Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Après le départ de Françoise David, où s'en va Québec solidaire ?

Dans son hommage rendu à Françoise David, Amir Khadir n’a pas manqué de rappeler comment « son absence (...) à l’Assemblée nationale sera difficile à combler » et « comment on la regrettera beaucoup ». Comment aussi « manqueront le calme et la discipline » dont elle faisait preuve « au travail comme dans l’arène du combat, affrontant la furie malheureuse du pouvoir ou la frénésie médiatique ».

Mais il rappelait en même temps que l’alternative de gauche qu’incarnait QS avait commencé avant Françoise David et qu’elle pourrait donc continuer sans elle. Ne serait-ce que parce que QS appartient à ce courant historique de gauche bien enraciné au Québec, à cette longue tradition d’efforts collectifs s’employant à installer plus d’égalité là où tout concourt, depuis tant de temps, à la faire disparaître. Et plus particulièrement en ces temps de néolibéralisme et de montée du conservatisme.

C’est en ce sens que le départ de Françoise David nous interroge : comment dorénavant amener QS à faire un pas de plus, comment aller au-delà de ce qui s’est déjà construit depuis 2006, date de l’unification des forces de l’UFP et d’Option citoyenne et de la fondation de QS ?

Si en effet à travers ses 3 députés et les figures charismatiques d’Amir Khadir et de Françoise David, QS a acquis depuis 2006 une indéniable légitimité sur la scène politique québécoise, s’il est arrivé à peser parfois à la marge –avec ses près de 10% d’appui dans les sondages— sur l’échiquier politique du Québec, on est cependant encore loin d’imaginer QS au gouvernement, ou même simplement doté d’une importante députation.

À ce propos, bien des choses ont été écrites autour du départ de Françoise David, et comme à leur habitude bien des éditorialistes et chroniqueurs y sont allés de leurs commentaires à l’emporte-pièce, voyant par exemple en Françoise David une empêcheuse de toute convergence avec le PQ.

Une femme politique pragmatique

En fait Françoise David, au-delà même de son passage lointain à En lutte et de ses engagements féministes notamment à la tête de la Fédération des femmes, était devenue en politique ce qu’on pourrait appeler une "pragmatique". Une pragmatique qui loin des idéologies de gauche du passé —quelque fois même en réaction viscérale à ces dernières--- a cherché à trouver une voie alternative entre les aspirations féministes, altermondialistes, écologiques, souverainistes d’une nouvelle gauche « post chute du mur de Berlin » et celles plus classiques d’une social-démocratie dépoussiérée. Une voie moyenne –pourrait-on dire— qui, sans rien exacerber des différences propres à ces multiples sensibilités, cherchait, tout en en atténuant les côtés tranchants, à leur trouver une base minimum commune et consensuelle.

Et sur cette base, ce qui la guidait, c’était l’idée maîtresse de faire naître et grandir —ici et maintenant au Québec— une force politique de gauche qui serait crédible, institutionnellement crédible, et qui tout en favorisant une unité grandissante, se ferait entendre, et bien entendre (avec professionalisme et dignité), mais en privilégiant d’abord et avant tout le terrain de la scène électorale. Avec bien sûr pour le futur, le projet de croître de manière notable, et sinon de former un gouvernement, tout au moins de faire élire un groupe important de députés capables de se muer en une force avec laquelle on devrait compter au Québec.

Un formidable obstacle politique

Or depuis les dernières élections d’avril 2014, c’est un peu l’os que QS doit ronger : malgré un succès d’estime, malgré de formidables efforts mis en branle lors de ces élections, malgré l’expérience acquise, QS semble plafonner, avoir de la difficulté en termes électoraux à quitter les marges et à être autre chose qu’une force d’appoint. Et cela, sans qu’il soit facile de trouver des solutions concrètes et immédiates à cet indéniable blocage ; des solutions allant dans le même sens de ce qui avait été fait jusqu’à présent. Comme si QS devait trouver –de la même manière que la gauche, un peu partout dans le monde— de nouvelles stratégies sur le moyen et long terme pour avancer et croître, tout en évitant de sombrer dans les dérives du néolibéralisme ou de l’intégration « affadissante » au système !

