Édition du 10 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

14ième congrès de QS : ne pas lâcher la proie pour l'ombre ?

Au sortir du 14ième congrès de QS, beaucoup seront sans doute repartis grandement satisfaits de l’exercice. Tout n’a-t-il pas été rondement mené et les 3 grands thèmes à l’ordre du jour (l’éco-fiscalité, la transition à l’indépendance et la question de l’armée) n’ont-ils pas été réglés avec de larges consensus à la clef ? Donnant même l’impression... d’un Québec solidaire en plein contrôle de lui-même, qui pourrait honnêtement rêver d’un onzième député lors de la partielle dans Jean Talon, et pourquoi pas marcher vers le pouvoir à la prochaine échéance électorale de 2022.

Il n’y a donc pas eu apparemment de grain sable dans la grosse machine du congrès ; seulement un indice révélateur : le nombre de congressistes qui aurait été moindre que celui attendu. Et puis bien sûr la fameuse affaire du choix du candidat dans Jean Talon qui a refait surface — quel rôle peuvent avoir ou non les députés de QS dans le choix d’un candidat lors d’une élection ?— mais qui loin de toute décision draconnienne ou vengeresse a été renvoyée fort prudemment à un comité sur la démocratie chargée d’explorer des solutions sur le long terme.

Il n’en est resté pas moins, bien des irritants et au-delà bien des insatisfactions, bien des questions sans réponses et qui se sont traduits d’abord chez ceux et celles qui ne partageaient pas l’optimisme de facade de la direction par une sorte « de vive « inquiétude démocratique », une inquiétude qui s’est fixée sur les mécanismes démocratiques existant actuellement au sein du parti, et partant sur le cours pris à l’heure qu’il est par QS.

Des débats frustrants

Et à ce niveau, peut-être vaut-il la peine de commencer par une simple question de « forme » : celle du type de débats désormais pratiqués au sein de QS pendant ses congrès ; des débats organisés essentiellement —comme le veut la tradition syndicale qui lui a servi de modèle— autour d’une kyrielle d’amendements et de sous-amendements proposés par les différentes associations, mais qui finissent par rendre les débats extrêmement lourds, complexes et frustrants pour tous les délégués (et j’en étais). Au point pour beaucoup de ne plus vraiment saisir le sens de ce sur quoi l’on doit ultimement voter, et surtout de ne plus pouvoir débattre sur l’essentiel (les grandes orientations en jeu) et par la suite trancher en conséquence. Ce qui tend à rendre cet exercice, aux volontés pourtant explicitement démocratiques, particulièrement stérile, puisqu’il ne nous aide pas à aller sur le fond, à approfondir notre propre vision politique, à nous politiser collectivement et à renforcer cette culture de gauche commune qui devrait être la nôtre.

Une armée, mais quelle armée ?

Par exemple, peut-on dire vraiment que nous avons dans ce 14ième congrès discuté en profondeur, et tranché en toute connaissance de cause à propos de questions aussi difficiles que celle de disposer ou non d’une armée quand on est —comme QS l’est— hanté autant par la volonté de l’indépendance que par celle de l’émancipation sociale et culturelle du Québec ? Les questions posées par exemple par Normand Beaudet (dont soit dit en passant je ne partage pourtant pas le point de vue) ont été balayées d’un revers de main, alors qu’elles auraient dû être pendant ce congrès soupesées, discutées et débattues beaucoup plus en profondeur, moyen pour le moins d’approfondir notre réflexion commune sur ce qu’est la défense d’un pays animée de principes de gauche. Surtout ne pas simplement en rester à une défense québécoise pensée comme la copie presque conforme de la défense canadienne ! Mais justement en a t-on pris toute la mesure ?

Les promesses d’une constituante ?

Et on pourrait faire le même genre de remarques pour la question de la transition à l’indépendance. C’est une chose de bâtir à la hâte, comme on l’a fait sous la houlette d’un de nos porte-parole, de vagues compromis permettant de satisfaire tout un chacun —et les ex membres de ON, et les partisans de la constituante ancienne formule de QS— et ainsi de gagner une majorité conjoncturelle sur ce point au congrès. C’en est une toute autre de réfléchir collectivement à la question de la transition à l’indépendance pensée à travers la dynamique d’une constituante imaginée comme facteur de mobilisation sociale, populaire et démocratique. On a là raté une magnifique occasion de faire un travail en profondeur, et de le faire collectivement avec les ex-membres d’ON ; facilitant ainsi au passage une vraie fusion et réactualisant ensemble les paramètres de la question nationale québécoise pour le 21ième siècle.

Même chose aussi dans un sens pour l’écofiscalité : la façon dont s’est orientée la discussion n’a pas permis de faire voir aux délégués tout ce qui était en jeu, notammant les limitations déterminantes des mécanismes marchands (écofiscalité, bourse du carbone, etc.) quand il s’agit de lutter contre les prédations environnementales actuelles . Ni non plus d’imaginer une position qui permettrait de mieux articuler –au sein d’une stratégie de transition concrète— ce qui a été présenté comme absolument antagonique.

Vouloir aller trop vite

À chaque fois, on a été amené à trancher dans le vif mais sans avoir, non seulement fait le tour du problème, mais encore mesurer l’ampleur des changements à effectuer, ni non plus penser au type de stratégies politiques à mettre en oeuvre pour y arriver.

