Édition du 24 novembre 2020

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Le blogue de Pierre Beaudet

Ce soir 3 novembre : l’énigme états-unienne

Quelque part avant minuit ce soir, on verra la tendance. Il semble probable que le résultat final ne soit pas connu avant quelques jours, mais de manière générale, on saura à quoi s’en tenir avec nos voisins américains. Est-ce qu’il y aura une vague pour envoyer Joe Biden à la présidence et une majorité démocrate au Congrès ? Est-ce que les communautés africaines-américaines, les féministes, les jeunes, ls syndicalistes vont se résigner, quitte à voter en se bouchant le nez, pour ce vieux mercenaire de l’establishment américain un peu sénile ? Est-ce que le sinistre « magicien » Trump va réussir à rallier sa base conservatrice sur ses appels racistes et en manipulant la haine qu’ont de larges secteurs de la société contre la clique qui contrôle Washington depuis toujours ? Ou est-ce qu’il y aura, encore une fois, un imbroglio où les « gagnants » auront moins de votre que les « perdants » (comme cela était arrivé en 2016 quand Trump avaient trois millions de votes de moins que Clinton) ? Ou, pire encore, est-ce qu’on verra un cycle de confrontations sans précédent ?

Les « moins pires »

Pour nous, le premier scénario est le « moins pire ». Il faut mettre cela avec plein de guillemets, en se souvenant ce qu’ont fait les administrations américaines récentes, notamment celle d’Obama et de Clinton. Après avoir écrasé la dissidence de Bernie Sanders, les Démocrates restent là où ils ont toujours été, au centre-droit, avec une propension presque « naturelle » à embarquer dans les aventures guerrières contre le monde entier. On entend souvent à Washington, « ce sont les Démocrates qui commencent les guerres, et les Républicains qui les finissent ». Il faut se souvenir que sous Obama, les incarcérations d’Africains-Américains et de migrants latino-américains ont continué d’augmenter. Entre-temps, c’est Obama qui a transféré des centaines de milliards de dollars à Wall Street pour effacer leur fiasco de 2007-08. Il a laissé aller les GAFAM et toutes leurs opérations pour tasser les compétiteurs tout en espionnant les gens. Tout en se disant engagés dans la lutte contre le changement climatique, l’administration a favorisé l’expansion de l’exploitation des hydrocarbures, notamment du gaz de schiste. Certes Obama et Clinton faisaient tout cela avec un certain « charme », ce qui fait paraître très mal la brutalité et la stupidité de Trump. Question de style surtout.

La menace de la fascisation

Une fois cela dit, on sera portés à pousser un ouf de soulagement en cas d’une victoire de Biden. Avec Trump, on a possiblement une série de « poudrières » qui peuvent sauter à tout instant, comme l’expliquent Roger Rashi et Donald Cuccioletta (1). La frontière est proche pour aboutir à une sorte de fascisme institutionnalisé, avec les milices et surtout les policiers surarmés à qui on a donné le droit de tirer d’abord, de poser des questions ensuite. La répression contre les syndicats, les féministes et les mouvements sociaux sera sans limite. Toutes les règlementations pour contenir l’émission des gaz à effet de serre seront enlevées, jusqu’en Alaska où de vastes projets sont à l’étude, de concert avec les réseaux de pipelines qui permettront d’importer aux États-Unis le pétrole sale de l’Alberta (c’est l’espoir de Trudeau). Parallèlement, les États-Unis vont entrer dans le territoire des servantes écarlates avec les droits des femmes anéantis au nom de la « loi » de Dieu. Les acquis résultant des batailles menées pendant des décennies par les femmes pourraient être anéantis.

Consensus inavouable

Ce qui est moins en jeu entre les deux candidats est la politique extérieure. Biden comme Trump veulent relancer l’offensive américaine contre la Chine. Ils vont continuer dans la guerre « sans fin » au Moyen-Orient, surtout pour s’assurer qu’il n’y ait jamais de paix dans la région, ce qui profiterait davantage à la Russie et à la Chine. L’alliance avec l’État israélien va rester au même niveau, même si le voyou Bibi (PM israélien) a une affection particulière pour son ami Donald. Pour le reste, on continuera de déstabiliser les récalcitrants en Amérique latine et ailleurs, comme les États-Unis le font contre le Venezuela et la Bolivie. Le rêve partagé par les deux factions de l’establishment politique est de préserver la pax americana dans un monde qui l’accepte de moins en moins. En clair, cela veut dire plus de conflits, ce qui explique la frénésie militaire depuis plusieurs années, notamment vers les armes de destruction massives (nucléaires, spatiales, informatiques), où les États-Unis pensent encore dominer, malgré les avancées fulgurantes de la Chine.

Un système bloqué

Le système américain a été conçu dès le moment de l’indépendance de 1776 comme un terrain fermé, où les élites négocient (et parfois se chamaillent) entre elles, sans que le peuple ne puisse se faire entendre. À quelques reprises dans l’histoire, une troisième voie a été esquissée (dans les années 20 avec le socialiste Eugene Debbs, à la fin des années 1940 avec le candidat progressiste Henry Wallace), mais la porte demeure solidement fermée pour laisser aux deux grands partis toute la place pour dominer sur la base de plateformes semblables, avec quelques inflexions ici et là. Dans tous les domaines où doit en principe s’exercer le droit de vote, il y a des barrières, comme l’interdiction de voter pour quelques millions d’Américains qui ont été trouvés coupables de diverses infractions. Un système impitoyable est en place faisant en sorte que plus de 50 % des Américains ne votent pas, surtout parmi les couches populaires. Tout cela est alimenté par un puissant système médiatique, globalement à droite et même à l’extrême-droite.

Le grand défi pour la gauche

Aujourd’hui pour nos camarades progressistes aux États-Unis, le défi est très grand. Depuis l’essor des mouvements sociaux comme Occupy, la vague féministe et Black Lives Matter, il y a certes une remontée au niveau social. Cependant note Bill Fletcher, « les forces du capitalisme ne concèderont pas le pouvoir du seul fait que les masses le réclament. Elles emploieront tous les moyens légaux et extrajudiciaires afin de conserver le pouvoir » (2). Bien que des organisations comme les « Democratic Socialists of America » (DSA) aient progressé avec de nouveaux membres et de nouveaux élus (surtout dans les municipalités), la côte est encore très haute. « Il faut dépasser », selon Kristin Hernandez (3), les vieilles approches et « chercher à apprendre et non seulement à enseigner ». La gauche, dit-elle, est habituée à « serrer les rangs et tourner le dos aux autres ». Au contraire, « militer, c’est être en relation avec les autres. Nous devons nous préparer au long combat qui nous attend en tissant des liens plus forts avec les autres » (4). En ce soir d’élection, surveillez les résultats locaux, où plusieurs candidats de DSA, qui se présentent sous la bannière démocrate, pourraient être élus pour porter ce message de résistance au cœur du système américain.

Notes

1- Donald Cuccioletta et Roger Rashi, « La gauche socialiste américaine à l’ère Trump », Nouveaux Cahiers du socialisme, no. 24, automne 2020.

2- Bill Fletcher Jr. “Les socialistes et le pouvoir de gouverner », NCS, automne 2020.

3- Kristin Hernandez, « La gauche américaine après Bernie Sanders », NCS, automne 2020

4- Idem.

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