C’est dans ce contexte qu’on peut, peut-être aussi, interpréter le départ de Françoise David. Au-delà de l’âge, au-delà de la fatigue et des innombrables contraintes et lourdeurs propres au travail de député... toutes choses qui comptent bien évidemment... il y a ce formidable obstacle d’ordre politique, difficile à résoudre sur le court terme et qu’on pourrait dépasser qu’en osant questionner de front les limitations de cette approche pragmatique, consensuelle et à court terme qui a servi jusqu’à présent de boussole principale à QS.

D’où sans doute cette aspiration à passer la main assez rapidement en ce début de 2017, tout en profitant des aléas favorables de la conjoncture politique et en laissant ainsi suffisamment de temps à une personnalité comme Gabriel Nadeau Dubois ou d’autres pour faire ses classes lors d’une élection partielle et ouvrir ainsi la porte à une relève plus jeune capable d’affronter ces nouveaux défis.

Une mue nécessaire

Il n’en demeure pas moins que ces défis sont de taille, et qu’il n’est pas sûr que la soudaine arrivée –au sein de QS- d’une nouvelle personnalité politique –fut-elle accompagnée d’un afflux de sympathisants enthousiastes— permette d’y arriver facilement.

Au-delà même de la question de la convergence et des alliances électorales possibles avec le PQ, vis-à-vis desquelles la dernière conférence nationale a établi d’étroites balises et dont rien ne dit a priori que QS s’en sortira facilement gagnant, il y a des questions de fond qu’à QS, on ne pourra plus éviter longtemps. 

Qu’il suffise par exemple de penser à la place réservée à l’indépendance dans les politiques de QS, ou encore à la nature exact du programme économique mis de l’avant ainsi qu’aux modalités de la vie démocratique du parti et de ses rapports incertains avec les mouvements sociaux, et en particulier le mouvement syndical. Tout ne reste-t-il pas encore bien flou et ambigü, en quelque sorte à géométrie variable, alors que l’habileté manoeuvrière du nouveau chef du PQ, Jean-François Lisée, exigerait pour que QS puisse tirer son épingle du jeu, d’être clair comme jamais ?

Et plutôt que de s’emballer passionnellement –la machine à rumeurs aidant— autour de la venue d’une possible personnalité de prestige, n’est-ce pas en osant se confronter sans concessions et de manière large et démocratique à ces 4 grandes questions d’ordre stratégique que l’on pourra faire effectuer à QS la mue tant nécessaire dont ce parti a besoin aujourd’hui ?

Pierre Mouterde
Sociologue et essayiste

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

Messages

  • Bon texte de réflexion.

    Sans que je soit un membre ou militant de QS, je me permet de commenter comme observateur politique.

    Peut-être que ce qui se passe en Grèce et en Espagne sont des esemples intéressant du pourquoi du plafonnement de QS dans la situation politique actuelle (une masse critique citoyenne n’a pas encore basculée contre la troika actuelle PL/PQ/CAQ). En Grèce, Syriza fut longtemps autour de 5-7% des voix lorsque survint la crise profonde de 2009. Même chose pour Podemos. Autrement dit, QS se trouve dans une situation semblable à celui de Syriza (marginal mais résolument de gauche (à l’époque)) jusqu’à ce que survienne un effondrement social et économique après la crise de 2009. Boom, basculement général dans un cours laps de temps en Grèce et en Espagne vers des forces identifiées par les médias à l’extrême gauche.

    Alors, si on évaluait qu’il s’agit d’une évolution de fond des dynamiques politiques du monde occidental (au Québec il n’y a pas de partis d’extrême droite et QS représente la seule force de la gauche institutionnelle connue) il faut s’attendre à ce qu’une telle crise (malgré un calme apparent) se produise dans les queslques années qui viennent. Dans ce contexte, ce n’est certainement pas une vision catastrophiste de l’évolution politique en regardant ce qui se passe ailleurs. Alors, si QS se consacrait à être le parti de la rue plutôt que celui des urnes, il accumulerait l’enracinement nécessaire pour apparaître comme "l’unique" alternative politique étatique à la faillite du néo-libéralisme dans l’imaginaire populaire.

    Mais, en est-il capable ?

