Édition du 16 juin 2020

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Le blogue de Pierre Beaudet

Vouloir l’impossible

En mai 1968 de Paris à Shanghai en passant par Mexico et même Montréal, le slogan était : « Demandons l’impossible ! ». C’était en réalité un pied-de-nez à l’atmosphère conservatrice qui dominait un monde figé entre un capitalisme atrophié par l’individualisme possessif et un pseudo socialisme enfoncé dans une bureaucratie autoritaire. On sentait l’air de la liberté et de l’autogestion. On pensait aussi que la chape de plomb des impérialismes allait sauter d’un jour à l’autre, comme le disaient les camarades vietnamiens. Le féminisme frappait durement les noyaux résistants du patriarcat. Des ouvriers disaient non à l’absurde discipline de travail capitaliste. Des étudiants et des étudiantes cognaient fort à la porte des mandarins sûrs de détenir toute la vérité.

Et des victoires, il y en a eu plein. Dans la « périphérie », cette ère des brasiers a fait sauter le verrou au Vietnam, en Angola, au Chili et ailleurs. Des acquis ont été arrachés dans les pays capitalistes du « centre » sur les conditions de travail, l’égalité, l’accès à l’éducation. Y compris chez nous.
On le savait et on ne le savait pas, la lutte devait continuer très longtemps. Pas de miracle. Pas de solution magique. Pas d’illusion devant un capitalisme globalisé disposant de 1000 cartes dans son jeu. Pas de transformation instantanée des mouvements populaires encore empêtrés dans les traditions éculées du « marxisme-léninisme » et de la social-démocratie. Pas de sauveur suprême ni de parti je-sais-tout-iste.

Juste une lutte opiniâtre, prolongée, pour stimuler l’auto-organisation et l’auto-formation des masses.

On était réalistes, un peu, mais encore idéalistes, beaucoup. C’est ce qui nous a donné l’énergie et l’imagination. Il fallait le faire.

Avec le temps, pour ceux et celles (nombreux) qui sont restés dans la lutte, on a vu les défaillances, dont une tendance à toujours sous-estimer les adversaires et ce qui va avec, en surestimant nos forces. C’était difficile, et cela l’est toujours, de prendre réellement en compte l’épaisseur, si on peut dire, du dispositif du pouvoir. On avait lu Gramsci, qui expliquait que le système carburait à l’hégémonie (et pas seulement la répression), en faisant en sorte que les idées dominantes s’infiltrent dans la conscience des dominés. Mais on s’encourageait, « de lutte en lutte, jusqu’à la victoire finale »
Aujourd’hui, c’est ce qui m’encourage, les nouvelles générations sont moins inspirées par ces « grands récits » qui pour avaient beaucoup (trop) d’importance. C’est un progrès qui veut dire davantage de pensée critique.
En même temps, il y a un autre côté de la médaille. L’histoire, y compris notre histoire militante, est reléguée à une sorte de nuage un peu vague. Je ne blâme pas les jeunes, mais plutôt les jeunes de cœur qui n’ont pas pris le temps de raconter leur histoire. Une chance qu’il y a des exceptions, je pense à Paul Cliche entre autres. Dans les Nouveaux Cahiers du socialisme, on a pris soin de créer une rubrique qui s’appelle « parcours militants », où on fait parler des militants et des militantes qui ont des expériences à partager, dans le syndicalisme, le féminisme, la lutte politique. La plupart du temps, ils et elles parlent avec conviction, sans se renier, sans penser qu’ils ont des « leçons » à donner.

L’absence des « grands récits » a du bon, mais aussi des angles morts. Les « grands récits » nous rassemblaient, quelques fois en tournant les coins un peu rond. Mais ils avaient l’avantage de constituer une sorte d’horizon, de projet sur lequel on débattait (avec beaucoup d’ardeur) des modalités. Il faut garder cette idée d’un grand récit, et en fait, aujourd’hui, il en émerge un autour d’un socialisme écolo décomplexé, débarrassé de ses prétentions à tout savoir.

C’est positif.

Devant nous surgissent chaque jour sous des formes nouvelles d’énormes barrières qui bloquent la « grande transition », qui est tellement nécessaire pour sortir du cercle vicieux de l’individualisme possessif et de l’impasse de la destruction programmée de la pachamama.

En même temps, et on est un peu chanceux de vivre dans le village d’Astérix, où il y a de grands réservoirs d’imagination et de courage et où se rencontrent les jeunes et les jeunes de cœur. « On veut l’impossible » encore, en sachant que dans l’histoire, rien n’est déterminé et que de temps en temps, l’impossible devient possible.

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