En fait –c’est l’impression que ça donne— c’est un peu comme si on voulait aller trop vite, qu’on mettait la charrue avant les boeufs et qu’on pensait qu’on pourrait arriver à tous ces changements structuraux qu’appelle le programme de QS, simplement sur la base d’une stratégie électorale des plus classiques : une stratégie dont certains verraient déjà l’aboutissement aux prochaines élections de 2022.

Mais en agissant ainsi, c’est comme si –de facto— on risquait de lâcher la proie pour l’ombre : la proie ce sont les changements politiques de fond dont QS se voudrait le moteur (avec un virage écologique radical, la marche vers une indépendance promouvant la justice sociale, etc.) ; l’ombre, c’est l’influence électorale et politique déjà gagnée au sein du parlement, mais encore si ténue... et qui ne pourra déployer ses possibles promesses sans parallèlement une remise en marche, une remise en mouvement de la société civile toute entière, sans de vastes mobilisations sociales portées par les organisations sociales existantes, sans aussi des politiques favorisant l’unité le rassemblement des forces. Toutes choses dont on est encore bien loin aujourd’hui et sur lesquelles il faudrait aussi pouvoir dès maintenant travailler.

Évidemment cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas saisir les occasions qui passent, profiter des erreurs des adversaires, des possibles qu’offre la conjoncture. Tout au contraire. Mais cela veut dire en même temps ne rien oublier de toute ce travail de liaison avec la société civile d’en bas, avec ceux et celles qui au quotidien luttent contre tous les effets injustes et délétères du système global.

C’est aussi à cela qu’il faut penser et prendre en compte dans toutes nos stratégies et réflexions sur la façon même dont nous voulons construire QS.
Autrement ce ne sera que lâcher la proie pour l’ombre !

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

Messages

  • Bonjour Pierre,
    Je l’avoue, je suis pas mal d’accord avec toi. Pour ce qui est de l’indépendance, ça m’a donné l’impression qu’on veut cette stratégie de damner le pion auPQ à savoir qui de QS ou du PQ va le plus promouvoir l’indépendance.

    Et concernant la formule de ces deliberantes, si les votes ont été dans plusieurs cas fortement appuyés, je ne suis pas certaines que les delegue-es mesuraient vraiment la portée des tous ces nombreux amendements. J’ai relu hier ce qu’on a voté et il me reste un goût amer d’incohérence. Ce fut lez Congrès de l’incohérence.

    Dautre part, y a plein de trucs qui m’ont irrité en fin de semaine : l’attitude des porte-parole, la monopolisation du CCN et de certain-n’es députe-es au micro. Même si au bout du compte, les délégués ont laissés tomber l’escalier propositions qui parlaient du fameux devoir de réserve, j’estime que nos nouveaux députés, la presidente, les membres du CCN, (bien que ceux -ci sont élus par le Congrès) ont un rapport d’influence important auprès des membres. Des delegue-es m’ont dit qu’ils-elles étaient intimide-es d’aller s’exprimer au micro après eux pour dire leur désaccord à leurs propos.... Merci Pierre pour cette analyse rapide post-Congres !

  • Merci Pierre pour ta vaillante couverture médiatique de ce 14ième congrès de QS. Suite à un examen général et à la lecture de ton article, ma compagne - plus radicale que moi - simplifie le tout en proposant l’ hypothèse suivante : le détail du vote de 11% de la délégation du congrès pour un jeune arriviste de Beauceville indique que QS est d’ abord le véhicule rêvé pour la construction d’un renouvellement de la bourgeoisie étatique d’ un Québec semi indépendant . Un remake de l’ histoire du Parti Québécois qui a fabriqué un grand nombre d’ André Boisclair.
    Tu dis toi ici et sur d’ autres tribunes qu’ il y a aussi à QS cette gauche de la gauche qui elle, vise le capitalisme comme ennemi de l’ environnement et de la justice sociale. Je te crois . Alors , ce qui adviendra un jour, c’ est que le principe du "un se divisera en deux" s’ appliquera ici : à savoir que la partie prolétarienne populaire anti-capitaliste de QS se détachera du bloc qui a pour désir un poste d’ ambassadeur du Québec à Paris ou encore à Prague. Nous pouvons déjà appeler ce bloc nos "nomenklaturistes" ( nom donné aux classes dirigeantes des ex pays socialistes du bloc soviétique ). Nous ne pouvons ici encore ici que d’ émettre ce souhait !

  • Bonjour Pierre,

    Tes réflexions sont très intéressantes, mais si les débats et la discussion sont frustrants, c’est justement, à mon avis et contrairement au tien, parce qu’ils ne suivent pas du tout l’approche syndicale. Soumettre tous les amendements en même temps et voter en suite selon un monde préférentiel est tout, sauf la procédure prévue par le code CSN. Crois-en un praticien chevronné de la présidence d’assemblée syndicale.

    Dans les assemblées syndicales, on étudie les amendements un à la fois et on les sous-amende et adopte un à la fois de sorte que la discussion porte sur un seul aspect et non sur le tout. Ce n’est qu’une fois les amendements bien compris et disposés qu’on vote sur la principale avec discussion générale. Et, surtout, on n’a pas l’habitude de discuter deux ou trois propositions différentes en parallèle, sauf lorsque le besoin de plénière (ce qui est très peu pratiqué en dehors des instances Fneeq, particulièrement cégépiennes) se fait sentir pour dégager des orientations générales.

    Toujours un plaisir de te lire.

  • Les imposteurs serons grace à des analyse comme le vôtre démasqué avant la prochaine plateforme électoral ; ils ne pourront pas se défiler devant leurs contradictions et devront répondre au questions.

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