  • Dans ses messages aux membres, dans le discours qui supporte ses demandes de soutien financier, QS se présente et s’affiche avant tout comme une alternative politique crédible sur la scène électorale. Crédible au sens où on prétend qu’il est justifié d’espérer faire élire demain, soit en 2018 ou après, un nombre significatif de députés QS. Encore une fois, c’est ce qu’on pourrait croire si on examine les stratégies déployées par QS, ou l’absence de, dans la perspective de construire le parti et ses appuis, sur les terrains de luttes qui caractérisent le combat politique, c’est-à-dire : celui de la « rue », des mouvements sociaux, et celui du champ électoral. Car, ce qu’il faut constater aujourd’hui, c’est que depuis sa fondation QS a beaucoup investi et mise encore fortement et surtout sur le renforcement de sa présence sur la scène électorale. Il faudra bien reconnaître un jour que ces investissements se font au détriment du développement de liens organiques essentiels avec les luttes de la rue, et donc en contradiction avec ce qui semble la logique la plus élémentaire des combats politiques dans lesquels QS prétend s’investir.
    En effet, qui peut prétendre raisonnablement que ce parti pourra construire et incarner dans le champ politique une opposition valable à la hauteur et en respect de son programme, sans travailler prioritairement à construire une large base populaire et sans s’assurer de mobiliser une majorité des travailleurs-euses derrière son projet de transformation ?
    Est-ce la marque de notre culture politique, marquée ici par la démocratie représentative ? En effet , au Québec lorsque l’on pense fonder un parti alors on l’imagine d’abord et avant tout actif dans le combat électoral. C’est-à-dire qu’on ne se voit pas d’abord dans la rue, on ne pense pas a priori à une organisation qui s’activerait principalement dans les mouvements sociaux.
    Ou est-ce simplement un « mauvais pli » ? En effet, une analyse historique sommaire de la première décennie d’existence de QS nous amène à constater que la vie du parti a été comme formatée par de nombreuses campagnes électorales. Depuis 2006, le Québec a été en élections générales quatre fois (2007, 2008, 2012, 2014). Le parti s’est pour ainsi dire construit au cours de ces moments forts, et cela imprègne forcément sa culture organisationnelle. On parle d’ailleurs actuellement de « la machine électorale de QS » qui se déploiera progressivement en prévision des élections de 2018 ; c’est significativement un point majeur à l’agenda du parti, déjà deux ans avant l’échéance.
    Par ailleurs, au Québec on oppose une gauche dite pragmatique à une autre dite radicale, cette dernière étant couramment qualifiée de irréaliste. Et aujourd’hui, tout indique que QS déploie ses stratégies politiques en misant sur la possibilité que ce parti se positionne sur la scène électorale comme étant la vraie gauche pragmatique au Québec. Mais est-ce bien le combat que devrait mener QS ?
    Dans les faits, historiquement la gauche dite pragmatique, en action principalement ou uniquement sur la scène électorale, n’a jamais pu réaliser de changement significatif, du moins au chapitre des transformations sociales souhaitées par QS dans son programme. Les réformes obtenues n’ont toujours été que de simples accommodements et non pas l’amorce ou la réalisation de réelles transformations. Historiquement, les transformations importantes (dites révolutionnaires) sont toujours initiées et portées par la base, qui se mobilise et prend la rue pour exiger l’alternative. Or, aujourd’hui les défis politiques, économiques, sociaux et environnementaux qui se posent à nous exigent des transformations importantes, voire radicales (et plutôt urgentes) dans nos modes de vie et nos façons de faire. Ce n’est qu’en niant ces faits que la gauche peut se prétendre pragmatique tout en misant l’essentiel de ses jetons sur le jeu électoral.
    Très active sur la scène électorale, la gauche « pragmatique » trouve sans doute dans cet espace théâtral une gratification immédiate, comme une justification confortable à son agitation. Mais en bout de ligne, ce sera, comme on l’a déjà dit, beaucoup de bruit pour rien.
    Car le véritable travail porteur de changements ne peut et ne pourra pas se réaliser sur la scène politique électorale. Ce travail, il doit se faire surtout et avant tout à la base, dans nos milieux de vie, car c’est là le lieu ultime et fondamental du combat politique.

    Bernard A

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