organisation, qui affilie des syndicats et non des membres individuels, est-elle en mesure d’influencer ou d’orienter l’idéologie et la position politique de ses membres ? La réponse n’est pas facile, surtout dans le cadre du syndicalisme industriel d’entreprise. La conscience de classe est souvent peu élaborée chez certaines et certains salarié.e.s syndiqué.e.s, ce qui les amène, encore aujourd’hui, à accorder leur vote à un parti politique qui agit contre leurs intérêts.

Yvan Perrier

7 avril 2023

yvan_perrier@hotmail.com

[1] Texte paru dans le numéro 28 de la revue Nouveaux Cahiers du socialisme, p. 160-173.

[2] Rouillard a parfaitement raison d’écrire que la CTCC-CSN a toujours eu des réserves relativement à la création d’un parti politique des travailleurs. En matière d’action politique, sous la présidence de Pepin, à l’occasion du congrès de 1972, une véritable rupture se produit au niveau de l’action politique partisane grâce à la création des comités populaires. Jacques Rouillard, « Le rendez-vous manqué du syndicalisme québécois avec un parti des travailleurs (1966-1973) », Bulletin d’histoire politique, vol. 19, no. 2, 2011, p. 177.

[3] Voir l’introduction de l’article (Première partie)

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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